Rebekka Deubner, tempête après tempête, Art Paper Editions

C’est arrivé il y a huit ans, le onzième jour de mars. Il gobait des mochis devant son poste de télévision. Elle avait à faire, un article, des mots à écrire. Lui, n’était pas là. Elle sortait d’une cérémonie de diplôme. Cet autre n’a rien vu.

– La nuit, je dors les fenêtres grandes ouvertes. J’écoute le vent, les bruits de l’océan.
– À quoi rêves-tu ?
– À rien.
– Et l’avenir ?
– Je ne sais pas.
– Tu es si jeune encore.

Ce qui désormais ne fait plus l’ombre d’un doute, c’est la possibilité d’une mort subite, sans autre raison que le déchaînement des éléments.

– C’est quelque chose de spécial.

Le deuxième jour, et tous les jours suivants, et hier encore, les informations communiquent les taux de radiation. À la radio, sur les écrans, les chiffres officiels défilent en continu, comme une suite sans fin, insensée.

– Le jour d’après, j’ai vu les actualités.
– Les données, les explications, les photographies… ce n’est pas suffisant.
– Aucun signe ne peut décrire l’effroi.

Depuis, les produits de la mer affolent. Les eaux du pacifique assassinent. La nuit, des espèces sans nom surgissent des entrailles de la terre et rampent sur le sable parmi les algues malades. La peau sur les visages luit. Des paires de cils et des cheveux, longs, noirs de jais, traînent en bande sur la plage. Des corps impatients, plus ou moins nombreux selon les heures, attendent le retour à la normale le long du littoral.

– En mer, j’attrape quantité de choses. Des bars, des truites, des maquereaux. Les poissons, les vieux les mangent encore. Pas moi, je suis trop jeune pour ça.
– Ce que je préfère, ce sont les rivières, les ruisseaux, les torrents. Plus un cours d’eau est petit, plus il me plaît.

L’homme et la nature vivent séparément. La terre tremble, la mer monte, c’est dans l’ordre des choses. L’homme n’y peut rien.

– Parfois, dans la montagne, je rencontre des ours, des singes, des écureuils. Jamais d’esprits malins. L’autre jour, j’ai croisé deux arbres jumeaux, un couple de cèdres millénaires, enlacés, comme des amants.

Du matin au soir, les souvenirs reviennent, bons et mauvais à la fois. Le goût de la pastèque, les joies du bain, une vague aussi haute qu’un immeuble avalant les voitures, le chant lancinant des sirènes d’alarme, la peau de la pêche, une partie de volleyball.

– J’avais deux chiens, un gros dans le jardin et un plus petit, à l’intérieur. J’ai hésité à laisser le gros et puis je suis revenu le chercher, au cas où. Je crois bien que c’est tout ce que j’ai pris, les chiens et les croquettes.
– Je me souviens de ce conte pour enfants, celui d’un samouraï minuscule qui portait à la taille une aiguille à coudre en guise de sabre. Il mesurait à peine trois centimètres mais ne manquait pas de courage. C’est une petite histoire qui finit bien : le guerrier devient grand et coule des jours heureux auprès de la femme qu’il aime.

À force, ils finiront bien par oublier. Les images, la peine et tout ce qui s’ensuit. Effacées.

– Il n’y a rien à faire, ça ne cesse jamais.
– C’est une calamité.
– Il faudra du temps.
– Combien ?
– L’éternité.

Le courant passe mieux entre rescapés.
Avec les inconnus, ceux qu’ils rencontrent pour la première fois, ils gardent le silence, et particulièrement sur ce point. Ce n’est pas que l’endroit soit mal famé, juste qu’il a mauvaise réputation.

– N’en parle à personne.
– Je ne trouve pas les mots.
– Ils ne peuvent pas savoir. Je ne peux pas mieux te dire.
– Je n’entends presque plus de l’oreille droite.

C’est une préfecture, une ville, une centrale nucléaire. Ce n’est pas un sujet de conversation.
À présent, son nom s’écrit en lettres capitales. Il est question de la reconstruire, de lui donner une seconde chance.

– Je ne sais pas où aller. En attendant, je reste ici.

Des hélicoptères décrivent de larges cercles dans le ciel délavé. D’une certaine façon, il est plus simple de croire que tout arrive à cause des dieux.

– Elle n’a pas beaucoup changé, quoiqu’elle ressemble davantage à un objet qu’à une maison. J’y suis moins attachée.

Aucun de leurs proches n’a disparu, rien de ce genre. Tous leurs êtres chers sont en vie.

– Je n’ai perdu personne. Ni père, ni mère, pas un oncle, aucun ami. Personne.
– Dans la voiture, nous étions six. Moi, mon frère, mes deux sœurs, et mes grands-parents. Des journées entières là, oui, sur le parking. Je ne pouvais pas rentrer, à cause du verre brisé.
– Plus tard, j’aurai trois enfants.
– Tu as de la chance.
– La chance n’a rien à voir avec ça.

Virginie Huet

Rebekka Deubner, tempête après tempête, Art Paper Editions, 104 pp., 30 €.

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