
Julien Prévieux, Le Grenier à sel, Avignon
Qui entre dans l’univers de Julien Prévieux doit laisser, sur le seuil, ses conceptions habituelles en matière d’expo. Concédons qu’une série de dessins à l’encre, Dynamique de l’erreur, est à même de rassurer les profanes. Il s’agit d’une collection de chutes de toutes sortes traitées graphiquement sur le modèle de la décomposition des mouvements (après tout, Prévieux a été en 2014 prix Marcel Duchamp, peintre du célèbre Nu descendant l’escalier). Sinon, ce sont des films, des installations, des poèmes visuels et même des lexigrammes qui nous sont proposées, dans une intention critique évidente, en particulier de l’IA et des moteurs de recherche qui envahissent nos existences depuis deux décennies. Today is a great en donne une idée précise. Il s’agit d’images prises au téléobjectif de l’entreprise Google, à qui Prévieux emprunte des messages graphiques ou textuels, qu’il s’approprie et reconstitue sous forme de dessins, ordonnés et mis tous sur le même plan, à la même échelle. Ainsi celui qui pille nos données personnelles est à son tour pillé, juste retour des choses. Pour mieux pénétrer les arcanes de son œuvre, il faut contempler la grande tapisserie (2m sur 3) qu’il intitule Carte de flux. Apparemment, elle ressemble à une œuvre abstraite composée de zones colorées et de graphismes plus ténus. En réalité elle est formée de myriades d’informations spécifiques enregistrées par l’ordinateur (le circuit des regards, les mots clés, des plaintes reçues…) et traduites graphiquement. Pas étonnant qu’elle ait été réalisée pour la Commission nationale Informatique et Liberté). La complexité du motif représenté est à l’image des fameux flux dont elle est inspirée. La tapisserie, ironiquement, humanise, et matérialise. Prévieux revient sur l’ancêtre de l’homme, le singe Lana à qui d’aucuns ont appris un langage rudimentaire, à dominante géométrique. Cela donne une série de poèmes visuels. Il fait un grand écart à la Kubrick pour nous convier à un voyage dans l’espace (Codex spatium) en particulier de la juridiction censée régir le droit spatial et les règles d’exploration. Il convie ainsi un acteur et des spécialistes pour un film, incluant l’installation d’un mobile de cartes emboitables. Les humains sont également capables de faire des gestes sur le sol. Une vidéo, Where is my (deep) mind ? fait performer quatre d’entre eux, sur le thème du sport ou du commerce, en dialogue avec l’IA qui les traque et perd parfois les pédales. C’est l’un des aspects de cette production que de traquer les erreurs, les failles et les Hallucinations appliquées, titre d’une installation visuelle et sonore, réalisée pour l’événement, de ces intelligences sur-informées nous faisant prendre des vessies pour des lanternes afin d’atteindre leur but. Il ne faut pas oublier que l’expo s’intitule Des raisonnements déraisonnables, révélant toute l’ambivalence de notre rapport, qui peut vite devenir esclave, à l’IA. Les images d’anomalies construites montrent bien les deux postures : la passionnée et la critique. Inutile de demander de quel côté penche l’artiste. Sauf qu’il faut avoir été quelque peu passionné soi-même pour émettre ensuite une critique. Et tel est sans doute son cas. BTN
Du 28-04 au 27-16












