
Ma materia cuentera, Chartreuse Villeneuve les Avignon, 30
Aux confins de la région, la Chartreuse de Villeneuve les Avignon gardoise nous convie, dans sa »bugade », à l’une de ces expositions dont elle a le secret, avec le concours, il faut le souligner, de L’échangeur 22. Deux artistes équatoriens, dont un s’est fait connaître depuis plusieurs années dans la région de Montpellier, Nicolas Aguirre ont été conviés, durant la saison hivernale, à nous faire partager leur vision particulière du monde telle qu’on la conçoit quand on est originaires d’Amérique du Sud. L’artiste et son comparse Pedro Riofrio animent en effet la matière (La matiera Cuentera) qui raconte (mythes et légendes) à partir d’éléments et matériaux aussi inattendus que le cactus (cf. Musée Fabre pour Aguirre), le morceau de cire, le fragment de corail ou encore les champignons… L’idée générale qui préside à cette expo conçue comme un espace de transformation (du matériel au spirituel, de l’humain au sacré…) où chaque œuvre propose un bout d’histoire, est que, lorsqu’une chose disparaît, une autre la remplace. C’est dans l’ordre des choses ou dans les cycles du vivant. Les cactus desséchés d’Aguirre par exemple, laissent place à leur forme nouvelle en aluminium. Le squelette en alu change de statut dès lors lui adjoint un collier de pierre rouge autour du cou. Chez Riofrio, les frontières sont poreuses entre les différents règnes. Ainsi le champignon se confond-il à la céramique. La série des masques grotesques qui nous attend dès l’entrée, et se rappelle à notre souvenir sur quelques murs, en donne un bon aperçu. Entre temps, ils ont acquis une dimension humaine, une nouvelle histoire, une spiritualité. Leur statut d’espèces les enrichit de récits, de mythes, de retombées cosmogoniques, où chaque être est de passage et où chaque chose du monde contribue à nous le rappeler. C’est sans doute ce que rappellent les « bébés de pierre » de M.C. de Beyssac qui s’immiscent entre deux productions des équatoriens. Cette dernière recourt enter autre à l’image, le squelette de nos vanités, qu’elle enrichit d’objets, dans une atmosphère sombre, une sorte d’œuvre au noir. Dans la tourelle finale, son long bois brûlé en forme de pieu pointé sur un doigt de bronze rappelle la fragilité de nos postulations les plus affirmées. Ses comparses temporaires, outre les sculptures hybrides (céramique noire et olivier autochtone, ou cornes de chèvre), recourent au dessin (trilogie apiaire pour Riofrio, qui se sert par ailleurs d’une stalactite-colonie désertée par les abeilles), ou à la peinture, acrylique (et pastel) dans les compositions d’Aguirre, lesquelles reposent sur de savants calculs et déploient des gradations formelles, tout en montrant le mécanisme de la métamorphose. Du réel à l’imaginaire. De l’enfance à la maturité. Du souvenir à sa transfiguration. Riofrio recourt aussi à l’huile sur toile (Le corps avant le corps), au tissage (El tejido), et à une étrange composition sonore à partir d’une forme noire en acier qui fonctionne comme un gong vibrant (Nothing matters but the end of the matters). Aguirre recourt aussi au néon linéaire et indécis (Mind the gap) qui crée une atmosphère intimiste ou de recueillement. Dans l’église toute proche, il a dressé au cœur de l’autel une sorte d’Antenne en bois à bras multiples, sur laquelle sont déposés des artefacts du vivant. A la fois réceptacle et tremplin des messages qu’émet et renvoie le monde animé. Dans la Chartreuse, les œuvres se croisent et se complètent dans un esprit de confiance et de recherche d’un retour à la sérénité. La mort n’est qu’un passage et l’amorce d’une renaissance. Ces récits et mythes réactivent ce lieu de méditation qu’est l’ancien monastère. Et de travail aussi : Riofrio utilise un hamac de son pays pour cultiver, à l’instar des anciens résidents, la sauge, le romarin ou le thym. Une expo qui intrigue, déconcerte mais contient pas mal de réussites sur le plan purement plastique. BTN
Jusqu’au 21-02,












