Smaïl Kanouté. Là où se mêlent les héritages culturels

 

Smaïl Kanouté, Never Twenty One © Smaïl Kanouté

Vers de nouveaux imaginaires

S’interroger sur les cultures de l’autre, c’est s’engager sur un chemin parsemé de projections que la véritable rencontre, l’échange et la découverte avec l’inconnu – ou le trop maladroitement envisagé – ne peut plus souffrir aujourd’hui. L’autre et sa culture, deux concepts dont les sciences sociales sont depuis longtemps férues, et qui, lorsqu’ils sont conjugués, amènent fréquemment à poser la question de l’identité. L’autre servirait alors de miroir, permettant de refléter la nature même de celui qui lui est confronté.

Serait-il possible de se pencher sur les concepts d’identité non plus en opposition à l’altérité, non plus en miroir réfléchissant la différence de l’autre ou celle qui nous caractérise ? Mais en se détachant d’un certain égocentrisme et en allant vers un paradigme culturel plus interconnecté et moins individualiste.

Une approche de compréhension culturelle où la rencontre serait alors au cœur de toutes les attentions. Un moment où se nouent les circulations matérielles, humaines et intellectuelles qui montrent la fluidité des cultures. Un regard où l’importance de la rencontre et de son contexte sont mis en avant. Vers une mise en valeur des rencontres qui s’incarnent dans des mots, des gestes, des écrits pour le partage.

Envisager la possibilité d’une rencontre valorisée, acceptée et fructueuse en termes d’échanges, c’est concevoir aussi qu’une rencontre puisse parfois échouer. Nous pourrions alors nous demander quelles sont les modalités d’un contact réussi, et à quelles conditions certains individus ou certains groupes font une place à l’autre et à sa culture ?

Plus j’avance et plus je suis convaincu qu’il est utile, à défaut de s’en défaire, d’assouplir l’idée d’un sentiment d’appartenance et de commencer à envisager la multiplicité culturelle comme une richesse constitutive de ce que nous sommes. Afin de privilégier la rencontre constructive et d’éviter les projections sur la culture de l’autre avec des mots et des concepts qui ne feraient que déformer le partage, je crois qu’il est de plus en plus, de bon ton de se taire et d’écouter.

C’est donc avec un plaisir non dissimulé que je vous propose de découvrir, sinon le travail, les mots et les sentiments de Smaïl Kanouté autour du travail effectué sur sa dernière trilogie, racontée, filmée et dansée.

Smaïl Kanouté, Never Twenty One © Smaïl Kanouté

Léo Marin : Bonjour Smaïl. Histoire de rentrer directement dans le vif du sujet, peux tu nous raconter comment est né NEVER TWENTY ONE ?

Smaïl Kanouté : Ce projet est né en 2018, à New-York City, lors d’un tournage d’un court-métrage sur les violences liées aux armes à feu dans le Bronx. Pendant 4 mois j’ai écouté des témoignages d’habitants du Bronx et j’en ai sélectionné quelques-uns pour réécrire une histoire chorégraphique, pour raconter la condition de ces jeunes victimes de la violence des armes à feu dans ces quartiers.

J’ai voulu raconter par la danse un fait social qui touche plein d’endroits dans le monde. Du coup je me suis renseigné sur la situation aux U.S.A. et plus spécifiquement dans le Bronx. Je suis donc parti des témoignages d’habitants du Bronx pour raconter leur quotidien dans ce cercle vicieux en allant du dealer d’armes à feu, en passant par la mère qui a perdu son fils de 14 ans dans une fusillade au sien de leur bâtiment et en finissant par un jeune qui a tatoué les noms de ses amis tombés sous les balles. Ce sont des faits tellement courants qu’il n’a finalement pas assez de place sur ses bras pour tatouer tous les noms de ses proches disparus.

J’ai donc voulu mélanger la typographie avec la danse, la musique et les témoignages car je ne pouvais pas exprimer tout ce que je voulais juste avec un seul médium donc l’hybridité de ce court-métrage dansé / documentaire était la base de ce projet. J’ai voulu confronter et créer un trilogue entre le corps, les mots inscrits sur le corps et la voix. Cette conversation était une première pour moi et le fruit d’une longue réflexion à travers différents projets pluridisciplinaires.

Pourquoi NEVER TWENTY ONE ? Car les jeunes victimes meurent tous avant d’atteindre l’âge de la majorité qui est de 21 ans. J’ai repris ce slogan d’un happening du mouvement BLACK LIVES MATTER qui s’était déroulé à N.Y.C. devant la chaîne de magasins FOREVER 21.

Ce fut un tournage et une expérience très puissante car le premier jour de tournage dans le Bronx, mon corps ne pouvait pas bouger et en rencontrant les habitants pour leur expliquer ma démarche mon corps s’est débloqué et j’ai pu commencer à danser dans des endroits où des meurtres avaient eu lieu. J’ai travaillé sur l’invisible et le visible, sur la vie et la mort, sur un état de conscience modifié pour convoquer l’esprit ou l’émotion de ces victimes.

C’est à la fois un hommage, un manifeste et un témoignage que je rends à ces victimes et aux familles du Bronx. J’ai voulu dépasser ce sujet en y mettant de la poésie car cela m’a permis d’être juste et humble face à ce sujet très important dans nos sociétés. Je me rends compte que la sociologie et l’investigation m’a toujours intéressé et ce court-métrage est devenu une pièce majeure de ma nouvelle direction artistique. J’ai ensuite choisi de créer un triptyque de court-métrage dansé sur la condition de la communauté afro à différentes époques et différents endroits du monde. NEVER TWENTY est le premier volet, YASUKE KUROSAN et SÔ AVA sont les deuxième et troisième volets.

Smaïl Kanouté, Yasuke Korusan © Smaïl Kanouté

L.M. : Justement, L’histoire de Yasuke Kurosan est incroyable, comment s’est passé cette transition de la communauté afro-américaine à cette première occurrence d’un afro-japonais bien avant l’arrivée des militaires américain après la seconde guerre mondiale ?

S.K. : La transition de la communauté afro-américaine à cette première d’un “afro-japonais” bien avant l’arrivée des militaires américain après la seconde guerre mondiale, s’est passée via l’histoire de la traite négrière transatlantique. Les afro-américains sont des afro-descendants qui sont venu par l’esclavage et Yasuke Kurosan, le samouraï africain, a été capturé aux alentours du Mozambique au 16ème siècle par les portuguais qui l’ont vendu à des jésuites qui l’ont emmené au Japon pour le commerce. Le jésuite Alessandro Valignano l’a présenté au chef de guerre Oda Nobunaga qui a été subjuguer par l’homme noir. Il a donc demandé au jésuite de le laisser, en échange de marchandises, et lui appris les codes du samouraï (le bushido) pour qu’il devienne soldat de sa garde rapprochée. J’ai voulu parler de ce destin unique et hors du commun car l’esclavage avait changé la vie de Yasuke et son idéntité est devenu une création nouvelle au contact de la culture japonaise. Il est le seul et unique samouraï étrangé de l’histoire du Japon.

Je me suis donc dit qu’Oda Nobunaga avait vu en Yasuke des similitudes et une ouverture. Après la saison japonaise en France je me suis intéressé à cette histoire et j’ai décidé d’aller au Japon avec Abdou Diouri (co-réalisateur qui connaissait bien la culture japonaise) pour tourner ce court-métrage sur l’histoire de Yasuke Kurosan et parler aussi de ce qu’il reste de cette rencontre culturelle afro-japonaise. Via le métissage et à travers la rencontre avec des artistes afro-japonais.

C’est ce qui a donné lieu aux  performances visibles dans le film. Les esclaves africains sont devenus afro-américain culturellement et Yasuke est devenu afro-japonais par la culture. Il a continué à servir quelqu’un en étant samouraï car ce terme veut dire “servir”. La servitude lui a permis d’accéder à un statut unique est très important dans ce japon qui commençait à s’ouvrir au monde. A travers son destin, je me suis dit que pour se connaitre il faut aller vers l’autre et que l’identité n’est pas seulement un héritage mais une création. Yasuke est le fruit d’un nouvel imaginaire par la rencontre interculturelle.

Smaïl Kanouté, Yasuke Korusan © Smaïl Kanouté

L.M. : Et donc du coup ? “SO AVA”, le troisième volet de ta trilogie, explore la philosophie des danses vaudoues de la communauté lacustre de Sô Ava au Bénin, à travers la ré-interprétation du lien entre l’invisible et la danse… Comment s’est effectuée la transition ?  Qu’est-ce qui t’a poussé à aller de la communauté afro-américaine aux prémices d’une communauté afro-internationale pour danser ce qui relève de l’invisible dans une identité nouvellement construite ? Une identité afro mais pas que, puisque foré dans la rencontre de l’autre ?

 S.K. : La transition s’est passée par la rencontre avec Karine Delliere lors de la nuit de la poésie en novembre 2018 à l’Institut du Monde Arabe. Je performais à cet évènement et après la performance nous avons parlé de son projet avec cette communauté lacustre de Sô Ava pour janvier 2020. Encore une fois une rencontre a fait naître un nouveau projet et la continuité du triptyque.

Nous avons décidé de tourner en janvier 2020 un documentaire et un court-métrage dans lequel je réinterprète le lien entre l’invisible et la danse, plus précisément entre la nature et la danse. Durant l’année 2019, je n’ai fait que rencontrer des artistes béninois à Paris. Quelles coïncidences. Ces rencontres m’ont convaincue d’aller au Bénin avec Karine.

Le Bénin fut l’un des ports du commerce de l’esclavage à Cotonou et la communauté lacustre s’est constuite autour du lac Nokoue pour fuir les négriers et ses complices africains. Ils ont su préserver la pratique du vaudou originel. La “porte du non-retour”, arc-mémorial sur une des plages de la ville de Ouidah, commémore la déportation des millions de captifs mis en esclavage en direction des colonies d’outre-Atlantique dans la traite négrière. Ce mémorial a été au début ma raison d’aller au Bénin. Pour faire symboliquement un retour des esclaves qui n’ont pas pu revenir sur leur terre natale. J’emportais avec moi le souvenir de Yasuke Kurosan et des millions d’esclaves afro-amériacains qui auraient aimé revenir en Afrique.

Ils ont aussi emporté avec eux cette culture animiste que j’ai retrouvée au Japon dans les danses shintos et dans la philosophie boudhiste. Quand j’étais au Japon j’ai senti qu’il y avait beaucoup de points communs avec certains pays d’afrique de l’ouest à travers les croyances animistes représentées par des danses en faveur de divinités représentées par des éléments naturels et la conjugaison entre le passé et le futur. La danse était devenue un élément central pour perpétuer un dialogue entre le visible et l’invisible. Mon parcours afro-futuriste continuait dans ce sens là… Se reconnecter à une racine africaine à travers les éléments naturels par la danse. Cette immersion dans la communauté lacustre de Sô Ava fut une expérience extraordinaire car tout se révélait dans sa sincérité.

Je ne voulais pas imiter les danses vaudoues car je ne suis pas initié à ces pratiques par contre je me suis intéressé à la philosophie de ces danses qui permettent de maintenir l’équilibre entre le visible et l’invisible et je pense aussi que je voulais continuer à danser avec mes ancêtres et continuer ma quête d’identité à travers la danse.

Cette pratique me permet de chercher et trouver des informations par l’introspection et la révélation de mouvements qui viennent d’époques ancestrales pour créer de nouveaux imaginaires et des nouvelles identités dites “afro-descendantes”. Chaque divinité est représentée par un élément naturel et du coup je me suis mis à danser dans différents environnements naturels du lac (l’eau, la terre, le feu, la forêt) et dans différents endroits du lac pour raconter ma rencontre avec cette communauté lacustre. Ce fut un voyage plus personnel et intime dans mes gestes et je parlais pour la première fois à la première personne.

Smaïl Kanouté, So Ava © Smaïl Kanouté

Voilà comment est née cette trilogie. C’est à travers cette quête d’identité que je crée de nouveaux imaginaires par la rencontre avec différentes cultures et disciplines artistiques.

=> www.smailkanoute.com

 

 

 

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