Robert Combas : Guerre et Paix au pont du Gard (version complète : catalogue).

COMBAS AU PONT DU GARD : GUERRE ET PAIX

 

Combas au Pont du Gard, cela peut toujours se concevoir certes. Oui mais pourquoi ?

En fait, les rapports entre le prestigieux monument romain et le chef de file de la figuration libre sont plus étroits qu’il n’y paraît. Je n’en donnerai pour preuve que les références permanentes à l’antiquité gréco-romaine,  de ses débuts (Le Guerrier soldat grec date de 1984)  jusqu’à aujourd’hui (Un paysage du Sud de la Gaule, avec Pont du Gard… , de 2026). A ses hommes illustres (Alexandre, de 2025), à ses déesses ou dieux (La déesse Isis-Vénus, sculpture en résine peinte, réalisée en 2008 , le Dieu du tonnerre, de 1994,  Diane, ou Apollon, de 2025), à ses héros prestigieux (Achille, peint en 1988), ses généraux (Jeune général romain 2025), à ses combattants plus anonymes (Les gladiateurs de Narbonne, de 2024), mêlant parfois les époques (Jeune romain au service militaire 2025) et surtout à ses épisodes épiques que chacun conserve en mémoire, telle la Guerre de Troie, réalisée dans les années 80.

On y ajoutera des scènes de batailles qui sont légion, si je puis dire : Bataille de romains contre des barbares sûrement européens, tapis confectionné en 2015, Extrait de guerre, qui devrait en étonner plus d’un par la complexité de  sa composition réalisée à l’acrylique en 2018, Le contournement de Sète par Hannibal , l’un des chefs d’œuvre de Combas selon Michel Onfrayet ses fameux éléphants blancs défilant de profil et de droite à gauche, peint en l’an 2000. Et encore : Le joli spectacle équestre, de 1988, qu’il faut interpréter de manière ironique, c’est bel et bien une boucherie héroïque, antique sans doute mais violente et funeste. On peut leur adjoindre le Portrait de Geneviève ma fiancée en princesse du sud, de 1987, où le corps mollement alangui de la femme aimée semble ignorer les combats qui se profilent en arrière-plan. Au demeurant, qui a lu le chef d’œuvre de Tolstoï, auquel le titre de l’expo semble faire allusion, sait bien que, durant les épisodes de paix, on y parle essentiellement de guerre… Et que dire de la prolifération des personnages, militaires ou civils, en phase avec l’univers pléthorique de l’artiste.

Toujours d’inspiration antique : En hippocampe rouge et blanc, de 2018, qui flirte avec le fantastique, le facétieux Motoromain, hybride, de 2001 où, en référence objective à Fernand Léger, l’artiste semble concilier l’antique et le moderne… On est plus du côté de la paix (que de la guerre) mais l’esprit de conquête, propre à la romanité, demeure. Car c’est bien ce qui se joue dans cette exposition : Conjuguer l’antique au contemporain. Une telle fidélité de l’artiste, à une époque éloignée de notre contemporanéité, interpelle et interroge. Il faut se souvenir pourtant que Combas aura puisé bon nombre de personnages et sujets dans les comics et autres films de série B, dont les héros ou simples figures qui ne sont que les avatars des surhommes, voire des « cadors » antiques (le Kadoré, chez lui), de même que les scènes de guerre ne font que rejouer sempiternellement l’Iliade, avec des moyens actualisés. Par ailleurs, le combat au corps à corps tel qu’il se pratique en l’Antiquité (La sculpture en résine peinte Enée contre Turnus, en donne un bel exemple, de même que les deux lutteurs, nus et tatoués, observés par la reine Cézarienne, dans une peinture de 2006), n’est pas sans rapport avec celui qu’accomplit le peintre avec sa toile. Alors Combas, pourquoi pas, oui !

Une soixantaine d’œuvres en tout, s’étalant de ses débuts à cette année même de 2026, dont beaucoup de grands formats, une tendance naturelle chez le peintre. A toutes les époques de sa carrière. Pour se mesurer à la merveille architecturale, Combas en a choisi au moins un que l’on peut qualifier de démesuré, la Guerre de Troie, lequel avoisine les 9 mètres de long. Ce n’est pas le seul. L’autiste dans la forêt de fleurs, de 1991 déborde largement les 5 m de large. Réflexion et détermination, est un immense portrait de 2014 de 3m 46 de haut. Motoromain char de Ben Hur à essence de fumier (2000) mesure 3m sur 2. Geneviève guerrière amazone, de 1987, dépasse largement les 3m 50, Le joli spectacle équestre, les 3 m… D’autres atteignent des dimensions non négligeables, plus de 2 mètres de long pour la Bataille intemporelle, de 1988 (où la violence ambiante demeure autour des deux amants, en couleur en haut, en noir et blanc en bas) ou le Portrait de Geneviève … déjà cité. Le plus souvent ces tableaux sont intensément colorés avec la virtuosité que l’on connaît. Ces scènes et actions sont censées animer de violence et de passions un monument qui demeure statique et pour toujours figé dans la blancheur de sa pierre originelle. Les œuvres de Combas y apporteront de la vie, du mouvement, de l’intensité dans les couleurs.

Un spectacle visuel est d’ailleurs prévu, en collaboration avec Christophe Berthonneau du célèbre Groupe F, sous forme de « mapping » épousant en images les parties visibles de l’aqueduc (à découvrir tous les soirs de juillet et août à la tombée de la nuit).

Les titres ne sont pas en reste : Un paysage du sud de la gaule, avec Pont du Gard,  déguisé en Paul Zeïdon, le dieu des rivières qui méditent sont reines en même temps, (voir Poséidon et méditerranéennes si vous n’avez pas compris !). Œuvre réalisée spécialement pour cette expo. On pourrait en citer plusieurs du même acabit, de plus longs même. La démesure est un langage que l’artiste entend parfaitement.

Inversement, sa série de portraits récents d’hommes illustres (Caracalla, Démosthène, Brutus, etc., accompagnés de statues de corps féminins amputés, à l’instar des ruines antiques…), en noir et blanc, à base d’encre et autres techniques mixtes, se compose de formats plus petits, beaucoup de 2025,  mais dont la présentation globale finit par accéder aussi à la monumentalité. Il en existe de plus anciens, nous y reviendrons, de plus grandes dimensions.

Il s’agit de Tatouages académiques, renvoyant à une activité primitive, dont l’origine artistique se perd dans la nuit des temps, conjugués à des références muséales célèbres. De toute façon, grand format ou pas, l’œuvre de Combas est suffisamment démesurée, excessive, généreuse dans chaque toile, pour ne pas se sentir écrasée par la puissance du fameux pont. Il suffit de voir comment l’artiste sature ses tableaux (Extrait de guerre, les Gladiateurs…)…  pour s’en persuader. Certes par horreur du vide et aussi parce que l’artiste est embarqué dans la quête perpétuelle d’une représentation optimale qui tend à s’abstraire de son excès même. Ce point est capital pour comprendre l’évolution du peintre. Nous y reviendrons également.

 

L’adolescence éternelle

Pour ce qui me concerne et eu-égard à ce que je connais de lui, l’exposition de Robert Combas au Pont du Gard m’apparaît comme une évidence. L’association de ces deux noms, l’antique et le contemporain, ne me choque guère, au contraire, et l’architecture de l’un a largement de quoi s’accommoder de la peinture de l’autre.

La conception et la réalisation d’une œuvre sont les conséquences de tout ce qui les a précédées, de tout ce qui a permis leur apparition sur le théâtre de sa création et de tout ce qui a été assimilé par celui qui l’a entreprise. Pour le Pont du Gard, le génie des architectes dépend entre autres étroitement des découvertes antiques en matière mathématiques en tant que science des proportions pour l’essentiel et des progrès techniques réalisés en matière de construction de l’autre.

Il va de soi que la modernité-contemporanéité qui s’interpose à présent lui offre un rempart protecteur et lui permet de se préserver comme tel.

En ce qui concerne Robert Combas, il suffit de lire ses biographes et critiques, ou simplement de regarder ses toiles, pour constater que la BD, la musique rock, un certain ciné, l’animation, la pub sans doute aussi, la customisation des objets etc., auront été décisifs dans la formation du futur peintre. Or l’origine de tous ces apports, qu’il a fini par assimiler au point de lui devenir consubstantiels et de former sa culture, s’ancre en majeure partie durant une période cruciale  de l’existence : l’adolescence

L’adolescence, étape intermédiaire entre l’enfance et l’âge adulte, tient un peu des deux périodes de la vie : d’un côté la fraîcheur naturelle de l’enfance, son caractère primitif dans la vision du monde, sa capacité d’émerveillement naïf devant le nouveau, sa poésie au fond (on pense au Rimbaud de Voyelles attribuant des couleurs à l’alphabet), et de l’autre côté, la faculté de raisonner, d’analyser, de synthétiser qui sont caractéristiques de la maturité effective. Baudelaire disait : le génie n’est que l’enfance retrouvée à volonté douée maintenant pour s’exprimer d’organes virils et de l’esprit analytique.

En peinture, si l’on demeure dans l’enfance, on fait de l’art entièrement brut ou une poésie automatique, spontanée. Si l’on demeure exclusivement dans la peinture adulte, on fait de la peinture rationnelle par ex, ou qui se rapproche de la science, du conceptuel, du minimal.

L’adolescence est donc une période idéale puisqu’elle tient un peu des deux. On peut même l’élargir jusqu’à la notion de jeunesse, éternelle, selon Gérard de Nerval dans l’une de ses nouvelles.

L’on retrouve cet esprit d’éternelle adolescence dans les œuvres de Robert Combas, lesquelles révèlent le monde et sa violence, l’apparition de l’esprit critique et des premières oppositions, les émois suscités par la passion amoureuse, les diverses références que l’on s’approprie, etc.

L’adolescence s’appuie à la fois sur la vision de l’enfance dans son refus de la perspective rationnelle et dans son graphisme non académique. En même temps, elle suppose suffisamment de recul, dans le fait de prendre des décisions, par l’acceptation ou le refus du résultat obtenu, et aussi par l’humour, pour se situer en partie dans l’âge d’homme, l’âge de raison dont parle Sartre dans l’un de ses titres. On peut y ajouter le titre et la signature, si essentielle dans les tableaux, au point de constituer parfois quelque œuvre à part. Entre les deux périodes de l’existence, l’adolescence joue un rôle d’initiation.

Or on peut comparer l’histoire de l’humanité et de l’art, dans sa conception occidentale, aux différentes périodes vécues par l’individu : la jeunesse, sa préhistoire, imprécise et fragmentaire voire lacunaire ; l’âge adulte notre modernité et contemporanéité ; l’adolescence alors se situerait du côté de l’Antiquité (en laquelle s’enracine notre culture actuelle). Cette adolescence de l’humanité, ou si l’on préfère de la civilisation,  s’est pérennisée dans nos esprits grâce aux vestiges qui nous sont parvenus. Le Pont du Gard en témoigne. Il  montre que cette adolescence, historique, est devenue éternelle. L’adolescence éternelle. Ou si l’on préfère l’éternelle jeunesse.

On notera qu’elle est très présente, cette adolescence dans les mythes et épopées : Antigone, Iphigénie, Télémaque… (Plus tard : Roméo et Juliette, Paul et Virginie, Tamino et Pamina de La Flûte…)

J’écarterai pour l’instant la décadence et l’échéance fatale. Pour l’artiste, elle ne sera affective qu’à partir du moment où il ne sera plus capable de produire. Or, le nôtre, Robert Combas,  n’aura jamais autant produit ! Quant à l’humanité, à moins d’une disparition subite ou programmée, elle a quelques siècles, on espère quelques millénaires au moins, au moins devant elle.

Ainsi, peut-on rapprocher, l’œuvre de Robert Combas de la merveille architecturale. Il s’agit de la réunion de deux adolescences. Leur rencontre paraît dès lors pertinente. Et si l’on veut élargir, Combas incarne la jeunesse éternelle de la Peinture, réactivée régulièrement par la production contemporaine, et plus particulièrement dans la production de Combas… Confrontée en l’occurrence à l’éternelle jeunesse de l’architecture antique,

 

Guerriers et batailles

 

Il existe d’autres points de rapprochement, lesquels concernent la production du peintre depuis ses origines. Notre conception actuelle du héros, celle à laquelle se réfère Combas dès ses débuts,  naît bien évidemment de cette antiquité mythique. Robert Combas a toujours peint des héros, y compris leurs avatars modernes, ceux des films, du ciné d’animation ou des bandes dessinées. La pérennité de la violence l’a très souvent inspiré. Celle des gangs, des gangsters, des bandes.

 

Bataille intemporelle, de 1988, toile où l’amour semble triompher de la barbarie ambiante (C’est Guerre et Paix ! du titre de l’expo), en est un parfait exemple. On est dans la violence exacerbée telle qu’elle se manifeste dans la réalité comme dans la fiction et l’univers iconique. C’est la violence contemporaine qui s’enracine dans l’ancienne (celle des Anciens).

 

Pour cette nouvelle exposition, il prend le taureau par les cornes et ne retient dans sa production, pour l’essentiel,  que des héros épiques de l’antiquité ou des personnages moins en vue et mis en exergue (chacun a droit à son moment de gloire en sa vie !). Le Pont du Gard est justement un monument antique que la présence picturale de héros et personnages des temps anciens ne peut que vivifier, animer et même honorer… On découvrira en particulier un portrait d’Achille, de près de deux mètres, et qui date de 1988, déjà ! Le héros est présenté de profil, armé et casqué et donc prêt au combat, avec la mer qui se dessine en arrière plan, et la figure de la protectrice tutélaire qui se glisse derrière lui. Une frise en noir et blanc vers le sol rappelle le contexte belliqueux et sature cette partie de l’espace. Le Guerrier soldat grec, lui très imposant, sur-humanisé par sa disproportion avec les homonculus qui l’entourent  de toute part, est de son côté, saisi en pleine action de combattant. Nous sommes en 1984, proche donc des débuts du peintre, et c’est le plus ancien en cette expo – ce qui se remarque, pour qui suit quelque peu la carrière et l’évolution de Combas depuis ses origines. A l’opposé, Les gladiateurs narbonnais, de 2024, expérimentent une nouvelle technique de représentation du corps finissant par se confondre avec son environnement, en l’occurrence, l’arène, son enceinte, peut-être une haie verdoyante, le public, tandis que le monstre à tête double, sous le plan du combat, attend son heure…Le style évolue mais la thématique, guerrière et antique, est toujours présente.

 

Faisant appel à la fois à sa mythologie personnelle et à la mythologie tout court, Combas n’hésite pas à introduire également des héroïnes. En témoigne cette Geneviève guerrière amazone de 1987, en armure et casque à l’instar de ses homologues masculins. L’artiste a accentué le caractère féminin en dessinant deux formes mammaires, une derrière l’écu, une le long de la lance où semble pointer une queue de sirène. L’artiste a trouvé son modèle et sa muse, dont la présence est récurrente dans plusieurs tableaux… Autre manière de mêler le présent au passé, le réel à l’imaginaire, le naturel au culturel. Plus récemment, Le joueur de pipeau (sic) de 2023, fusain, gouache et graphite, vu de dos, possède tous les attributs qui semblent définir l’idéal de la féminité selon l’artiste, en particulier les fameux talons compensés, les mollets galbés et la cambrure avenante, pour ne point dire arrogante.

Le masculin s’accorde avec le féminin, disait la chanson.

 

Le héros antique, l’héroïne, et les personnages anciens servent ainsi de traits d’union avec le pont-aqueduc. Le choix de Combas est pertinent. D’autant que son œuvre s’est intéressée, dès ses débuts, aux scènes de bagarres et batailles ou, si l’on préfère à la guerre, éternellement d’actualité.

Dans une bataille, chacun participe collectivement au succès ou à l’échec commun. On retrouve donc dans les scènes de guerre, récentes ou antiques, de Combas tout comme dans la construction du Pont du Gard, cet effort collectif. Pour cette exposition, des scènes de combats inspirés de l’antiquité dont une qualifiée d’intemporelle : La bataille intemporelle où les corps des deux amants flottent et se détachent d’un grouillement convulsif de violences, en couleur (haut du tableau) ou noir et blanc (bas du tableau).  Comme on le voit, la guerre et la paix peuvent fonctionner de concert. Ils ne sont pas antinomiques mais intimement associés. La Guerre de Troie n’est-elle pas la conséquence d’un choix d’amour, effectué en temps de paix ?  Dans le même ordre d’idée, le Portrait de Geneviève ma fiancée en princesse du Sud, 1987, met en exergue une présence féminine centrale qui semble dédaigner la soldatesque négligeable s’activant derrière elle, sur son tapis floral. La passion triomphant de la guerre ? Ou la provoquant ? L’ambivalence demeure.

Dans Guerre et paix, de Tolstoï, on pense à la guerre en temps de paix, et on espère la paix tandis qu’on est en guerre.

 

La Guerre de Troie, de 1988 est la plus spectaculaire. On y voit des combats au corps à corps, la ville qui brûle, une femme protégeant ses enfants, le fameux cheval-piège d’Ulysse au centre… le tout dans un chaos visuel impressionnant. De même, l’Extrait de guerre , de 2018, le tapis de 2015, Bataille de romains contre des barbares sûrement européens… À ces scènes de combats, il faut ajouter des épisodes de déplacement conquérant, à l’instar du Contournement de Sète par Hannibal et ses éléphants blancs peint en 2000, lequel s’effectue paradoxalement de droite à gauche, perturbant nos habitudes de lecture, avec son défilé de soldats de profil, avec les fantassins au premier plan. La guerre est omniprésente. Quant à la paix…

 

Elle est incarnée entre autres par l’acrylique En hippocampe rouge et noir de 2018, chevauché dans la mer par un cavalier courageux, toile plus synthétique divisée en plusieurs plans, met en évidence la symbolique de l’eau signifiée par des signes décoratifs, répétitifs, emblématiques de l’élément (suggestion simplifiée de vagues marines).

 

On peut la retrouver aussi dans les bustes féminins, inspirés d’œuvres dites académiques : Vénus au firmament du temps présent (2018), Sexy stature lunaire sans ligne et sans bras (2004), Corps de plein de paysage, de pleine figuration, plein la gueule (2017), en tout cas d’un point de vue thématique.

Portraits en pied, tableaux historiques, dans le style qu’on lui connaît : intensité initiale des couleurs, multiplicité des traits divisant les plans et cernant les personnages, volonté de saturation. C’est déjà beaucoup. Mais ce n’est pas tout. Tel un archer romain, Combas a de surcroît d’autres cordes à son arc.

 

Tatouages académiques

 

Une galerie de dessins dits académiques, dont certaines assez récentes au demeurant (beaucoup sont de 2025, bon nombre s’échelonnent de 2017 à 2026 ! Quelques-unes sont plus anciennes : 2004 ou 2014), et qui forment une série de portraits, empruntés dans quelque musée prestigieux, propose des formats modestes et intimistes. A nous de deviner les références exactes : l’artiste, loin de les fournir, entretient le mystère : Le roi nègre d’après je ne sais pas qui (2025) ou Un romain que je ne sais pas qui c’est ?de 2019.

Leur présentation en série (en groupe) leur peut leur fournir toutefois une certaine dimension, en accord avec l’immense voisin auxquels ils sont temporairement associés. Soulignons que ces dessins sont, une fois n’est pas coutume, en noir et blanc et qu’ils explorent l’art du tatouage, dont les origines, primitives, se perdent dans la nuit des temps, dans le primitif, le brut. Mais pas seulement : le tatouage est devenu un mode de singularisation sociétale qui caractérise notre mode de vie et d’être. Ainsi joint-il lui aussi le passé et la contemporanéité.

On y trouve des grecs (Démosthène), des romains (Caracalla) mis sur le même plan que des dieux (Apollon), des hommes illustres (Caton ou Brutus), le plus célèbre des conquérants et chef des guerriers (Alexandre) et aussi des personnages plus anonymes, le gladiateur, le jeune romain, le jeune général, un romain que je ne sais pas qui c’est… (2019). Des bustes, le plus souvent amputés, de corps féminins, échappés aux injures du temps. Combas les met en quelque sorte sur le même plan, mêlant de surcroît les époques ce qui peut se justifier par le fait que nous recevons en général l’antiquité en bloc, et que la chronologie est flottante, ou assez vague pour les non-spécialistes majoritaires. Par ailleurs, le tatouage rejoint les procédés de saturation que Combas utilise dans la plupart de ses tableaux. Au fond, l’artiste utilise la surface à peindre telle une peau qu’il caresse du pinceau et qu’il malmène en modifiant sa surface.

 

Le tatouage se rapproche du masque, lui-même primitif, que l’artiste aime à retrouver dans les casques guerriers ou héroïques. Il les repère dans la tête couronnée du roi (Le roi expose, de 1992, entouré de guerriers antiques) et dans certaines chevelures échevelées ou fantaisistes accompagnant les portraits académiques (Agrippa par exemple, LuciusPhocion).

 

Il ne faut pas oublier l’intérêt de l’artiste pour les casques, bonnets, coiffes et coiffures en tous genres. Interrogation sans plume sur le cul mais sur la tête, ou Le revenant  des temps, anciens (toutes deux de 2006) en donnent deux exemples époustouflants. La coiffe se fait monument, frise, merveille… Les anciens avaient tendance à les soigner et Combas ne s’en prive pas. Les motards de son époque non plus, qui les customisent. Ainsi témoigne-t-il d’une constante humaine, primitive ou civilisée, à embellir ou enrichir les objets quels qu’ils soient, amorce de velléités artistiques universelles. L’homme a toujours modifié la réalité dans un sens créatif. Le casque, comme le tatouage ou le maquillage, ne devient-il pas,  lui aussi, une véritable métaphore de la peinture ?

La Peinture n’agit-elle pas de même ? Elle embellit ou du moins présente les choses d’une autre façon, créant de nouvelles manières de voir, des esthétiques nouvelles.

La Poésie aussi d’ailleurs.

 

Au demeurant, même si l’artiste n’aime pas livrer ses secrets, la confection de cette série qui tranche sur les tableaux très colorés, est plus complexe qu’il n’y paraît. Les papiers y sont découpés, assemblés et marouflés. Le trait prend le pas sur la couleur qui se limite à l’encre et quelque autre ingrédient aux tons sombres. Toutefois, l’artiste ne dédaigne pas de colorer si nécessaire  les lèvres de rouge (à lèvres, s’entend) et l’on constate que la maquillage rejoint le tatouage et l’habillage des casques comme métaphores de la peinture. La Sexy Starure… en témoigne mais aussi : Le plus beau, le plus joli !, le plus Dieu de quelque chose… de 2022. Ou Le romain casqué de 2025. Inutile de préciser que le contraste et l’effet de surprise (le peu de rouge sur l’ensemble au noir) sont un moteur d’humour, omniprésent chez  Combas, malgré la gravité des sujets. Le philosophe Bergson a écrit un essai sur le rire qui va dans ce sens : effet de surprise et contraste.

 

Les coupes, celle de Romulus et Raimus (sic) séparés par la louve romaine, ou celle baptisée humoristiquement Coupe des champions (2019), avec ses deux profils de part et d’autre, comme prêts à l’embrasser, sont plus anciennes et de plus grande dimension. Certaines (dimensions) ont pu atteindre des formats démesurés pour un portrait, même en pied, on pense à celle que l’artiste baptise Le Kadoré (le cador ) qui dépasse les 3 mètres. Le scientifique autodidacte et farfelu (mais adulé par les surréalistes),  Jean-Pierre Brisset, aurait pu dire, en décomposant le mot Tatouage : T’as tou(t) âge. L’artiste, en effet, enracine son génie dans l’enfance, le forge à l’adolescence et le revendique à la maturité. Il mêle l’art du passé à la contemporanéité. Comment ne pas avancer le concept d’hybridité ?

 

On trouve également, dans ces œuvres au noir présentées au Pont du Gard, Deux vases de 2005, encadrés d’un noir très intense et très travaillé nous présentent la confrontation du héros Héraklès et du chien Cerbère, gardien des enfers. Symboliquement, on peut voir dans cet épisode un symbole du statut de l’artiste qui finit par triompher de l’adversité sous toutes ses formes à commencer par la toile, cet ange que dompte Jacob. Sauf que l’ange peut ouvrir également sur l’enfer (tel est le cas pour le chien Cerbère).

 

On y trouve aussi deux œuvres de 2014, plus énigmatiques,  Le type en voiture de livres pour enfants fait badaboum, et Au milieu des restes, toujours en noir et blanc (avec un peu de rouge pour la dernière) atteignent en longueur également d’honnêtes dimensions. La première renvoie indirectement à la violence et la guerre. L’accident c’est un peu le désastre du quidam. La deuxième ressemble à une nature morte dont l’arrière-plan serait fertile en voyages et déplacements. Dans la première, on repère un animal fantastique, sorte de griffon ou de lion ailé et un chef à casque démesuré.

 

Si l’on tient absolument à trouver d’autres éléments de rapprochement entre les réalisations antiques et le traitement contemporain qui caractérise l’œuvre de Robert Combas, j’ajouterais le goût de l’aventure, éclatant dans les récits épiques, mais que l’on ressent fortement dans son œuvre qui n’est jamais pré-conçue. Et qui s’enrichit d’accidents ou de nouveautés permanentes. De péripéties pourrait-on dire.

 

On peut penser aussi au « corps à corps » guerrier, celui des gladiateurs, des lutteurs, des soldats…,  analogue à celui de l’artiste face à sa toile, avant d’en triompher tel Jacob contre l’ange. La saturation finale : c’est ce qui fait pencher la balance du côté de Jacob l’artiste.

 

 

En quête et conquête : vers une abstraction paradoxale ?

 

Saturer, c’est un peu casser la figure (expression qui colle au thème de la guerre), refuser les modes de représentation trop normés, et c’est rechercher en permanence du nouveau. C’est imposer sa patte, sa singularité d’artiste et donc sa signature.

 

Il importe de bien comprendre ce qui se joue sur cet espace qui se veut avant tout une surface, un peu justement comme dans l’enfance de l’art. Ou comme dans nos rêves où tous les éléments sont rendus compossibles dans l’espace et le temps. Où la contradiction n’existe pas. On peut se dire, à l’instar de la Nature, que celui qui peint a horreur du vide et que l’apparition de signes hybrides ou anthropomorphes relève d’une compulsivité qui lui est propre et qui se satisfait dans la saturation du tableau. Il faut aller plus loin.

 

Prenons Extrait de guerre, de 2018,  toile qui  recourt au « all over », sur un seul plan. Les traits sont tellement multiples et les motifs entremêlés ou resserrés que l’on y perd en lisibilité  représentative, ce qui nous fait tendre résolument vers l’abstraction, que je qualifierais de paradoxale puisqu’elle ne cadre pas avec le titre. On la retrouve souvent dans les peintures de Combas, que l’on pense aux signes abstraits qui emplissent le corps du cheval de Troie. Ou à tous ces éléments de « remplissage » qui caractérisent sa conception du tableau fini. Bataille de romains…  (2015) aboutit au même effet, suscité par la volonté de saturation. Les vêtements des deux adversaires se confondent parfois avec la verdure qui les entoure. Comme le disait l’écrivain Maurice Roche, celui qui s’y retrouverait, l’aurait bien cherché. C’est que la réalité est bien complexe le plus souvent et la peinture de Combas s’ingénie à suggérer cette complexité.

 

Ces signes se justifient par la scène représentée : les vagues ou les nuages par exemple, parfois des embryons de têtes humaines. Toutefois, ils sont traités de manière tellement stylisés qu’ils en perdent en partie leur référent figural. La répétition y contribue largement. Parfois, ce sont des ébauches de personnages, des silhouettes qui apparaissent plus effacées. Ils concourent à l’atmosphère que veut créer le peintre. On peut imaginer ce que l’on veut de leur rapport avec le personnage principal. L’œil y intervient fréquemment, telle une mis en abyme du regard qui est à l’œuvre en la confrontation avec le tableau.

L’homme cheval, de 2007, sature l’environnement de la créature hybride, laquelle se détache du fait de sa dimension, de petits motifs géométriques dont la couleur dorée tranche sur le fond noir. De petits carrés imparfaits eux-mêmes sub-divisibles jusqu’aux limites du visible. On ne peut plus parler de représentation. On est là dans une abstraction décorative qui répond à ce besoin inextinguible de remplir l’espace. Il y a un aspect conquérant dans la pratique de Combas, toujours en quête de nouveaux territoires. Le cadre n’est pas en reste, saturé qu’il est de pictogrammes dont il a le secret et qui singularisent sa mythologie personnelle que Roland Barthes définissait comme un style.

 

Ces signes multiples qui emplissent l’espace jusqu’à le saturer viennent concurrencer la présence du protagoniste de ses tableaux, en général centrés (De fait, on verra qu’il existe quelques exceptions : le soldat-gardien du pont du Gard, par ex, dans l’œuvre récente de  2026).  En fait, ils tendent à réduire le statut du motif principal, à le rendre moins net et donc moins lisible ce qui revient à l’abstraire, à le faire tendre vers une  subtile abstraction. Certes la peinture de Combas demeure globalement, et en priorité, figurative mais elle se soutient également de cette  la présence de motifs plus ou moins décoratifs (on se souvient de sa pratique systématique des coulures). Ce sont eux que je qualifie de paradoxaux. Ce procédé suscite un équilibre entre le motif principal et tout l’environnement qui l’entoure. Celui-là (le motif) est à la fois concurrencé par son environnement (n’en est-il pas de même dans la vie de tous les jours où notre attention est détournée par de multiples sollicitations ?), et en même temps mis en exergue par celui-ci puisque cet environnement n’existe que par rapport au motif principal.

En poussant la figure dans ses derniers retranchements Combas serait-il à la conquête de l’abstraction ? Et quand on pense à conquête, le romain n’est pas loin…

 

Je me demande si la théorie des catastrophes, telle que l’a définie le mathématicien suisse René Thom, ne ​nous serait pas utile en ce point précis de notre discours. Thom a imaginé des modèles,​qu’il met en équations,  ​et qui semblent s’adapter à bon nombre de phénomènes qui rythment et caractérisent notre expérience la plus simple du réel. Celle des mutations ou modifications et basculements​ naturels. Cerner par exemple le moment où le fœtus humain se fait bébé, où ce dernier devient enfant, où nous changeons de saison, où la nuit se fait jour etc.  L’exemple le plus aisé à comprendre : l’instant précis où le bassin qui se remplit graduellement et goutte à goutte se fait fontaine, et son fin filet d’eau, avant de basculer dans un niveau topologique différent : celui d’une fontaine (qui elle-même se fera ruisseau, puis rivière, fleuve, embouchure etc.). Thom appelle ce basculement une catastrophe. Pour en revenir à la métaphore de l’eau, puisque nous sommes au Pont du Gard (Robert Combas fait ouvertement référence à Poséidon​ dans son dernier tableau), l’artiste se trouve à l’intersection, entre deux eaux pourrait-on dire, celle qui s’accélère et celle qui se précipite dans la cataracte. Concrètement, il pousse la représentation jusqu’à un  point optimum ​de lisibilité mais ne bascule pas totalement vers l’abstrait. Il demeure sciemment au seuil d’un abîme, ou si l’on préfère de l’inconnu. De la catastrophe, au sens mathématique du terme, celle qui nous fait basculer d’un niveau topologique à un autre. Ainsi, il ​s​e meut sur la crête, en perpétuel danger, à la lisère de l’inconnu. Il joue avec l’eau qui se précipite (pour lui, l’action picturale) comme on joue avec le feu  Il lui donne du jeu. Un jeu dangereux, en quête du nouveau​, toujours toujours recommencé…

 

Toujours est-il qu’un tableau de Combas est plus complexe à appréhender que certains ne l’imaginent. C’est sans doute la différence majeure entre la contemporanéité et l’art des anciens. La réalité, de nos jours, est devenue plus complexe. Et il est normal que la peinture, celle de Combas en particulier, en rende compte, même quand  elle fait référence à l’art antique. On peut s’en convaincre en regardant de plus près Extrait de guerre, entremêlement complexe de corps en furie,  Le roi expose, avec sa structure en étoileou Les deux gladiateurs de Narbonne avec ces formes répétées et indécises qui entourent les deux protagonistes et se mêlent à leurs vêtements.

 

L’autiste… complètement submergé dans sa forêt de fleurs, ne peut-il s’entendre, du fait de son paronyme évident, l’artiste lui-même, qui doit comme le chevalier de l’hippocampe, lutter dans un océan de couleurs et matières. Dont il lui faut triompher – et on retrouve le combat, la conquête).

 

A y regarder de plus près, l’art des anciens n’est pas toujours aussi sobre et « classique » que l’on veut bien l’imaginer. Il suffit de relire l’Iliade, pour se rendre compte combien il s’accommode de la violence et du mouvement, de l’apparition systématique de personnages secondaires (par rapport aux Achille, Ajax et autres Hector ou Ulysse) qui n’ont d’autres fonctions que de souligner l’ampleur des pertes humaines et du désastre. Il en est de même dans les frises, les bas-reliefs, les fresques même qui sont parvenus jusqu’à nous : La colonne Trajane, la frise du Parthénon, la fresque de la tombe des Fabii… L’art de Combas, les scènes de bataille ou les efforts propres de chaque protagoniste n’est pas si éloigné de cette littérature ou de cet art. Au demeurant, les références à ces frises abondent dans les Tatouages académiques.

 

Pour en revenir aux passions adolescentes de Robert Combas, s’il s’inspire de la BD ou des  pochettes de disques, il faut rappeler qu’il agrandit démesurément ses personnages aux dimensions du tableau, de sorte qu’il ne s’agit plus seulement d’une image mais d’un personnage peint à taille humaine et plus, lequel d’ailleurs relève plus fréquemment de l’imagination du créateur et pas forcément d’un référent réel (même s’il lui est arrivé de peindre ou dessiner Montaigne, le héros des Essais, Don Quichotte ou bien sûr les Tatouages académiques »).

 

Cet agrandissement est d’autant plus pertinent dans les séries épiques du peintre puisque les personnages sont souvent des héros voire des demi-dieux. Et qu’effectivement un certain gigantisme (souvenons-nous de la gigantomachie) convient mieux aux épopées et aux mythes impliquant les dieux.

Un dernier point mérite d’être évoqué. Combas aime souligner le statut du cadre dans le cadre, sciemment imprécis ou flottant comme pour rappeler que nous sommes dans un espace pictural avant que de représentation. La peinture rappelle sa matérialité, ses procédés d’existence. . Il laisse ainsi une réserve, on le constatera dans le tableau ci-dessous. En quelque sorte il ne fait pas sans blanc…

Et aussi il aime pratiquer la mise en abyme. Insérer un tableau dans le tableau. Dans Le revenant des temps anciens, on repère ainsi, sur la droite du tableau une figure de danseur, comme le rêve de la figure féminine de gauche, hybride avec son caque-totem.

 

 

Retour au Pont ou De l’eau sous les ponts

 

Peinte spécialement pour cette exposition, on relève une référence directe au Pont du Gard, dans sa blancheur immaculée, tel qu’on se le représente avec sa série d’arches qui est devenue logo ou estampille. Un guerrier romain semble le garder, et pour ce faire, deux fois plutôt qu’une, le regarder. Il est décentré sur la droite (normal, ce n’est pas le héros) et sa taille lui attribue une certaine supériorité sur le monument. C’est que la meilleure façon de l’admirer dans son entière majesté, c’est la distance. On peut imaginer le guerrier, fier de son travail de garde. Nous épousons en quelque sorte son point de vue. Qui semble aussi le point de vue de l’artiste. Avant de devenir le nôtre.

Que fait en effet l’artiste sinon faire entrer  – avec son style à lui, sa vision personnelle – le monde dans la représentation que proposent les tableaux ? Le guerrier pourrait ainsi passer pour une métaphore de l’artiste, pris entre deux dimensions : celle de réduire l’immense (en l’occurrence le pont du Gard) et celle d’agrandir le plus modeste (l’Homme et ses limites corporelles). Il est dans un entre-deux. Comme cette fameuse adolescence qui est le fil conducteur de ce propos.

 

L’enfance aura tendance à agrandir le monde, la maturité est au contraire capable de synthèse. L’artiste puise dans la fameuse « enfance retrouvée » dont parlait Baudelaire et conduit cette dernière vers la maîtrise des choses, en l’occurrence du tableau, titré et signé. Il se situe dans un entre deux époques que nous avons nommé, à l’instar du Pont du Gard, l’adolescence éternelle, ou l’éternelle jeunesse. C’est cet esprit de révolte, de passion et d’enthousiasme qu’il lui convient de conserver.

 

Ainsi, pour en revenir à ma métaphore existentielle, l’adolescent se fait adulte, maître de ses moyens, à l’achèvement toujours recommencé de chaque toile : quand il décide de signer le tableau ou de lui fournir un titre, parfois un texte plus ou moins long.

 

On peut se demander si l’on ne pourrait pas recourir à cette trilogie existentielle pour définir la façon usuelle de procéder pour le peintre :

– L’enfance, la période de gestation avant de se mettre à l’œuvre. Les pensées qui s’éveillent et travaillent. Elle aboutit aux premières couleurs déposées sur la toile, ou aux premiers gestes c’est selon.

– L’adolescence : les errements ou obstacles qui conduisent à l’élaboration progressive du tableau. Cernes, traits, amorces de composition, division de la toile en divers plans (terre-ciel…)… Et bien sûr, effets de saturation, derniers ajouts comme une amorce de distanciation critique.

– Les décisions définitives, la maturité : les textes qui vont ensuite servir de titres selon le principe de « l’illumination rétrospective ». La signature, également essentielle.

 

Au bout du compte,  on  peut parler, pour qualifier son œuvre, recourant à un oxymoron, de « profusion ordonnée ». Ce texte s’en veut l’écho.

 

Tout cela peut paraître bien sérieux. La particularité de Robert Combas, c’est aussi la dérision, l’humour, le grotesque. La provocation parfois (sa sculpture Ave  Cesar). Son œuvre apparaît alors en contrepoint de l’admiration que suscite le monument. L’artiste aime prendre ses distances. L’humour n’exclut pas le respect.

 

On a parlé des titres. Il les conçoit comme des poèmes dont il aime mettre en exergue les effets d’assonances, en l’occurrence en « in » : Revenant des temps très anciens, le guerrier païen, le copain du danseur, le lutin à tête de lapin, le baladin qui danse sur les mains, le bouc humain, au regard malsain. On notera au passage la référence dionysiaque, avec la présence du thyrse typiquement grec. L’humour tient dans la longueur inédite et sur ce jeu enfantin avec les sonorités.

Ou encore, toujours d’une longueur atypique : La reine cézarienne Elyse de l’église contemple, non sans appréhension, le protestant se battre contre le catholique. Le peintre fige la scène sans trop de risque. L’humour tient entre autres dans le contraste entre l’inquiétude de l’une et la quiétude de l’autre, Combas rappelant du même coup la distanciation de l’artiste par rapport aux conflits des temps passés, et aussi la position privilégiée de l’artiste dans une époque qui l’a, parmi tant d’autres, épargné. La lutte fratricide entre deux religions est une constante de la création post-renaissante. En témoigne l’ouvre d’Agrippa d’Aubigné. Et les conflits fraternels : Romulus et Rémus (Raimus, chez Combas), Caïn et Abel, Jacob et Esaü.

 

Les volumes, L’arc de triomphe sur pattes, évadé coureur de fond… de 1995,  en pleine course, ou  La déesse Isis Vénus (2008) coiffée d’un bateau, ajoutent à l’humour une dimension fantaisiste, quasi surréaliste  que l’on retrouve sur de nombreuses toiles : outre les divers casques, le curieux personnage fantastique qui se profile sous l’aisselle de Geneviève en guerrière amazone, la fameuse « cézarienne » coiffée d’une petite église, l’homme cheval dont le bras semble disposé à l’inverse de la position du corps, ou le guerrier chevauchant un hippocampe…

 

Dans cette exposition, on notera la présence, face au soldat-gardien du Pont, d’une entité anthropomorphe faisant figure de l’eau du Gardon qui coule sous l’aqueduc, le fameux Pont. Pont-séidon, pourrait-on suggérer en écho au Paul Zeïdon imaginé par le peintre comme allégorie de l’eau coulante. Les montagnes, stylisées en forme de triangle approximatif semblent nous regarder de tous leurs yeux. On sent le plaisir du peintre retrouver, pour se l’approprier, et le figurer cet esprit de l’enfance que le poète assimile à du génie.

 

Cette allusion à l’eau qui coule sous le pont introduit la thématique du temps qui passe. Le guerrier semble jeter un regard rétrospectif sur le prestigieux vestige transformé par la distance en maquette, autant dire en jouet, à l’instar des montagnes et végétaux des garrigues.

 

L’individu pèse peu en apparence face au poids de l’Histoire, incarné ici par le Pont du Gard, œuvre collective dans sa réalisation. Mais il pense et regarde et rétablit ainsi l’équilibre entre l’homme et le monde.

 

Et il peut agir tel un levier, à même de voir les choses autrement. Il peut donner en quelque sorte du jeu. Et ça seuls les grands artistes sont capables de le faire. Robert Combas l’aura fait.

 

Je lui laisserai le mot de la fin, en reprenant l’un de ces titres de 2025, d’une brûlante actualité alors qu’il y évoque la période antique : ILS SE SOULÈVENT. ILS PRENNENT LES ARMES CONTRE L’ENVAHISSEUR. ILS SE DÉFENDENT. ILS SONT SÛRS D’AVOIR RAISON.

 

Bel exemple d’hybridation des époques. C’est qu’il existe de l’intemporel en l’homme (Construite et détruire), de l’intemporel dans ses réalisations (le Pont en est un exemple), de l’intemporel dans l’art qui en rend compte (les thématiques de Combas, que nous venons d’’analyser).

 

Alors oui, décidément oui, Combas et le Pont du Gard étaient faits pour s’entendre.

 

 

 

BTN Bernard Teulon-Nouailles (AICA France) Avril 2026

 

 

 

 

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