Pour Denis Castellas, à l’occasion de l’une de ces expositions

Œil ouvert, cœur flottant

Les corps semblent flotter dans la Peinture de Denis Castellas. Et pas seulement les corps mais les signes, les formes et les taches. Comme dans notre mémoire quand émerge, de manière fugitive mais soutenue, un souvenir marquant, un fragment concentré du temps retrouvé.

Des réminiscences, il en émerge en grand nombre, dans l’esprit du peintre, qu’ils soient liés à des choses vues, aux traces laissées par les voyages et à la découverte permanente des chefs d’œuvre de la Peinture, de Cézanne à Giotto, de la littérature ou de l’art en général.

Le privilège de la peinture c’est de pouvoir, à l’instar du poète, fixer des vertiges, sans doute aussi de figer des vestiges. Elle possède la faculté de relier sur le tableau quelques éléments séparés par l’espace et le temps. L’opération se fait dans les brumes de la création, lesquelles supposent solitude et mystère. On trouve cette ambiance dans les toiles de Castellas qui préfère les riches vertus, nutritives, de la subtilité nuancée aux terribles certitudes de la netteté, laquelle se laisse trop vite absorber sans réellement nous sustenter.

C’est la raison pour laquelle la gamme colorée de Castellas privilégie les gris de toutes sortes, les bruns et les ocres, les couleurs de la terre, de l’univers chtonien comme si l’artiste œuvrait dans un entre deux, entre deux dimensions : le réel et l’imaginaire, l’extérieur et l’intérieur du tableau, l’ombre et la lumière. Dans quelque(s) limbes, auxquels seuls les artistes, ceux qui cherchent sans pour autant se vanter d’avoir trouvé, ont l’heur d’accéder.

C’est également la raison pour laquelle l’atmosphère de ses tableaux peut faire penser au Romantisme. Un Romantisme qui se fonde sur la capacité d’allier fugacité de l’émotion et pérennité de la représentation. Un Romanisme qui certes met en exergue les émotions, les sentiments et les options de Cœur… Mais un Romantisme renouvelé, qui aurait retenu les leçons de Picasso ou de Matisse, les maîtres de la modernité… L’œil constamment aux aguets, autant dire ouvert…

Qui dit corps flottants dit légèreté, celle des anges et des oiseaux. Castellas leur substitue parfois des taches, éparses sur la toile, et comme chargées de toutes les formes potentielles que l’interprétation peut leur attribuer. Quant au cœur, il l’affirme en bannière tel un étendard et, au gré des vents, immanquablement, il flotte.

On pourrait repérer quelque chose du déplacement métonymique que l’on prête au travail du rêve, dans cette Peinture-là. Castellas n’est pas le Peintre de la pléthore, encore moins celui de la profusion, d’aucuns disent de la prétendue virtuosité, colorée. Sa peinture se veut suggestive, toute en nuances. Elle sollicite le regardeur plutôt qu’elle ne le submerge d’une exhibition de prouesses techniques et de cette rutilance accrocheuse que l’on trouve suffisamment sollicitée dans le réel. Elle offre au contraire un havre protecteur, propice à la méditation, à la résurgence des rémanences, à commencer par celles concernent les émotions, personnelles et culturelles, qu’il s’agit de pérenniser, de re-susciter en permanence. Aborder un tableau de Castellas, c’est prendre le risque de pénétrer dans une sorte de grotte ou de caverne, un territoire limbique où tout est possible. Un univers en suspens. Et dans le suspens, les figures flottent…

Les références, de toutes sortes, apportent leur arsenal de formes et de signes, de symboles et de motifs, que l’on peut organiser de manière singulière dans la matérialité de la peinture, laquelle échappe à la fugacité superficielle du réel. Elles sont glanées au fil des déplacements ici encore dans l’espace, le temps et dans le voyage immobile de la réflexion ou de la lecture. Ici aussi il faut garder l’œil ouvert. On peut y relever des croix de fenêtres vénitiennes, le portrait de l’épouse en voyage, tout un cercle d’amis oiseaux… Un clin d’œil à un tableau célèbre… A l’œuvre d’un écrivain majeur… Au patronyme d’un immortel savant… Des notes au fond, et qui viennent du fond du cœur, de Nice ou de New York, de Whistler ou de Seghers… Des notes qui se cristallisent en œuvre…

Outre la juxtaposition Castellas pratique la superposition, d’images comme de textes. C’est ce qui donne ce fond tourmenté sur lequel vient se poser la figure, et qui peut rappeler le fonctionnement de l’inconscient, dans sa compossibilité spatio-temporelle. Une figure qui ne se veut pas rationalisée et qui donc se moque bien de la perspective traditionnelle. Une figure non illusionniste car consciente de son statut pictural avant tout. On est sur le plan du peint, à la surface d’un entre deux mondes et c’est sur la lisière qu’elle vient flotter. Le temps pour nous de méditer à son sujet. Pour peu qu’elle insuffle, au rythme du cœur, des flottaisons de méditations poétiques… BTN

 

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