Nous sommes tout·es des Marie Vassilieff #bonneatoutfaire

Texte de Élisabeth Lebovici (originellement publié sur Le Beau Vice)

Outre Guillaume Dustan (dont la rétrospective des films – inédits – a commencé mercredi, avec une flambée d’articles, colloques et ouvrages), il y a quelqu’une qui réapparait en ce moment : c’est Marie Vassilieff, célébrée par une double exposition, ou plutôt une exposition en deux morceaux accompagnée d’un livre (de Émilie Notéris), l’une à la Fondation des Artistes de Nogent-sur-Marne et l’autre à la Villa Vassilieff, histoire de re-prononcer son nom. 

Catherine Gonnard et moi avions déjà mentionné cet avis qu’elle fit paraître fort démunie après que la crise de 1929-30 eut fait connaître ses effets (Femmes/artistes, artistes/femmes, Paris de 1880 à nos jours chez Hazan, 2007) et qui est exposé à Nogent-sur-Marne.

À une époque où certaines oeuvres d’artistes contemporains atteignent des prix astronomiques en vente publique (91.1 millions $ pour Rabbit de Jeff Koons chez Christie’s, 90.3 millions $ pour le tableau de David Hockney Portrait of an Artist (Pool With Two Figures) aussi chez Christie’s, même si ce ne sont pas les sommes pour lesquelles ces oeuvres ont été réellement adjugées, plus basses) ; en un temps où les études d’art coûtent elles aussi très cher (38 000 $ par an pour un MFA dans une « grande » école US), obligeant les impétrant·es à s’endetter auprès des banques, je dois dire que cet avis de Vassilieff résonne à mes oreilles particulièrement fort.

Je me sens aussi « vaincue par l’état actuel des choses ». Celle qui parle, là, c’est  la critique d’art, qui a l’ambition de vivre de son métier, puisque c’en est un, d’ailleurs mentionné sur mon passeport et la seule carte professionnelle que je possède, celle de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA).

Et bien ce métier s’avère impossible puisque les tarifs pratiqués par les institutions publiques françaises pour rétribuer les auteurs·trices dans leurs publications ne le permettent absolument pas. Ces tarifs, largement au-dessous des recommandations tarifaires que préconise la section française de la même association (AICA-France), ne permettent de ne prendre du temps ni dans la recherche, ni dans le « scholarship » (qui requiert de faire l’état des lieux des publications), ni même dans la simple réflexion (1).

Voilà tout le paradoxe, tel que je le comprends. D’une part, les tarifs vraiment « symboliques » (au sens de rien du tout) auxquels sont payé·es les critiques ne s’accordent vraiment pas avec le genre de publication, plutôt luxueuse (belles reproductions et mise en page) que ces catalogues prétendent être. Mais d’un autre côté, prétendre que ces publications seraient « scientifiques », argument apparemment imparable pour dire qu’on paye si peu, est aussi une fake news, puisque tout ce travail préalable de recherche et de « scholarship » est rendu impossible.  

La critique d’art n’est plus un métier permettant de vivre : ce sont les institutions artistiques françaises elles-mêmes qui le disent. Avec elles, on est supposé vivre d’autre chose, cachetonner ailleurs pour se permettre d’écrire pour elles et, bien sûr, pour la gloire (sic). 

À de tels tarifs en effet, comment arrivera-t-on à atteindre la base annuelle d’un SMIC, exigée par l’autorité de gestion du régime de Sécurité sociale des artistes-auteurs·rices, l’AGESSA, pour être reconnu·e en tant que tel·le ? 

Déjà, d’autres que moi ont tiré la sonnette d’alarme, je me souviens de Éric Troncy comparant la rétribution du ou de la critique à celle des graphistes ou des imprimeurs. C’est à dire, largement en-dessous (2)… La matière grise reste un poste « compressible » parmi les lignes financières qui ne le sont pas.

Certain·es artistes ont pris les choses collectivement en main, par exemple avec W.A.G.E aux États-Unis, Wages For Wages Against en Suisse ou La Buse en France (3). Comme dans le monde du théâtre, ce sont des collectives qui, non seulement réclament de vivre de leurs travaux, mais qui associent ces revendications à celle d’une meilleure représentation des femmes, des personnes racisées, des personnes trans et non binaires, des personnes non valides, entre autres, dans l’écosystème du(des) monde(s) de l’art (4). C’est la moindre des choses. Je souhaite qu’au lieu de laisser hurler à la mort que la critique d’art est « finie », on se mette concrètement à interpeller les pouvoirs publics, associant aussi à nos réclamations la lutte contre toutes les discriminations.


(1) Intéressant à consulter : Paye Ta Pige donne une idée du prix du feuillet ou de l’article dans les media, sauf, malheureusement, les magazines d’art (à part Beaux-arts) qui manquent.

(2) MÀJ – C’est fini, les tarifs/page des graphistes ont été divisés par trois !!!

(3) Il faut leur associer également, comme le faisait L’Hebdo du Quotidien de l’Art (1/3/19) : Nosotras Proponemos (Argentine), Engagement  (Belgique), et parler d’une école collective, l’erg à Bruxelles, où ces questions sont posées en préalable à tout projet pédagogique. Ras la Plume rassemble des pigistes. Et, pour la danse, La Permanence veille et enquête contre les discriminations dans le milieu chorégraphique. À consulter aussi : documentations.art.

(4) Comme le signalait récemment Patricia F., il serait intéressant de lier l’incurie des institutions publiques françaises en matière de rétribution critique et l’absence notable des jeunes artistes « français » des grandes manifestations internationales (celles que les institutions publiques ne « payent » pas comme elles le font en partie pour la Biennale de Venise ou celle de Lyon). Le(s) monde(s) de l’art sont un écosystème.

Élisabeth LEBOVICI
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