Paysages sensibles ou l’expérience intérieure du paysage
Exposition à venir – Espace H2O, Differdange, à partir du 25 juin
À partir du 25 juin, l’Espace H2O à Differdange accueillera Paysages sensibles. Terrains vus à travers le regard féminin, une exposition d’Asta Kulikauskaitė qui, bien au-delà d’une présentation d’œuvres, propose une véritable expérience perceptive. Il ne s’agit pas ici de regarder des paysages, mais d’entrer dans une relation avec eux – une relation lente, instable, parfois presque insaisissable, qui déplace progressivement notre manière de voir.
Ce qui m’a immédiatement frappée dans ce travail, c’est la manière dont le paysage y échappe à toute forme d’évidence. Rien ne s’impose frontalement, rien ne se donne comme une image à reconnaître ou à interpréter rapidement. Au contraire, les œuvres semblent retenir quelque chose, comme si elles refusaient de se livrer entièrement, invitant le regard à s’attarder, à douter, à revenir. Cette retenue n’est pas un manque, mais une qualité essentielle : elle ouvre un espace où la perception peut se construire autrement, en dehors des automatismes visuels auxquels nous sommes habitués.
Dans cette pratique, le paysage cesse d’être un objet extérieur pour devenir un lieu de passage entre différentes strates d’expérience – mémoire, sensation, mouvement, corporalité. Asta Kulikauskaitė, née en Lituanie et installée au Luxembourg depuis 2018, ne juxtapose pas des territoires géographiques distincts ; elle les laisse se transformer les uns dans les autres, comme s’ils coexistaient dans un même espace intérieur. Le fleuve Nemunas, qui traverse son enfance, ne revient pas sous forme d’image reconnaissable, mais comme une qualité de flux, une manière de faire circuler la couleur, de laisser les formes apparaître et disparaître. Les paysages luxembourgeois, quant à eux, s’inscrivent dans la densité des matières, dans certaines tonalités terreuses et végétales, dans une attention particulière portée aux textures du sol et à leurs variations.
Ce qui se construit ainsi n’est pas un paysage au sens traditionnel, mais une surface sensible, traversée par des mouvements et des réminiscences. Les formes y sont instables, souvent à la limite de la dissolution, comme si elles se constituaient sous nos yeux sans jamais se fixer complètement. Cette instabilité produit une expérience particulière du regard, qui ne peut plus s’appuyer sur des repères fixes et doit accepter de se déplacer, de s’ajuster, de rester en suspens.
Le dessin joue dans ce processus un rôle fondamental. La ligne, libre et fluide, semble suivre une pensée en train de se former plutôt qu’un motif à représenter. Elle ne délimite pas, elle explore. Elle avance avec une certaine fragilité, parfois proche de l’effacement, et c’est précisément cette fragilité qui lui donne sa force. À plusieurs reprises, la ligne glisse imperceptiblement d’une forme corporelle à une forme paysagère, comme si le corps et le territoire relevaient d’une même logique interne. Cette continuité, qui n’est jamais explicitement démontrée mais toujours suggérée, me paraît constituer l’un des axes les plus subtils du travail.
La présence du corps féminin, en effet, n’est jamais frontale ni illustrative. Elle agit plutôt comme un principe de perception, une manière d’habiter le monde sans le dominer. Dans cette approche, je perçois une proximité sensible avec certaines pratiques artistiques où le corps n’est pas représenté mais engagé dans le processus même de création – je pense notamment à Ana Mendieta ou à Joan Mitchell, non pas comme références directes, mais comme des présences lointaines avec lesquelles le travail d’Asta Kulikauskaitė entre en résonance.
Cette relation non conquérante au paysage trouve un écho particulier dans la figure de la femme sauvage, qui traverse l’exposition de manière diffuse. Inspirée par la légende locale de Lasauvage, cette figure ne se manifeste jamais comme une image identifiable, mais plutôt comme une énergie, une position, une manière d’être au monde. Elle se reconnaît dans la liberté du geste, dans l’absence de contrôle, dans cette capacité à laisser les formes exister sans les contraindre. Elle incarne une forme de savoir périphérique, intuitif, qui ne passe ni par la maîtrise ni par la domination, mais par l’attention et l’écoute.
Je repense ici à une œuvre plus ancienne, Corps (2001), qui constitue en quelque sorte un point d’origine dans cette exposition. Lorsque je l’ai découverte pour la première fois, dans l’atelier de l’artiste, j’ai été frappée par une impression paradoxale : celle d’une forme à la fois inachevée et parfaitement juste. Les lignes y étaient ouvertes, instables, presque hésitantes, et pourtant rien ne semblait devoir être ajouté. Cette tension entre incomplétude apparente et justesse profonde me semble aujourd’hui éclairer l’ensemble de sa pratique. Le corps y apparaissait déjà comme un paysage, et le paysage comme une extension du corps.
L’installation Nemunas (2026), présentée dans la seconde salle, prolonge cette réflexion en l’inscrivant dans l’espace. Le visiteur n’est plus simplement face à une œuvre, mais engagé dans un parcours, une trajectoire qui relie différents points, différentes temporalités. Le paysage devient alors quelque chose que l’on traverse, physiquement et intérieurement, et non plus seulement une image à contempler. Il y a dans cette installation une dimension presque méditative, où le temps semble se dilater, permettant aux différentes strates de mémoire et de perception de se superposer.
Ce qui me semble particulièrement juste dans ce travail, c’est sa capacité à maintenir un équilibre entre présence et retrait, entre apparition et effacement. Rien n’est jamais totalement donné, mais rien n’est non plus totalement caché. Cette position intermédiaire ouvre un espace d’expérience rare, dans lequel le regard peut se reconstruire, se ralentir, se rendre disponible à des formes de perception plus fines.
Dans un contexte où les images sont de plus en plus rapides, immédiatement lisibles et souvent saturées de sens, le travail d’Asta Kulikauskaitė propose une alternative précieuse. Elle ne cherche pas à imposer une lecture, ni à produire un effet immédiat, mais à instaurer une relation dans la durée, fondée sur l’attention, la sensibilité et une certaine forme de disponibilité intérieure.
C’est sans doute dans cette capacité à déplacer imperceptiblement notre manière de voir que réside la force de cette exposition : non pas dans ce qu’elle montre, mais dans ce qu’elle transforme en nous, à mesure que nous acceptons d’y rester un peu plus longtemps.
Commissaire : Julia Palmeirao
Membre d’AICA et membre de C-E-A/Association française des commissaires d’exposition












