Les expos du printemps 2022 en Occitanie et un peu au-delà.

Fictions modestes et Réalités augmentées au Miam (Sète)
Le Miam nous a souvent habitués à faire l’expérience des limites en nous présentant des expos internationales pas comme les autres, à la limite de l’art et d’autres activités, rendant ainsi, en toute modestie mais avec une grande ambition, le domaine réservé aux élites plus modestes. Il franchit ici une nouvelle étape dans l’exploration de l’art brut en sollicitant des artistes atteints de déficience mentale mais dont l’expression fait sens. Le musée s’ouvre en effet à l’aventure ardennaise, et belge, de La S, cette ancienne caserne devenue d’abord humble atelier de réflexion créative puis Centre d’art, où la déficience mentale peut accéder à des lettres de noblesse, avec l’aide d’artistes chevronnés. De même que l’art contemporain repousse ses frontières en s’ouvrant des pistes du côté de la science, de la politique, de l’Histoire révisée, de l’identité sexuelle etc. le Miam aborde le continent de l’activité mentale, laquelle repousse également des limites et ne peut que réserver des surprises. Comme toujours au Miam, la configuration même du lieu suppose un éclairage soigné et une mise en scène spectaculaire. Le pictural et le graphique occupent essentiellement le rez-de-chaussée, les installations et les jeux vidéos plutôt l’étage, à quelques exceptions près.
Les œuvres répertoriées témoignent de la diversité des activités puisque l’on y trouve aussi bien de la peinture (Tintin en Amérique ou Trump ; une appropriation brute du Rétable de l’agneau mystique de Gand) que de la photo (la série consacrée à Santa Barbara, la parade de la grand-messe, à la S), aussi bien de la gravure sur bois (sur ce qu’il se passe après la mort/après la vie) que de la capture d’écran vidéo (merveilleux Frandiscorama, étonnante Sirène !), autant une sculpture, en bronze (de crocodile à point blanc), que des dessins numérisés d’incendie menaçant un immeuble par ex… Mais encore des livres cousus et brodés, un hommage graphique aux joutes nautiques sétoises voire un portrait en pied de Di Rosa; des vignettes aux crayons de couleurs célébrant l’amour dominical, pas très loin d’une Installation en forme d’autel (Ave Luïa). On note également un monotype interrogeant Don Quichotte et des Moules Freaks collectives (peinture et collage sur coquillages), des affiches réalisées à partir d’images (rehaussées et agrandies) aussi bien que de la vidéo ou des dessins au stylo bille, et même de l’art virtuel… On peut partir de n’importe quel support afin d’enrichir notre réalité de fictions modestes qui nous en disent beaucoup sur notre univers intérieur, ses limites et nos hantises les plus tenaces. La marge a beaucoup à nous apprendre d’autant qu’elle relie les pages de la société. Toujours est-il que l’espace est découpé en six sections : l’une consacrée aux génies du lieu (la région ardennaise et ses spécificités), une autre qui sollicite quelques cinéastes décalés (Cinémodeste), une troisième livrée aux libertés indomptées (et qui ne se soucie guère de « « bien-pensance », ni de politiquement correct), une encore à un voyage dans le virtuel (How soon is now ?), un salon de lectures avec des récits de vie (Une Histoire vraie !), authentiques et sans concession, assorties de livres faits mains. Enfin, en bouquet final, une Communion de figures diverses relevant de l’univers religieux, si cher au plat pays, avec force vierges, tabernacles et crucifix. La plupart des œuvres, relèvent d’un art brut mais qui interroge l’art contemporain dont il est souvent si proche car celui-ci aime à s’aventurer du côté de l’enfance, des sociétés primitives, de la folie parfois. L’art est universel et ne se soucie guère des catégories élitistes qui en déterminent la valeur estimée. Il n’exclut en outre pas le décalage ainsi que le rappelle le surréalisme belge et tous les spécialistes de l’autodérision. Les noms des artistes ici importent peu et au contraire incitent les supposés non-déficients à un peu plus de modestie. Ce en quoi le Miam remplit parfaitement sa mission et ouvre de nouvelles voies à l’art en général, qu’on le dise ou pas contemporain. BTN
Jusqu’au 18-9, 23, quai De Lattres de Tassigny, 0499047644

Raphael Tur Costa, Musée art moderne de Collioure (66190)
En exposant cet artiste né dans les années 20, le musée de Collioure s’ouvre sur les Baléares (et plus particulièrement sur Palma et l’Es Beluard MAC), aux maisons aveuglées par le soleil méditerranéen. Ce qui frappe chez ce peintre méconnu du côté de chez nous c’est la primauté accordée à la géométrie et à ses correspondances architecturales. En fait, depuis ses toiles encore figuratives et extrêmement sombres des années 50, mais déjà très structurées et équilibrées, Tur costa n’a cessé de dépouiller son vocabulaire soit en simplifiant ses interventions, réduites parfois à quelques déchirures, ou à l’apparition de segments rectilignes, soit en se limitant au blanc en tant qu’il incarne littéralement pout lui la lumière chère à ses origines. Ceci dit chaque pièce raconte une histoire : les déchirements prennent tout de suite un aspect dramatique surtout si on les met en relation avec la biographie de l’artiste et l’Histoire de son pays. La géométrie, combinée au blanc, est un moyen d’écarter toute tentation iconique et de se concentrer sur des jeux de formes universelles, et qui par là même peuvent traverser les étendues maritimes afin de parler à chacun de nous. Chaque composition est différente, de même qu’aucune raison ne ressemble à une autre. Les œuvres de Tur Costa nous invitent temporairement et métaphoriquement à les habiter. Elles n’ont nul besoin de se perdre dans des détails puisque nous y apportons nos références. En revanche, elles supposent des ouvertures, présentes dans ce travail sous formes de portes et fenêtres, et des douleurs, que révèlent quelques fentes, ou des coups que suggèrent des cloques, voire des signes de délabrement témoignant de leur humanité, et d’une dimension tragique. A l’huile, Tur Costa a vite substitué les techniques mixtes et le collage. Il s’agit en effet d’inspirer la légèreté spirituelle de la lumière éternelle qui contraste avec les lourdeurs de la condition humaine, soumise à la loi de la gravité, du temps et de la mort. Le lieu de vie demeure, là où les êtres passent, ce dont nous faisons l’expérience en circulant devant les œuvres de l’artiste. Tur Costa sait que la lumière ne peut se livrer toute entière ni dans l’absolu. Elle aveuglerait les humains. En revanche on peut en capturer les fragments, les reflets sur les murs de son île, et en fournir un équivalent visible ou sensible grâce aux outils qu’offre la peinture. Au demeurant, il recourt fréquemment à la forme parfaite du carré, plus pictural que le rectangle car moins connoté par les histoires de nos arts. Les tableaux de Tur Costa témoignent au fond d’un besoin foncier d’équilibre et de pureté qui contraste avec nos modes de vie surencombrés, sur-mouvementés et sur-saturés d’images. Ses forme simples et pures nous lavent ainsi le regard ou mieux, nous rincent l’œil. BTN
Jusqu’au 22-5, route de Port-Vendres, 0430440546

Nairy Baghramian au Carré d’art (Nîmes)
D’origine iranienne, mais vivant à Berlin, Nairy Baghramian fait partie de ces artistes en voie de redéfinir la notion même de sculpture. Elle procède par assemblage de matériaux divers, empruntés à l’environnement quotidien (verre, aluminium, bois ciré, acier, silicone, voire résine…), auxquels l’artiste attribue un statut d’objet, lequel adopte ainsi une apparence inattendue. On pense à une décoration intérieure, influencée par le design, mais qui s’émanciperait de ses objectifs fonctionnels. Comme si les objets nous jouaient la comédie, en laquelle chacun d’eux tiendrait un rôle, incarnerait un personnage. Ils semblent les intermédiaires entre l’architecture et notre présence corporelle. En fait, la sculpture selon Nairy Baghramian ne se conçoit pas sans sa relation particulière à l’architecture des lieux qu’elle occupe ou qui la reçoit. C’est particulièrement vrai au Carré d’art où elle se sert, à son accoutumée, du sol comme d’un socle, sans pour autant négliger les murs (cette rampe en laiton rythmée par des cornières en alu, peint en bleu), le plafond d’où émanent de curieuses suspensions, et aussi les passages – telle cette ouverture rebaptisée bouche ou gueule (Big mouth). Même si l’essentiel de l’espace est occupé par des assemblages familiers, l’artiste privilégie les marges et couloirs habituellement non utilisés. Ainsi entend-elle dialoguer avec l’architecture du lieu dont elle fait une sorte de succession, non hiérarchisée, de salles d’attente. En fait, son art semble à la fois émaner d’une revendication féminine (« Jupon suspendu »), de la chorégraphie, en ce sens que les objets sont dynamisés par leur disposition dans l’espace, et d’un rapport étroit avec le corps, constamment sollicité puisque bien des œuvres invitent le visiteur au déplacement (« Marée basse », où des sortes de chéneaux de verre et métal zingué, reliés au sol, serpentent entre deux salles.). On est souvent dans l’allusion, à tel objet du quotidien (une lampe, un fauteuil, une applique), parfois utilisé à d’autres fins (tel ce miroir qui réfléchit et prolonge l’espace). Certaines constructions suscitent un sentiment de fragilité (« As long as it lasts », est constitué de résine en forme d’échelle, ou de grue, mise à l’horizontale à partir du haut d’un mur, et retenu au sol par de minces tiges d’acier lestées par un minuscule poids). Fragilité qui représente bien notre existence, ce qui est normal puisque l’on sait que chaque installation est temporaire : elle ne dure que le temps d’une exposition. L’artiste pose ainsi la question de la condition humaine mais déplacée sur les objets. Des sortes de prothèses ou tuteurs maintiennent parfois l’équilibre dans des assemblages aux multiples textures et couleurs nommés Maintainers. Pour cette artiste qui, plus que tout autre, tient compte du lieu qui l’accueille, il est évident que le sens se détermine une fois l’installation parachevée. Les huit salles de Carré d’art lui dicteront les interventions qu’elle sera amenée à y glisser. On sait qu’il y aura des dessins préparatoires et surtout des photos, des portraits de cheminées fumantes en noir et blanc. BTN
Jusqu’au 18 sept, Place de la maison carrée, 0466763570

Jaume Plensa, + Collection… Musée d’art moderne de Céret (66400)
Avec l’ouverture de cette nouvelle aile, les riches collections du Musée seront distinctes des expos temporaires et l’art moderne (rez-de-chaussée) de l’art contemporain (étage). Pour cette réouverture, Jaume Plensa est revenu hanter, de ces visages grand format, l’espace de la nouvelle salle enfin révélée. Les têtes, chez ce sculpteur catalan, s’inscrivent dans une tradition très ancienne. Elles peuvent faire penser à l’Ile de Pâques, à la Chine bouddhiste ou à la statuaire africaine. Elles étonnent parce qu’elles sont détachées du corps et donc d’une certaine matérialité. C’est le féminin, jeune de surcroît, qui est mis en exergue sans doute car il représente la grâce éternelle, peut-être la virginité. En tout cas le mystère du monde intérieur, spirituel, soit qu’il impose le silence par un geste du doigt, soit que les yeux soient volontairement fermés. Ce qui distingue ces sculptures de Jaume Plensa de ses congénères, ce sont deux façons originales de concevoir la figure. Soit il allonge et aplatit, de façon démesurée, nous obligeant à tourner autour de la sculpture géante, et à la percevoir différemment selon qu’on adopte la position de face ou de profil, soit qu’il recourt à un système complexe de maillage d’acier soudé, et qui rend la tête transparente, inscrite dans l’environnement. On a donc un jeu formel de transparence et d’opacité, que le monde intérieur s’ouvre à son contexte ou qu’il semble se refermer sur lui-même. Ce sont ces deux types de sculpture que l’artiste fait dialoguer. Les maillages sont calculés en 3 D, par ordinateur, ce qui rattache la sculpture de Jaume Plensa à la technologie actuelle, ce qui renforce le procédé de dématérialisation, ou si l’on préfère d’accession à la spiritualité, si présente dans l’art roman de sa région natale. Se glisse entre les imposantes têtes un globe terrestre géant (ce qui en dit long sur notre relation à la relativité des êtres et du monde), fait de lettres de métal et toute une série d’œuvres murales, préparatoires et graphiques. Il ne faut pas oublier la dimension temporelle, importante quand on prend conscience de l’extrême précision des soudures qui forment le maillage et qui aboutissent à la forme souhaitée, celle de la tête élue, de plus en plus gothique…
C’est notre ami Alain Clément, l’un des peintres majeurs de notre région, et sans nul doute au-delà, qui s’est vu confier la tâche de puiser dans la Collection contemporaine (enrichie par les dépôts du philosophe Yves Michaud ou dons du galeriste J-P Alis) les œuvres qui correspondaient le mieux à sa sensibilité. Il a ainsi choisi celles qu’il connaît le mieux, celles de sa « famille » picturale, héritière du fauvisme et apparentés (si importants dans cette région), sachant qu’il a, tout au long de sa carrière, suivi et fréquenté ses bon nombre de confrères et consœurs. Plusieurs salles lui ont été ainsi dévolues, célébrant le triomphe de la couleur, avec une touche de noir et blanc à l’occasion. Au fil des sections imaginées par le commissaire temporaire, on croisera les grands noms, et quelques anciennes œuvres de Supports-Surfaces (Viallat notamment dont un dans l’escalier, deux Pincemin dont une sculpture, des Bioulès abstraits mais aussi figurant le Céret d’aujourd’hui, un Dolla jaune tout en fumée, le trop méconnu Valensi et plus discrètement Saytour, un dessin de Toni Grand et une sculpture de Pagès), ou apparentés (Buraglio) ou proches (Charvolen). Mais aussi des artistes plus locaux tels que Fauchier, Vila, Caruana (un oculus !) ou Capdeville, des francs-tireurs tels que Bonnefoi ou D. Gauthier (attendu au Musée Fabre cet été), des peintres attachants tels que Frize ou Eric Dalbis, des célébrités telles qu’Aurélie Nemours et Shirley Jaffe dont on connaît les fameux vitraux perpignanais, les tulipes de Carole Benzaken, plusieurs Jan Voss, Naja Mehadji et Alain Clément lui-même, en peinture des années 70 comme en sculpture murale.
Ce musée bénéficie d’un riche passé d’événements artistiques (Impact), de dons prestigieux, de conservateurs avisés, d’une histoire éloquente qui s’inscrit à la source de la modernité (Picasso, Braque, Matisse, Masson…), ce qui le rend si précieux. Et si précieuse sa réouverture. BTN
Jusqu’au 6 juin, 8 bd Maréchal Joffre, 0466872774

Georges Toni Stoll, Quentin Lefranc, Collection Lambert (Avignon)
Deux expositions contrastées, sans doute réunies par le thème du labyrinthe : le marseillais Georges Tony Stoll dispose, au rez-de-chaussée, ses toiles, ses photographies et ses sculptures sans véritable intention de hiérarchie, laissant le visiteur passer d’un genre à un autre dans une présentation très dense, très serrée, articulée autour du thème du minotaure. La figure joue un rôle essentiel pour cet artiste expérimenté et reconnu. Le jeune francinien Quentin Lefranc, au contraire, dans la cour ou au sous sol, nous plonge dans un univers dépouillé de volumes abstraits, transparents ou translucides, disposés au sol et nous amenant à définir notre propre parcours, à tourner autour d’eux, ou à renvoyer nos images. Les toiles de Georges Tony Soll, pour la plupart récentes, et intitulées Paris Abysse, sont composées en gros selon deux manières de procéder. D’abord le fond est souvent neutre, simplement dévolu à la couleur épandu sur la surface ou à peine nuancée. Des signes plus ou moins identifiables se combinent et flottent au premier plan, parfois sous forme de silhouettes, ou de blocs de volumes, de référents suggestifs ou d’éléments identifiables (personnages, livres, motifs floraux, végétaux, astraux, architecturaux…). Mais dans d’autres toiles, une ligne d’horizon apparaît, ou une ouverture, qui définit des sortes de paysage, en lesquels viennent s’inscrire un certain nombre d’éléments puisés dans les abyssales pensées du peintre (il peut s’agir d’une référence culturelle : Mondrian, une sculpture primitive) en un certain ordre assemblés. Au visiteur d’établir des liens entre ces représentations mentales. Ce qui fait que l’on peut véritablement parler de surprise devant chaque tableau de Georges Tony Stoll, qui ne lésine pas avec le format ou les dimensions sans toutefois tomber dans l’excès. On peut s’y raconter des histoires, comme devant ce groupe des silhouettes humaines ou tribales semblant ligotés par un appendice monstrueux, et condamnés à contempler une vision florale d’un artefact de paradis. Les sculptures, en bronze, assemblent en général un élément géométrique et un organique ou corporel (un cube sur un visage ou sur une pierre, une langue tirée d’un volume, une chaussette accueillant une sorte de sceptre rudimentaire). La plus spectaculaire est celle qui incarne le virus du sida. Enfin, on retrouve ces photographies qui ont fait de Georges Tony Stoll l’un des plus sérieux représentants de la photo plasticienne, depuis une bonne trentaine d’années. Les motifs sont souvent intimistes, font intervenir le corps, de l’artiste ou de ses amis, avec une préférence marquée pour les masques improvisés, cachant l’identité supposée. Georges Tony Stoll connaît l’art de soulever des questionnements : devant ce couvert dressé mais où une main peinte en noir d’un côté de l’assiette relègue au second plan, l’autre main restée immaculée. Parmi les autres surprises que nous réserve l’artiste, des peintures sur laine, où il joue sur l’ambiguïté abstraction/suggestion en s’abandonnant à son amour de la couleur… Une vidéo géante, assortie d’un son de stridente sirène, où l’on peut voir des nuages sur fond montagneux, entre paysage apaisant et danger imminent. Un cube également juste en face de la photo de l’artiste en minotaure, à l’entrée béante d’un côté, mais à la sortie minuscule, comme au pays des merveilles. Car tel est le destin du minotaure : la mort, comme un trou trop petit pour notre corps, dont la pensée accompagne l’artiste depuis trois décennies et demie.
Quentin Lefranc nous donne donc rendez-vous au sous-sol, après un passage par la cour ou plusieurs îlots de verre encadrés de métal montés sur pied, nous invitaient à voir le ciel différemment, au fil de notre déambulation. Pour l’artiste, il ne s’agit pas seulement de sculpture mais de peinture puisque la surface réfléchit le réel et lui dérobe ses images. L’expo du sous-sol nous confronte d’emblée à un tétraèdre, sorte de tente métallique où peut se glisser le corps et qui joue avec plusieurs niveaux de transparence. Ensuite l’artiste est parti de son échelle corporelle afin élaborer une construction à base d’anneaux qui finit par définir une sculpture dans l’espace, et ses échos dessinées, sur le sol et le mur. Des photos rendent compte du rapport corporel de l’artiste à ses œuvres. Ensuite c’est une sorte de cabane qui nous attend, de plexiglas et métal, transparente et fragile, rivalisant d’architecture avec la photo d’un blockhaus. La salle suivante nous plonge dans la surprise de voir les constructions élaborées par l’artiste animées de fougère, dans la continuité de l’idée picturale de jardin, que l’on retrouve en face, en impression photographique, assorti d’une anamorphose de banc de bois. Enfin, le chef d’œuvre : six volumes cousus de toile de lin occupent l’espace, tandis que sept « fenêtres » le réfléchissent au septuple. On est entre tradition picturale, sculpturale et au-delà et pourtant les formes et le vocabulaire sonnent contemporains, minimal, et parlants.
Signalons, pour terminer, jusqu’en septembre, Bienvenue dans le désert du réel, où l’on traverse une certaine idée de la Collection, et qui mériterait un long développement. Nous y reviendrons. Contentons-nous d’y signaler la présence du nîmois Hamid Magraoui, de ses Respirations télévisées et de ses antennes paraboliques disposées comme à l’armée, qui inaugure cette nouvelle présentation (dont se détache la double vidéo de David Claerbout et l’étoile aux marques de Geers Kendel).
Jusqu’au 6 juin pour GTS, jusqu’au 22 mai pour QL, 5, rue Violette ; 0490165620

Orlan, aux Abattoirs de Toulouse
C’est à Toulouse que j’ai eu la chance de voir pour la première fois une performance filmée d’Orlan, vers la fin des années 70. C’est justement à Toulouse que l’on pourra tous voir en avril une rétrospective de ses œuvres les plus marquantes, une centaine environ, après ses escales montpelliéraines (achevées par un slow collectif), et sétoises très attendues. Entre temps, elle a acquis une grande notoriété non seulement pour ses relectures de l’Histoire de l’art (La Naissance de Vénus) et des stéréotypes de la Beauté féminine mais en s’intéressant de plus près à la science, la technologie, à la robotique, à l’art virtuel, à l’intelligence artificielle et autres avatars de films dits de réalité augmentée. Ce sont surtout ses photos post-opératoires et sollicitant la chirurgie esthétique qui ont marqué les esprits car elles montrent la face cachée, que l’on préfère ignorer, de la Beauté convenue et qui renouvelle l’art du portrait dans une perspective de défiguration avant re-figuration. Après tout ne vivons-nous pas à l’ère du Titane, des greffes inimaginables rendues possibles et des opérations à répétition censées modifier le corps, à l’image des diverses mutations que nous fait subir la vie même ? Il y a, chez Orlan, comme un dédoublement qui lui a permis de travailler sur l’Art Charnel qu’elle a sans doute inventé et qui lui a fait traverser les époques avec un sens aigu de l’opportunité : effeuilleuse de vêtements à plis remarquables dans sa splendide jeunesse épanouie, couverte de plaies et d’ecchymoses quand le corps vieillissant incite à de multiples interventions. Elle fait partie de ces artistes qui ont fait de leur corps une œuvre d’art ou, comme on dit, la matière première de leur recherche avant que de s’attaquer au virtuel, aux sculptures d’écorchées ou au robot ne cachant pas ses viscères et ranimant, à son corps défendant, le mythe surréaliste du grand Transparent, féminisé, comme on s’en doute. La démarche féministe ne fait d’ailleurs aucun doute, l’artiste dénonçant toutes les pressions, religieuses notamment, exercées sur la femme par le mâle patriarcal. On n’en donnera pour preuve que sa relecture du théâtre chinois interdit aux femmes (rôles joués par des hommes) dans lequel elle intervient sans vergogne, en avançant, elle également, masquée. A pas de féline. Cette exposition devait permettre de suivre l’évolution de cette performeuse de premier plan, depuis son fameux Baiser, un vrai, acquis pour une somme modique ou encore ce document où on la voit sortir toute nue d’un cadre de tableau, jusqu’à ses Orlandoïdes en pied, aux neurones numériques. Petit à petit en effet, le corps passe du charnel au virtuel, se dématérialise mais n’en est-il pas ainsi de nos images dont ne restent, dans les cas les plus courants, que des photos ou des vidéos… Dans le cas des artistes des œuvres plus élaborées, sollicitant les technologies les plus avancées dont les artistes, et notamment ceux du corps, auraient bien tort de se priver. Ainsi les Abattoirs, contrairement à leur nom malheureux, contribueront-ils à la pérennisation d’une image BTN
Jusqu’au 28, août, 76, allées Charles Fitte, 0534511060

Ingrid Hornef + Conversations au Lac de Sigean (11130)
Le Lac de Piet puis Layla Moget renaît chaque printemps des cendres de l’hiver précédent. On n’en finirait pas d’énumérer les mérites de ce lieu d’art qui mêle, dans ses collections, les immenses artistes d’hier voire avant-hier (Mondrian, Van Velde…) aux grands noms du présent (Wang Du, arlène. Dumas…) et aux plus jeunes en devenir. Cette nouvelle expo est placée sous le signe de la féminité. Ainsi voit-on une octogénaire de stature internationale, l’allemande, Ingrid Hornef, assimilée à l’art concret, jouxter les œuvres récentes de quatre artistes plus jeunes dont certaines sont loin d’être des inconnues : l’audoise Valérie du Chêné (actuellement au Mrac et à la Chartreuse), la sétoise Enna Chaton (Pop galerie, Agence Dahu ? Horizons d’eau), la nîmoise Elise Fahey que l’on a pu découvrir au Frac Occitanie et l’audoise Cassandre Cecella. D’Ingrid Hornef, on pourra voir, dans la salle du bas, une installation et une œuvre murale, tandis que la galerie Latuvu de Bages (où l’artiste a acquis un atelier) montrera des œuvres vouées au rouge et au noir jusqu’au 6 juin. Ingrid Hornef recourt le plus souvent à la binarité du noir et blanc, tout en laissant s’exprimer les formes géométriques, – et à un cadre dérivé du cube. Les dés acquièrent justement une certaine importance en sa production puisqu’elle fait intervenir la coïncidence, ou le hasard, ce qui la distingue des artistes de l’art concret ou géométrique en général. Ce hasard découle d’un choix (que l’on peut dire humain), ainsi que l’indique le titre attribué à cette expo : Alea Jacta est, si célèbre dans l’histoire romaine. L’imprévu dans la rigueur, (on repèrera l’oxymoron), c’est la nuance apportée à une trop grande emprise de la raison et de ses certitudes mathématiques. Le hasard possède cette ambivalence de passer pour l’une des formes laïques de la fatalité et en même temps d’induire, du fait de notre choix et des champs ouverts du possible, un espace de liberté. C’est ce qui intéresse cette artiste qui limite ses options à la binarité des valeurs du noir et du blanc, ses lignes aux horizontale et verticales perturbées par quelques obliques et ne dédaigne pas de passer du plan au volume puisqu’une installation est prévue, je n’ose pas dire programmée. Les œuvres d’Ingrid Hornef paraissent paradoxalement dynamiques et même ludiques. Après tout, le coup de dé provient du jeu. Le Lac a souvent mis en exergue des artistes minimalistes qui non seulement marquent une étape importante de l’Histoire de l’art mais fournissent en creux des réponses pertinentes aux gesticulations éprouvantes de notre temps.
Les quatre artistes rassemblées seront sans doute amenées à dialoguer. Certains thèmes transversaux pourraient justifier leur réunion et les choix de la commissaire. Par exemple, la familiarité qu’Enna Chaton entretient avec ses anti-modèles, non stéréotypés et nus, se rapproche des relations intimes d’Elise Fahey avec l’espace qu’elle habite temporairement. Une certaine binarité peinture/dessin ou abstraction/figure chez Valérie Du Chêné peut se voir rapprocher des diptyques Nus-Formes abstraites d’Enna Chaton. Cette dernière assume une prise de risques et l’on repère un goût évident du danger dans les paysages autoroutiers de Cassandre Ceccela, qui brave les interdits au risque d’une arrestation interruptive. Ceci dit, chaque travail mérite d’être considéré pour sa singularité. Les quatre recourent partiellement à la figure qu’il s’agisse de corps, de décors intérieurs ou de paysages. Valérie Du Chêné est très à l’aise dans le wall painting, qui la rapproche parfois de Sol Lewitt, mais en plus débridé. Elle aime les compositions de couleurs abstraites qu’il s’agisse de bandes noires encadrant la surface colorée ou de rideaux découvrant des fantômes supposés. Ses dessins sont simples et cursifs. On pense à des scènes de la vie croquée sur le vif, où quelques personnages, figures algébriques anonymes, sont voués à une action graphique à l’intérieur de cet univers pictural qui justifie leur condition. Enna Chaton semble avoir mis de côté les caméras et appareils qui l’ont fait connaître, pour se plonger dans les gestes spontanés que nous inspire une phase nouvelle de l’existence. Ainsi apparaît chez elle un paysage devenu familier, où peuvent très bien s’inscrire à nouveau des corps saisis dans la plus proche intimité. La modestie des formats concourt à ce sentiment de sérénité, lié sans doute au rapport retrouvé avec l’extérieur naturel, interprété toutefois à la lumière d’une intériorité combative mais apaisée. Cassandre Cecella se déplace, à la manière des impressionnistes, pour peindre au chevalet du bord des autoroutes. Le spectacle y est en effet permanent, les points de vue diversifiés, les jeux de lignes évidents et les couleurs multiples. Ce qui étonne c’est le contraste entre le motif choisi, voué à la vitesse et le médium retenu, lequel suppose un minimum de temps et donc d’impossibilité éventuelle d’achever l’œuvre. Ajoutons à cela qu’il faut payer pour entrer et l’autoroute devient un parc d’attractions, permanentes et qui confinent à l’infini. Enfin, les intérieurs d’Elise Fahey frappent par leur sobriété. Ils se réduisent parfois à un mur ou à quelques objets au pied d’une cheminée. C’est assez montrer si la peinture a besoin de peu d’éléments. Elle se sustente des émotions emmagasinées durant un séjour et donc de la relation de familiarité établie entre le lieu et l’artiste résident. Ce dernier devient protecteur, à mi-chemin entre l’extérieur à qui on l’offre en partage et un repli sur soi si nécessaire à l’artiste. On attend avec impatience la mise en espace de ces diverses propositions de conversations… non verbales. BTN
Jusqu’au 26 mai, Hameau du Lac, 0468488362

Mauvais genres, Parvis de Tarbes 65420 Ibos
La question du bon goût, ou du mauvais d’ailleurs revient régulièrement dans l’art selon que celui-ci tend au classicisme et ses conventions ou à toutes les nuances du burlesque, du baroque ou du grotesque, en relation le plus souvent avec des périodes d’instabilité, de doute ou de profondes mutations. Nous traversons ces périodes et ce n’est pas par hasard si s’y expérimentent des explorations surprenantes, outrancières ou parfois décalées. Ainsi de ce florilège d’artistes du mauvais genre dont certains sont loin de s’avérer des inconnus, ont connu les cris d’orfraie de la censure ou sont partis trop tôt pour jouir d’une notoriété méritée. Jean-Luc Verna a fait de son corps une œuvre d’art en le livrant au tatouage et au maquillage excessif. Il est à la fois danseur, chanteur, performeur mais surtout dessinateur. Ses collections d’oiseaux en disent long sur le caractère humain et il se plaît à revisiter des sujets décalés comme celui du clown par exemple, ou livre ses organes en moulage, corail et marbre. Théo Mercier (cf. Collection Lambert) sait l’art du trompe l’œil qui nous fait prendre des peintures artificielles pour des éléments naturels (des tranches minérales présentées au mur en particulier) ou inversement des déchets humains (pneus, bouteilles en plastique) pour des formes à préserver à l’instar des produits de la nature dès lors qu’elles sont recouvertes de poudres précieuses. Ses cabinets de curiosités ne manquent pas de susciter la surprise. Un coquillage, une prothèse de main sur socle en bois et nous voilà hors normes. Marie Morel se préoccupe de figures féminines, de reines par exemple, stylisées et empruntées à d’autres époques et styles, mais s’est heurtée au scandale provoqué par une œuvre sur L’amour, inspirée de Bosch et de Breughel. Bruno Pelassy a été emporté par le Sida mais il demeure présent dans nos mémoires grâce à ses bestioles de vison, de fourrure, de plumes et autres perruques. Ses œuvres traitaient, on le comprend mieux après coup, de la fragilité de l’existence. Tom de Pékin pratique la peinture vespérale dans une optique GLBT, avec des rituels vespéraux plutôt osés. On y urine, on s’y accouple, on s’y branle mais pourquoi l’art ne monterait-il pas la réalité d’une vie, fût-elle marginale. Camille Ducellier se penche sur le sort des féminines et féministes sorcières, et sur leur art de la divination, également sur les désirs variés d’un personnage transgenre. Julien Salaud est hanté par le chamanisme. Il se fait le conteur d’histoires animales tout en imaginant des hommes à têtes de clous ou des créatures de perles. L’hybridité taxidermique le définit au mieux temporairement. Nathalie Latour pratique la sculpture du corps, par le bais de la technique désuète de la céroplasmie et nous ouvre à l’univers des écorchés, de la nature ou parure. Murielle Bélin met des danses macabres sous cloches à la manière de reliques religieuses mais pratique aussi la peinture dans des paysages volatils. Son polyptyque sur Cronos est très impressionnant. Elsa Salah concocte de provocantes sculptures dont se détache la womannnekin-pis, ou sa série de randonneurs phalliques en grès sur roues charnelles. Djane Rea interroge la sexualité féminine ainsi que le prouve sa collection de chaussures à talons compensés, quasi orthopédiques. Pour cette expo elle propose des œuvres au néon. Enfin Myriam Michita touche un peu à tous les mediums et les supports mais préfère faire surgir par le dessin en noir et blanc des figures de femmes énigmatiques, des contorsionnistes ou des chiens, visant à faire des diamants avec de la boue, ou faire naître des visages sur des céramiques. Comme on le voit les angles de vue sont divers, qui traitent du thème retenu par les commissaires qui touche énormément aux transformations de la représentation normé de l’identité sexuelle. Il ne faut pas évidemment prendre la notion de Mauvais Genres comme un jugement négatif mais comme une revendication ironique et combative, ouvrant sur de nouvelles pistes d’exploration plasticiennes et iconiques. BTN
Jusqu’au 7 mai, Route de Pau, 0562906082

Mazaccio & Drowilal, CACN, Nîmes
Ce duo mixte est en voie de remettre un peu d’humour dans un paysage artistique caractérisé par beaucoup de pessimisme et de mauvaise humeur. Il s’attaque à l’Image, telle que les moyens technologiques actuels nous en fournissent à foison sous forme de magazines, d’affiches et bien évidemment par le biais du Net. Mazaccio et Drowilal les collectent par grands ensembles porteurs de sens, et les redéfinissent par le biais du collage. Celui-ci retrouve ses lettres de noblesse et permet de détourner les codes de l’imagerie populaire pour en fournir une vision renouvelée et subjective, favorisée par le recours contemporain à l’impression numérique. La série des Paparazzi(s), par exemple, imagine des foules de stars réunies autour d’une attitude : le baiser, le doigt d’honneur, la plage et finissant par se confondre avec les passants anonymes. On est dans l’exploration du stéréotype poussé jusqu’à l’excès, dans la plus parfaite tradition d’une distanciation ironique. Plus ancré dans l’histoire du genre, les vanités où le matériel de bureau se conjugue à des visions du monde global et aussi à une conception du corps qui renouvellent les lois du genre. Le langage publicitaire, tout comme celui des medias, est sollicité parce qu’il est dominant et fait partie intégrante du système libéral. La série Le meilleur ami des chiens n’aboutit pas à la réponse attendue, qu’il s’agirait de l’homme, mais plutôt à des visions mélancoliques de ces instants décisifs que sont les crépuscules avec apparition succincte du fameux rayon vert. Comme si l’animal avait une vie indépendante de la nôtre et qui inclut des méditations mélancoliques, le romantisme plus ou moins sérieux qu’en revanche on prête encore aux humains. L’Homme, l’animal mais aussi l’objet intéressent ces artistes qui donnent un aperçu de notre monde, ré-organisé à la lumière d’une créativité facétieuse. La jaculation et les divers jets issus du champagne, fortement secoué, viennent maculer des photos de victoire, et ajouter un peu de malice à ce qui passait pour un cliché. L’architecture du nouveau Cacn, divisée en petites pièces, favorise les effets de surprise. On y découvrira des murs repeints afin de délimiter un territoire et de voir émerger des concepts en rapport au Temps (Couples before/after, then/now etc.). Le thème du double est exploité : d’abord dans les divisons régulières de chaque image, conçue comme un rapprochement de deux surfaces iconiques contrastées, et donc décalées, voire ironiques, un peu comme des cartes à jouer ; ensuite dans la thématique omniprésente de la gémellité qu’elle soit humaine (sosies, rapprochements nasaux, acteurs dans la même situation gestuelle..), médiatique (références aux séries, aux stars du ciné, Arnold et Sylvester…) ou animale (chevaux, chats, loups…) ; enfin parce qu’il y a l’empreinte du duo qui donne à ses images, récupérées sur le Net, un sens nouveau et une allure inédite : elles sont emballées dans du plastique (ce qui leur donne une matière picturale à explorer), estampillées du nom du duo à la manière des colis postaux, agrafées, parfois sanglées. Souvent une allusion culturelle majeure se fait jour (Michel-Ange, Mondrian, Bellini, les frères Van Gogh, Cézanne…), parfois confrontées pertinemment et avec humour, à des icones actuelles (Christiano Ronaldo). Ou bien c’est un code qui est détourné de ses fonctions : les maillots de foot, estampillés au nom de Mazaccio ou de Drowilal. Quand il ne s’agit pas d’autodérision : Masaccio qui mesure son nez à à celui de Barbara Streisand, d’un portrait Renaissance ou d’un populaire lama de cartoon. Mazaccio et Drowilal, c’est l’Iconology de notre temps passé au crible d’une ironie pertinente, dont le système commercial tel que nous le connaissons est la principale victime. L’expo commence pourtant, plus sérieusement, sur une très vieille indienne et un sheriff en apparence réconciliés devant une virtuelle maison de rêve. C’est que le libéralisme aussi a ses martyrs… Derrière des images de réussite et d’euphorie, combien de victimes et de drames ? BTN
Jusqu’au 4 juin, 4, place Roger Bastide, 0983083744

Yves Hayat, CAC de Perpignan
La publicité présente en principe une iconographie euphorique, vantant les mérites d’un produit censé être acquis pour se simplifier la vie, et nous donner temporairement l’illusion d’accéder à des fragments de bonheur. Yves Hayat a longtemps fréquenté ce milieu publicitaire qui s’y connaît question retouches du réel, exaltation de la beauté idéale et sublimation des produits de consommation. L’exposition qu’il présente au CAC de Perpignan, sous le commissariat de Roger Castang, vise à montrer L’envers du décor, rebaptisé ironiquement par le biais d’un paronyme, l’Enfer du décor. La réalité telle qu’elle est, sans paillettes, vient en effet s’immiscer dans les codes en usage et transformer l’image parfaite, sur papier glacé, en un support de déboires et tragédies. Ainsi tous les travers humains, que nous nous sommes créés, ou que nous subissons, à commencer par la guerre ou la violence, en passant par les lobbying d’affairistes ou les géants du web, et en terminant par le vieillissement et l’échéance fatale, viennent-ils perturber la codification d’usage et nous donner une vision plus juste du réel. En témoignent des photographies aussi parlantes que « Business must go on » où l’on voit la vitrine du magasin Channel résister à un écroulement de l’immeuble gigantesque qui la surmonte. Le commerce de luxe se porte toujours bien, même si le monde s’effondre autour de lui. La richesse a bon dos et s’accommode bien du malheur collectif. Le propos se sait engagé, du côté d’une critique du superflu, que la publicité exalte jusqu’à nous le rendre nécessaire. Tout ceci dans la plus grande vanité ainsi que le montrent les séries de crânes qui hantent la production de ce plasticien d’origine égyptienne. Dans la série Concerto facciale (dérivée du Concetto spaziale, de l’italien Fontana) on lacère littéralement la physionomie d’une femme d’âge mûre, prise dans tous ses états mais ne correspondant plus aux critères et canons de beauté vénérés. La lacération vaut disqualification, ironique évidemment du point de vue de l’artiste. Parmi les divers travaux conduits par Hayat, ceux interrogeant le statut d’idoles, soit poussées au suicide par une vie devenue insupportable à force de pression (Marylin, Nirvana, Amy Winehouse, Mishima…), l’image étant projetée sur une lame de rasoir. Les larmes de Coco Chanel, en revanche, sont saisies en noir et blanc, de façon simple et frontale. Les objets ne sont pas en reste, qu’il s’agisse des fleurs (aux épines de barbelé pour la rose, assorties du mot Révolution pour l’iris, ou victimes d’un mauvais coup qui provoque ecchymose pour la tulipe), ou des flacons de parfum en révolte et comme se tordant de douleur – ou de rire. Même sort réservé au rouge à lèvres, écrasé et sur pointe. L’enfance n’est pas épargnée avec ses sorbets d’Iced world, plus ou moins mutilés, et avertissant le jeune consommateur de ses confrontations futures à l’adversités. Comme on le voit Hayat détourne les façons d’opérer de la publicité cupide et la transforme en réalité plus créative, apte à faire réfléchir le regardeur. En quelque sorte il amène ce dernier à une prise de conscience en montrant les revers de la médaille. Il théâtralise les effets de distanciation. Cela suppose un gros travail de mise en scène, parfois en recourant à la technologie avancée, ce qui n’empêche pas l’artiste de se défier des privations de liberté que font craindre les addictions au portable, dans sa série Boîte noire. Hayat recourt certes aux objets (son livre de Confession des confusions dans la série Babel) et aussi à la sculpture (grands flacons, rouges à lèvres). A la combinaison de l’image et des volumes (Les icones sont fatiguées recourent au plexiglass pour enfermer les visages endormis de stars). Ajoutons-y l’édition (Couverture de Time) et nous concèderons que ce photographe publicitaire est devenu un plasticien complet. BTN
Jusqu’au 22 mai, Plan du pont en vestit, 0468663318

Trans(M)ission, Hôtel des Collections (Montpellier)
Le Mo/co n’est pas seulement composé des deux espaces d’expositions qui se sont imposés depuis quelques années sur le plan national mais il inclut l’Ecole des Beaux-Arts, les initiatives qui s’y développent et les lieux d’exposition qu’elle régente. Aussi la question de l’enseignement se pose-t-elle, en particulier aux artistes comme tels qui l’incluraient dans leur démarche, ou, pour jouer sur les mots, dans leur supposée Mission de Trans(mettre). Qui ne voit que le champ de l’art ne cesse de s’ouvrir à de activités sociales dont l’enseignement fait évidemment partie, d’autant qu’il suppose, ainsi que le précise le sous-titre, une expérience du partage. Ainsi de Jean-Luc Vilmouth qui a placé le mot de Relation au cœur de sa pratique d’artiste autant que d’enseignant, les deux ne se dissociant pas dans son esprit. La plus grande salle lui est consacrée. On y repère une installation télévisuelle qu’il faut prendre le temps d’expérimenter (You and me), une reconstitution de son bureau, avec ses livres et ses œuvres principales, bon nombre de textes muraux, généralement au néon, un pas d’éléphant, et des tas de propositions de ce grand voyageur dans le monde qui n’a pas hésité à faire gesticuler sur scène ses étudiants (une vidéo en rend compte) ou à établir un dialogue avec l’arbre. On y voit également l’une des œuvres de ses débuts, des cercles concentriques autour d’un outil, véritable table rase imposée à la sculpture, ou la projection sur le mur du halo d’une lampe de veille. Un européen endosser un habit de gorille… Embrasser littéralement la nature… Cette exposition rend ainsi hommage à celui qui nous a quittés en 2015, et se présente comme un voyage dans son Atelier-Monde, le voyage, à partager, tenant une place prioritaire dans son œuvre. La présence de l’immense chorégraphe et ancienne directrice d’école (CCNM) qu’est Mathilde Monnier pourrait étonner même si elle correspond tout à fait au thème de l’exposition qui est d’associer la création et la pédagogie. Pourtant, ainsi que l’on a pu le constater dans bon nombre d’expositions récentes, la danse est souvent très proche d’une création relevant des arts plastiques : par son aspect performatif, par les objets qui entrent dans ses diverses mises en scène, et bien sûr depuis que le corps, plus ou moins en mouvement, est devenu l’objet du travail de bien des artistes. L’espace, auquel le danseur est en général confronté, se divisera pour elle en quatre sections : Disséminer (son expérience), Autre territoire (pour le public non averti), Tracer (l’Histoire) et le mot-valise ou néologisme ParlEcrire (liens gestes/Paroles). On notera une sorte de dragon à claire-voie, posé au sol et manifestement conçu pour des corps orchestiques. Et uen danse macabre courant le long des murs… Enfin, le Gruppo Petrolio, collectif mouvant et instable, créé par Lili Reynaud Dewar, récent prix Marcel Duchamp, à la pratique ouverte vers des expériences pédagogiques hors les murs, renouvelable chaque année d’étude et dont une statue, à même le sol, demeure visible près de la gare… L’intervention du groupe se fait sous forme de feuilletons à suspense et donc de manière filmique. Pasolini (Pétrole, son dernier livre, sans doute responsable de son assassinat) est sollicité parce que les problèmes industriels et écologiques qu’il dénonce sont encore d’actualité, en particulier dans la vallée grenobloise où se déroule l’action. La salle est plongée dans l’obscurité où sont disposés des écrans. On peut y suivre l’histoire conjuguée de supposés et de vrais étudiants enquêtant dans la continuité du cinéaste italien, et surtout la genèse du film en train de s’élaborer, entre documentaire et fiction, sous la surveillance active de Lili Renaud-Dewar. Un bel exemple de création commune Enseignant/Etudiants et de manière originale de transmettre son savoir.
On n’oubliera pas, dès l’entrée, la présence d’anciens étudiants, sans lesquels la notion même de Transmission ne serait pas envisageable : Geoffrey Badel, pour une installation toute en théâtralité, disseminant dans l’espace des parties du corps dramatisées, Sam Krack et ses toiles figurant cet univers intime que l’on ne prend plus le temps de regarder, Paul Dubois et ses photos de corps s’invitant au creux ou aux cimes de rochers sauvages, Noémie Lancelot, qui réalise une vidéo sur les artistes qui arrêtent de produire… Aysegül Altunay, laquelle semble vouloir communiquer avec les animaux (notamment le pingouin), tout comme Olivia Hespel-Obregon et son amusant alphabet canin, sous forme de jeu à emporter chez soi… Car après tout il s’agit d’apprendre… BTN
Jusqu’au 15-05, 13, rue République, 0499582800

Alexandra Bircken/Bianca Bondi au Crac de Sète
Même si le lieu, dont on ne vantera jamais assez la volumétrie fonctionnelle, accueille deux artistes-femmes, on sait à quel point elle sont été négligées par l’Histoire de l’art, l’impression n’est pas là même dès lors que l’on se trouve au rez-de-chaussée, circulant parmi les innombrables œuvres de l’allemande Alexandra Bircken, qui frappe comme un coup de poing (voire un grand coup de langue, à l’instar de l’œuvre présentée sur le parvis) en sept étapes, ou à l’étage dans le précieux petit univers féérique que nous concocte la franco-africaine du sur, Bianca Bondi. Alexandra Bircken ne s’embarrasse pas de fioritures : elle frappe où ça fait mal, dans les symboles de virilité et de puissance corporelle que sont les armes ou la moto, qu’elle malmène au point de les scier en parts égales pour mieux en exhiber le mécanisme. Les quatre obus (Big, Ugly, Fat et Fellow) de la salle 1, par leur puissance, ne vont pas sans rappeler la furie destructrice des hommes – que le contexte actuel vient tragiquement nous rappeler, ou ses folies de type Icare. Sauf qu’elle les habille de latex à la manière d’un corps – signalons qu’elle a débuté sa carrière dans la mode. Ce qui signifie qu’elle tend à féminiser les formes jusqu’à présent réservées à la créativité humaine. L’origine du monde conçu par la femme, montre l’envers du décor : le placenta (et cordon ombilical) de l’artiste elle-même conservé dans une solution mise sous verre, ou une couronne en nickel inspirée du sexe féminin. Dès lors on ne s’étonnera pas si la laine et le tricot apparaissent dans de multiples œuvres, dans une Berge représentant deux montagnes ou un bateau, cad des sculptures de laine, dans le corps mural d’une femme enceinte, et surtout dans l’installation monumentale, avec paniers, qui vient traverser et obturer partiellement l’espace de la salle 1, véritable expérience arachnéenne qui oriente la lecture de l’ensemble. Alexandra Bircken recourt également au mannequin mais avec prothèse, afin de casser les codes des fantasmes masculins et de rappeler la fragilité du corps, même si l’on sait à présent que l’on peut le réparer. Autre composante : les substituts de la peau, à la fois protecteurs et esthétiques du fait de la customisation : les combinaisons, les vestes (celle à bronze empruntée à Klein), les collants étirés comme des peaux de bête, et même une cabane en branches, doudoune, laine et mortier. Il n’est que trop évident qu’Alexandra Birken renouvelle et enrichit l’histoire de la sculpture, intégrant de nombreux matériaux que l’on n’avait pas l’habitude d’y trouver : cheveux, skis (extensions du corps), cadre de vélo (en diptyque, chevaux à bascules, impression sur miroir (on s’y reflète habillé), foulards de drapeaux, rembourrage polyester, serre-joints, pièces de monnaie, raquette de badmington, châssis de voiture (avec du son), soutien-gorge, pneu, côtes de bœuf, branches ou troncs naturels et cette incroyable boule de démolition/punching-ball qui appelle à changer le monde, mais pour mieux le reconstruire, plus équilibré. L’énumération n’est pas synonyme de désordre, loin s’en faut, mais de la richesse d’expérimentation. Les œuvres sont le plus souvent érigées à partir du sol mais bon nombre sont murales : l’espace est entièrement occupé et donne le sentiment de se voir submergé. On ne sait plus trop où donner de la tête entre cette Madone sans enfant (et sans matière) de la salle 6, le filet avec Maria et ses peluches de la salle 4, le vêtement de motard à terre de la salle 5, ou l’arbre à came qui fait le lien entre l’entrée et la sortie.
Ambiance beaucoup plus calme et feutrée à l’étage, où Bianca Blondi a écumé aussi bien les canaux et étangs que les vide-greniers de la vilel singulière afin d’y déceler les objets qu’elle fixe ensuite sur les murs rapprochés de la plus longue des deux salles, quand elle ne les conserve pas pieusement sous verre, à la manière de reliques dans sa série appelée Bloom. La salle 1 est réservée à des filets de pêche abandonnés, tout en impression ouatée quelque peu trompeuse (puis qu’il paraît qu’ils sont très polluants), dans des tons roses (de sang) et verts (aquatique) tandis que l’émeraude offre un écrin immersif aux murs environnants. Le sel est la matière première utilisée par cette artiste qui travaille à la manière des alchimistes, de façon infiniment subtile et précieuse, un peu comme une orfèvre mais qui partirait de matériaux pré-existants, qu’elle conserve pieusement dans la solution saline. Elle aussi fait flèche de tout bois puisqu’elle recourt aussi bien à des plantes « taxidermées » qu’à une armoire à pharmacie ressuscitée à d’autres fins végétales, à d’anciennes bouillottes qu’à des squelettes de crabe, à un magazine ou à un bénitier. Mais jamais on a l’impression d’un quelconque artifice. Les objets semblent sauvés des eaux, ou de l’inconstance humaine. Ils en acquièrent quelque chose de sacré, d’autant qu’ils nous survivent, si nous ne les détruisons pas. BTN
Jusqu’au 22-5, 26, quai aspirant Herber, 0467749437

Et pour quelques expos de plus…
Manuel, brésilien d’origine, peint, à l’huile, à la manière des classiques. Or, qui chercherait à y voir de plus près s’apercevrait très vite que son art relève davantage de la fameuse « inquiétante étrangeté » dont parlait Freud que de la servile copie bien léchée des grands maîtres. Dans ses toiles de lin, les couleurs sont sourdes, les gris dominent, le clair obscur est privilégié. On serait plutôt du côté du dé-réalisme. Il se passe des choses à l’intérieur de ses maisons. Manuel s’intéresse eux choses et aux êtres, à la combinaison des deux. Les choses muettes sont choisies pour leur caractère désuet, tels ces mannequins laissés à l’abandon, après avoir fait le bonheur onirique de quelques regards émerveillés. Manuel leur rend en quelque sorte hommage, tout en leur accordant une valeur métaphysique d’autant qu’ils renvoient aussi à certaines professions délaissées par l’inconstance humaine, dont la Peinture dans certaines parties du monde. Ils sont figés dans une posture définitive, et semblent regarder ailleurs, vers cet invisible attrayant, cette quatrième dimension attisant toutes les curiosités. Les êtres sont essentiellement féminins, empruntés à l’univers familier du peintre, souvent saisis en plan rapproché. Ils pensent plus qu’ils ne parlent – quand cela leur arrive, ils murmurent ou semblent plongés dans leur pensée. Le peintre parle d’ailleurs de « peinture silencieuse ». Il aime rapprocher deux objets (une petite maison et un petit garçon de bois). Mais le plus souvent, les personnages ont affaire aux choses : à d’envahissantes cocottes en papier, le temps d’une nuit blanche, à une maquette de prédateurs ou à une poupée, qu’il faut impérativement coiffer, alors que l’on n’a plus l’âge. L’univers de l’enfance n’est pas loin. La collection de barbies abandonnées sollicite cette période qui correspond au début des traumatismes pour le futur adulte. Ainsi, ses personnages incarnent-ils cette absence d’action, voire de personnes, dans des tableaux comme Le grand soir, Le langage des ombres ou les Touches de lumière. Les tableaux de Manuel ne sont pas seulement époustouflants de précision. Ils incitent à la méditation, à la pause dans la tourmente, à l’exploration des univers intérieurs, plus riches qu’on ne le pense. En un sens ils font arrêt sur images, loin des conventions. Elles relèvent de l’intime. Et nous font partager cette intimité plus profonde que celle qui circule sur les réseaux sociaux. On peut de découvrir jusqu’au 24-4, au Château de Lavérune, Musée Hofer-Bury.
Pas très loin de là, le Jardin Méditerranéen de Balaruc a invité la peintre d’origine allemande Elke Daemmrich (Miam, Pézenas…) pour une plongée poétique dans la Flora Mythologica, en recourant à la gravure sur cuivre mais aussi à la peinture et au dessin. La figuration se veut foisonnante, bien en accord avec le contenu dramatique des mythes, lesquels s’inscrivent dans la nature généreuse d’alors. Les Métamorphoses d’Ovide sont surtout sollicitées : Daphné, Narcisse… Elke Daemmrich recourt aussi au procédé photographique de la cyanotopie pour mettre en valeur des cyprès et des amandiers, si présents dans l’univers latin et régional. Les règnes sont également présents (terre, air, eau) ainsi que le monde animal, dans son étrangeté et ses merveilles. L’artiste a cherché à se remémorer le lien qui nous unissait à la nature divinisée et à en retranscrire la force et l’harmonie.
La Galerie du Bourdaric, à Vallon pont d’Arc, à la frontière gardoise, et de la grotte Chauvet, démarre sa saison en avril avec la publication du livre de notre ami montpelliérain Gérard-Roch Salager qu’accompagnent des toiles figuratives, narratives, et centrées sur le monde animal, de Jacques Burry. Alexandre Hollan, l’homme qui a réinventé la façon de peindre les arbres, et Jean-Luc Meyssonnier, photographe des objets et de leurs mystères, lui succèderont, autour de l’immense et irremplaçable poète, installé à présent à Montpellier, James Sacré. L’été sera occupé d’une part par la publication du Voyage aux Bout de la nuit (un événement pour les céliniens émérites !), que l’on ne présente plus, mais illustré par la peinture blafarde de Jean Gilles Badaire, de l’autre avec la peinture scripturale de Claudie Laks, avec des poèmes de Régine Detambel, encore une grande représentante du terreau littéraire montpelliérain. Enfin, la même auteure, sensible au thème de la peau, poétisera les fragments si particuliers de la peinture de l’ardéchois Jean-Marc Saulnier. Un lieu idéal pour découvrir non seulement des artistes mais des livres d’artistes de qualité, et fondés sur une collaboration fructueuse. Le tout, avec la complicité bienveillante et paternelle de Vincent Bioulès, sans doute le grand peintre incarnant Montpellier, dont on pourra découvrir les deux coffrets contenant le journal de la mer ou de montagne, sous forme de miniatures précieuses et délicates dont il a le secret. Vincent Bioules qui fait partie des 7 parrains de la toute nouvelle galerie municipale, Galerie d’Art Prévert, de Mauguio, avec Jordi (lequel expose ses « Signes de terre » jusqu’au 12 mai, gal Olivier R Bijon, en Arles, signes qu’il a inventés, la « forme Jordi », et terre crue où il habite et qui le nourrit – en sculpture, peinture et installations ou objets) et Moins12Prod, lequel vient d’y exposer ses mains en céramique, ses visages en gros plan et autres peintures et multiples. Entre chair et béton. Avant le dessin d’humour jusqu’au 25 mai, de presse, de bande dessinée, blogs et réseaux sociaux. Et tant d’art pour l’étang de l’or. Avant la marraine Art DMP (peinture), flanquée des sculptures d’acier d’Olivier Cayzac et en terre cuite de Corinne Jeanjean, au mois de juin.
A quelques encablures, au Mas de Lafeuillade, A+ Architecture propose jusqu’au 27 mai une sélection de sérigraphies hautes en couleurs venues de Georges d’Orques (Anagraphis), Marseille (Tchikebe) et d’un peu partout (Villevielle, que l’on a longtemps croisé naguère à Nîmes). Le peintre nîmois Pierre Bendine-Boucar a sélectionné, pour ce Grand Mix, des œuvres essentiellement figuratives, qu’il s’agisse d’une carte de métro de François Boisrond, d’un énigmatique visage féminin de Myriam Michita ou de Dictateurs et trafiquants du précurseur Erro. La sérigraphie, c’est souvent le fruit d’une collaboration particulière entre un éditeur et un artiste, que le grand public peut s’offrir pour une somme modique. Les procédés de reproduction et d’encrage sont tellement sophistiqués de nos jours que certains s’y tromperaient et ne distingueraient pas le multiple d’une petite pièce unique sur papier. Dans ce feu d’artifice coloré, on notera la présence de La Villeglé, cet affichiste de la première heure, de Robert Crumb (et sa Janis éternelle) ou d’Alain Séchas (et ses chats) entre un Zarka, un Taillandier des plus dansant ou un calme Traquandi. Beaucoup d’autres… Bref une explosion de propositions colorées et de petites histoires, accessibles à tout point de vue.
La Galerie Chantier Boîte noire est sans doute la plus ancienne de Montpellier depuis l’arrêt d’Hélène Trintignan. Christian Laune est difficilement critiquable sur ses choix, l’avenir lui ayant le plus souvent donné raison. Ainsi, choisit-il de tirer de sa retraite le génial et discret lozérien Lucien Pelen, dont le travail est essentiellement photographique mais avant tout performatif puisqu’il se met en scène dans des situations a priori dangereuses, acrobatiques, parfois même absurdes, mais qui donnent une idée de sa vision offensive de la condition humaine. Lutter contre les éléments, les conventions sociales, les lois physiques, retrouver une certaine unité avec la Nature tout en redéfinissant nos proportions réelles face à elle, et cela sans pour autant renoncer à son activité créatrice d’être humain civilisé. Telles sont quelques-unes des options que concrétise cet artiste qui n’hésite pas à défier les décrets de l’équilibre, à s’exhiber dans sa plus fragile et lointaine nudité, ou à prendre des coups, y compris sur la tête, afin de montrer qu’être artiste n’est pas une situation de tout confort. La question se pose, à regarder ses pièces, de l’angle de vue choisi lequel permet d’insinuer une ambiguïté entre le danger réel encouru et le danger calculé. En fait, l’artiste agit tel un équilibriste qui sait travailler sur des limites mais qui maîtrise parfaitement sa pratique. A quoi faut-il s’attendre, en plein cœur de ville où ses images de nu en montagne créent un certain décalage ? Les chaises seront en déséquilibre, l’artiste nu chargé affrontera un nuage géant, l’homme à la brique sur la tête jouera les griffons face à la stèle primitive, ou transportera une porte : la Lozère réserve bien des points de chute. Tout cela, en noir blanc, souvent en format carré, de dimension non négligeable, même si l’artiste aime tenir ses distances. Il a conscience de son peu de pouvoir sur un monde trop grand pour lui, et qui résonne encore, dans certains coins de la France profonde, comme en écho avec le paradis tel qu’on se l’imagine. Il propose aussi des vidéos en couleurs de ses déambulations en pleine montagne, en se filmant tout en marchant, une lampe tenue à bout de bras au-dessus de sa tête. L’homme a toujours eu besoin, même sous les rayons du crépuscule, de se sentir éclairé…
Comme à son accoutumée, Mécènes du sud propose, jusqu’au 18 juin (et son fameux appel) une de ces expos inventives qui définissent dès aujourd’hui l’art de demain. Il s’agit ici d’envisager la carrière des filles, Career girls, écartelées entre une légitime ambition existentielle et la nécessité de se soumettre à des codes et infrastructures pérennisés par la gent masculine. Toutes les générations sont représentées, des années 50 aux années 90, années de naissance. Au-delà de la critique militante, on sent une volonté de recourir à l’humour et à la parodie. En témoigne la rétrospective, sous forme de maquettes, d’un musée imaginaire, empli d’œuvres trop féministes pour être présentées à leur taille normale, de Fabienne Andéoud. Dans les quatre épisodes des Costards, Jacob Eisenmann revisite des séries américaines afin de scruter le milieu des avocats affairistes et les tribulations des producteurs de noix sur un marché libéral et mondialisé. L’israélienne Oreet Ashry crée des fictions documentaires autour du personnage de Genesis, en fin de vie, soignée par deux infirmières et visitées par des femmes ayant eu à pâtir de leur rapport au mâle ou au pouvoir masculin. Christophe de Rohan-Chabot s’inspire de Breatney Spears, « commodifiée » (traitée tel un objet) sur support en diptyque alu. Comme on le voit ces artistes se veulent impliqués dans le mode d’aujourd’hui et se font une idée décomplexée du statut et de la production ainsi que nous le prouve la performeuse Davide Christelle Sanvée, dont l’intervention consiste à surveiller les lieux avec possibilité d’improvisation intempestive. La vétérane Sylvie Fauchon promeut des images estampillées comme un produit au pochoir afin de prouver que l’art est avant tout du business. Des artistes recourent au récit de vie telle Clara Pacotte, qui ressuscite les chants occitans des « troubadoures » (« trobairitz ») afin de raconter, sur rouleau thermosensible, les aventures d’une certaine Maboule. Juliette George interroge ses consœurs des milieux bancaires et livre en pâture ces échanges au public, dans une intention numérologique non sans vononté parodique. Camille Azaïs interroge les femmes qui veulent, par nostalgie ou par détermination écolo-politique, retourner dans leur foyer. Enfin Kevin Desbouis orchestre une revue à Suckcess. 11 artistes donnant à réviser nos motifs de confort.
Il suffit parfois de faire un tour dans l’arrière-pays pour passer de l’autre du côté des miroirs des grandes villes et s’apercevoir que certains lieux valent largement le détour. Je pense à la galerie Vachet-Delmas, de Sauve. On a pu y découvrir de jeunes artistes qui ont fait depuis leur chemin tels que Geoffrey Badel, Gaël Davrinche, Thomas Henriot, J. Marc Urquidi ou encore Julien Bouissou. La galerie s’est spécialisée dans le dessin, et plus particulièrement la figure dans tous ses états puisque le dessin signifie la liberté créatrice dans toute sa force intimiste. Jusqu’au 5 mai, l’inépuisable personnage d’Alice et son fameux pays des merveilles est célébré par 5 femmes artistes, aux univers certes singuliers mais qui ne peuvent nier un intérêt commun pour les associations de type surréaliste. C’est le cas de la lyonnaise, d’origine russe, Anya Belyat-Giunta, entre deux mondes, et qui prête à Pinocchio un nez végétal sur lequel évolue une équilibriste. Egalement des jardins aquarellés de la japonaise Makiko Furuichi, hantée par le thème du masque, sans doute des fantômes, des jeux et des fourrures hybrides. Des sortes de jeux d’enfants qui auraient caché leur visage, imaginés par Sarah Navasse-Miller, virtuose de la complexité graphique, qui inclut d’ailleurs dans sa production le personnage d’Alice et des scènes champêtres qui sèment le trouble. Du monde totalement remodelé, parfois décalé ou inversé, par Claire Morel (initiatrice d’un petit musée des sentiments louches) qui peut rappeler parfois celui de Bosch mais en plus sensible. Ou enfin de Sarah Jérôme, tout en inquiétante étrangeté du toucher, de la fugue affolée ou simplement de l’art chorégraphique quand elle ne délaisse pas le dessin pour une céramique très tactile, je pense à son petit cheval (que l’on n’ose dire de bois mais à bascule). Tout ceci donne envie d’aller y voir de plus près d’autant que le village de Sauve, et sa mer de rochers, gagne en outre à être découvert.
A Ille sur Têt (66130) Christine et Dimitri nous invitent à découvrir le Bestiaire de la Providence, le lieu de leur galerie, jusqu’au 15 mai. Le règne animal est de plus en plus sollicité par les artistes contemporains d’abord parce qu’il suscite l’empathie et la compassion écologiques, ensuite parce que l’inquiétude sur les mutations scientifiques nous amène à réfléchir sur les espèces virtuellement concevables – et donc sur la création de monstres et hybrides, enfin parce que la part de l’humanité en l’homme a toujours été un motif de fascination pour lui et un sujet de création fantastique. Un fidèle comme le musicien de Céret, Pascal Comelade (avec ici une peinture collage où l’on voit Madame Picabia cueillant des crevettes à même un arbre printanier) ou le catalan Marc Fourquet (qui n’a jamais eu peur de prendre le taureau par les cornes tout en s’intéressant de près aux abeilles et aux insectes en général) apportent leur contribution à cette exposition collective. Parmi les invités, pour la plupart régionaux : Nicolas Cussac qui aime peindre à l’huile des scènes d’intérieur, notamment sa cuisine et ce qui s’y prépare, ou son chien dans le salon. Roger Cosme-Estève qui a naguère posé son matériel devant la maison du crabe et s’est souvent inspiré du hanneton dans ses labyrinthes visuels et prospectifs, de couleur sombre. Robert Majenti se sert du chien comme prétexte à des variations graphiques prises sur le vif ou à des portraits plus protocolaires, et souvent drôles. Il présentera des combats de chien aperçus à Mexico et une peinture sur papier très tachiste bien que figurative et canine également. Franck Gabarrou les habille en costume soigné et en sculpture. Beatriz Garrigo, experte en céramique, tout comme Alicia Cayuela, se sert beaucoup des motifs du poisson ou de l’oiseau dans un esprit décoratif. Parfois elle peint le lieu où se cache le monstre. Jean Lloveras est connu pour ses sculptures sur fer aux formes serpentines ou rappelant le poisson raie. Quant à l’agathoise Carine Hullo, elle nomme justement sa série Bestiaires en lesquels elle inclut l’ours, le paon, le flamant ou la biche, les animaux de le ferme et surtout le papillon, aux couleurs si variées, une véritable peinture volante. Bon nombre d’espèces sont représentées, pas toujours celles attendues.
Il peut sembler incongru de célébrer ces 21èmes Journées de l’amour en la période actuelle. C’est tout le contraire qui devrait nous venir à l’esprit. On a besoin de se recentrer sur les valeurs positives et la Chapelle du quartier Haut nous y aide, tout comme l’instigatrice de l’événement, Christy Puertolas, qui n’entend pourtant pas pourtant demeurer sourde ou indifférente (« Je n’ai guerre envie… »). 13 artistes déclinent, jusqu’au 8 mai donc, la fameuse non-demande de l’éternel centenaire sétois qu’est devenu le regretté Brassens et son ironie mordante, son sens du refus des conventions et sa haine de la guerre qu’il a clairement chantée. Mais aussi de son souci de toujours maintenir de désir ardent plutôt que les vicissitudes de la vie conjugale. De la femme-poisson, qu’évoque l’intéressé dans sa Supplique, imaginée, avec bulles de cœur et masque de badinage, par Elise Shoothelle à la dame de cœur tout en organes et jeu de carnes de Clara Castagné, en passant par le portrait pépère et jovial de celui qui appréciait, en vrai gourmand, la chair du cou de son aimée (J’ai rendez-vous avec vous) de la bordelaise Eloïse Coussy (A son actif Françoise Hardy aussi, et Bashung). Mais aussi les publicités d’une autre époque, de Codex Urbanus, rehaussées de cœurs purs, un déshabillé aux entrailles apparentes mais supplantées par des petits cœurs en tous genres suspendus, de Julie About (le cœur prime sur le ventre, ne laissons pas Vénus vieillir devant la lèche-frites), un jeu de pieds très amoureux de David Chambard, de délicats cœurs verts quasi végétaux aquarellés par Natinath ou des proliférations dentelées de papier de l’avignonnaise Laurence Grateau. Melle Bureau qui va sûrement nous réserver quelque surprise, entre concepts et ustensiles domestiques… + du théâtre le 22 avril, une balade florale et une performance le 24, une Dictée en forme de fable le 27 et une conférence le 7 mai… J’allais oublier une tombola, avec des œuvres à gagner. L’amour a encore bien des choses à nous apprendre et de belles années devant lui…
Il se passe toujours quelque chose à Sète, la ville qui contient le plus d’artistes au mètre carré. Ainsi la Pop galerie a-t-elle invité, au 28 avril au 18 juin, le très graphique Topolino (Trintignan, Musée P. Valéry, Le Réservoir et bientôt Palerme etc.) à ressortir des tiroirs des portraits de bluesmen célèbres, et autres artistes cultes de la musique populaire (Ronnie Spector), non grâce à la couleur dans laquelle il excelle mais en noir et blanc puisqu’il s’est concentré sur le dessin. On connaît de lui ses vues de Sète et ses élégants paysages urbains qui font penser parfois à Dufy. Mais Topolino est un enfant de la pop culture, de la Bd et du rock’n’roll. Il trace énergiquement et sobrement son sillon sans se préoccuper des audaces les plus outrées de l’art contemporain. Un feutre acrylique et le voilà plongé dans les restitutions de cette passion qu’il voue à certains musiciens noirs des années 50-60 : Bo Diddley, Muddy Waters, Clifton Chenier ou même le très remuant rocker et joueur de country, Jerry Lee Lewis. Comme son coup de crayon se veut spontané, primitif au sens ethnologique du terme, le moins conceptuel possible, autant aller tout de suite à la source. Il y a un côté couverture de roman noir dans la série qu’il présente à la pop galerie, qui s’interdit justement la couleur. Topolino aime à recadrer ses sujets, empruntés à des pochettes, à les mettre en abyme dans un nouveau cadre approximatif. C’est sa manière à lui de se les approprier. Ensuite le portrait de l’artiste se trouve le plus souvent devant un fond urbain, comme si l’ancien descendant des esclaves était devenu le roi de la ville, juste retour des choses. Ou inversement privé de son contexte originel. Pour le folk ou les quatuors cubains c’est un peu la même chose. Il s’agit de pionniers, de l’essence même de la musique populaire, authentique et rythmée.
Une fois encore, Valérie Du Chêné (Mrac, Lac…) se voit mise à l’honneur par le Frac et la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon et de ses satellites, Musée P. de Luxembourg, Fort St André, Tour Philipe le Bel (avec un choix de pièces du Frac dont Lucien Pelen), jusqu’au 29 mai. On pourra y retrouver certaines des œuvres qui l’ont fait reconnaître ces derniers temps, qu’il s’agisse de ses peintures murales (Toujours solaire) aux tonalités multiples et clivées par une géométrie scrupuleusement pensée, ses pierres peintes avec faces et angles, toujours choisies pour leur capacité à être transportées, et finissant par définir un parcours ; ses gouaches dites « presse » enfin où elle fait alterner des formes simples et couleurs variées avec du texte, du style « Le ton monte », référence à une vidéo qui sert de titre à l’ensemble. Elle présente aussi une nouvelle série de Dormantes à savoir des pierres au sol déterminant un parcours ainsi que des films courts.
In extremis : Nous faisons une petite place au photographe Jean-Pierre Loubat qui s’en est lui-même fait une, jusqu’au 15 mai, au Musée des Beaux-Arts de Nîmes, afin de nous faire part de sa vision particulière de certains lieux proustiens, puisque tout musée est un lieu de mémoire. Ils sont plus nombreux que prévu (non limités à Combray ou Balbec) et ne ressemblent plus tout à fait à ceux que l’auteur de la Recherche, pas toujours calfeutré dans sa chambre de malade, a traversés puis consignés, dans ses livres par la magie du style et son art de combiner plusieurs réalités en une image. Jean-Pierre Loubat s’est efforcé de faire acte de re-création cad de retrouver, par sa « science du cadrage et sa maîtrise de la lumière » le fameux temps perdu, par le biais d’un autre art. Il est certes plus instantané que la phrase proustienne mais n’en témoigne pas moins d’une qualité de vision que Proust assimilait au style, et d’une capacité singulière à consacrer de nouvelles fictions au Réel. En noir et blanc parce que cela ajoute une élégance qui sied au monde proustien en général.

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