James Sacré : Quel tissu se déchire ?

QUEL TISSU SE DECHIRE ? de James Sacré
Que la Poésie et le deuil aient toujours fait bon ménage, on le sait depuis Ronsard et Malherbe, Hugo ou Mallarmé, Eluard ou plus récemment le regretté Philippe Jaccottet. James Sacré vient d’en apporter une nouvelle preuve, éclatante et pourtant déconcertante de simplicité, de littéralité, comme si ce triptyque voué au père défunt et à quelques autres figures, familiales ou familières, s’honorait de son origine rurale. Foin de références savantes, de velléités ésotériques ni même d’images surprenantes dans ces trois recueils qui n’en font qu’un et dont la confection s’étale sur deux décennies ou presque. La relation d’intimité, ou de complicité comme on voudra, avec le lecteur n’en est que plus immédiate, lequel semble convié à partager quelques pensées égrenées au cours des nombreux voyages qu’effectue le poète et qu’il note sur son carnet de bord avant d’effectuer un travail de relecture/écriture : « Si mes poèmes qui sont autant d’approximatives notices/ concernant la vie de mon père/En retiennent quelque chose, de sa vie ? »
A l’origine était le père – et aussi la ferme vendéenne, son décor quotidien et par là même un autre temps, l’enfance. Les divers poèmes écrits, très sporadiquement mais en respectant l’ordre chronologique, reviennent en permanence à ce lieu originel, où la relation a pu avoir lieu, dans l’instant, sans le recul ultérieur de l’expérience et de l’absence. Depuis le décès, il convient au poète de réparer la déchirure, de maintenir vivante l’image vivante, les gestes, les mots et tout ce qui définit l’être (sentiments, passions, activités…). Tâche plus difficile qu’il n’y paraît. Interminable même sauf à envisager la disparition du poète lui-même. Les sollicitations sont en effet multiples, qui ressuscitent des lambeaux de souvenirs oubliés. Au début, S’il n’y a que du silence, le poète tourne autour du sujet mais une esthétique se met vite en place : s’il retient quelques détails de ses visions du monde concret, c’est parce qu’il les met aussitôt, par association d’idées, en relation avec le souvenir du père et, à travers le père, à la nécessité d’écrire, à mettre en mots, qui caractérise la démarche poétique : Ainsi le monde semble fait pour aboutir au poème. C’est sans cesse répété dans le recueil : « Rassembler des mots pris/A la matière du monde… » ou « Mon souvenir de toi n’est rien plus/Qu’un autre matériau pour écrire » ou encore « Tout un héritage de rien/Qui s’en va finir en mots ».
James Sacré dessine en effet, malgré ses doutes et interrogations sans réponse (« Quoi donc est pourtant vivant/Dans ces mots que voilà écrits ? »), au fil des pages et de ses poèmes plutôt courts, un portrait du père, façon touchante de lui redonner la vie, juste retour des choses. Le temps et l’espace jouent alors un grand rôle. Les dates nous sont indiquées, qui permettent de vérifier que quelques poèmes seulement incarnent une année (le poète est bien dans le vivant, non dans la morbidité obsessionnelle). Les lieux également qui indiquent que tous sont propices à l’essor du souvenir, même les plus lointains (Usa, Afrique du Nord, Italie…) qui paradoxalement rapprochent d’autant mieux. Ainsi l’image du père est partout. Et elle peut être réanimée à tout instant. Incomplète ou pas, elle devient omniprésente d’autant qu’elle fait son entrée, par ce recueil, dans l’Histoire de la Poésie. Portrait du père mais aussi portrait du fils puisque James Sacré nous livre beaucoup de lui-même, au fil de ses confidences, de ses déplacements, de ses souvenirs et activités.
La parole de James Sacré est toujours nette, claire et distincte. Elle sonne juste à l’instar d’une évidence : « On ne voit pas de visage dans le livre ». Elle est faite d’émotion contenue sans épanchements impudiques. Elle s’adresse au père comme s’il était vivant, en quête de vérité, celle des paroles rares, des gestes quotidiens, des habitudes. La solitude en particulier (« Ton goût d’aller chasser seul ») qui finalement préfigure celle du poète au travail. Les poèmes s’y déroulent en strophes irrégulières, à l’instar de variations subies sur un thème qui s’est petit à petit imposé. Se dessine en filigrane une trinité : le passé voué au père, le présent du poète vivant et écrivant sur ce passé qui s’éloigne, le futur qui est le lot du lecteur mais ceci est une autre histoire… Ces trois termes ne sont pas antagonistes. Dans le » grand mouroir » qu’est le monde, « La mort et le vivant continuent/On ne saura rien de plus. ». « Un effacement continué ». BTN
Editons Tarabuste. 235 pages. Illustrations de Djamel Meskache. En vente en librairie.

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