Critiques d’art, une matière grise dévaluée

Tribune de Élisabeth Lebovici, critique d’art, et Patricia Falguières, professeure à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et critique d’art (originellement publié dans Libération)

La portée critique de Félix Fénéon (1861-1944), auquel on doit la reconnaissance de Seurat, Signac, du postimpressionnisme comme des avant-gardes en France jusqu’au surréalisme inclus, est aujourd’hui célébrée par deux institutions muséales françaises (musées d’Orsay et du Quai-Branly). Pourtant, Fénéon a peu écrit. Mais il a su produire l’environnement critique nécessaire pour que ces artistes soient vus, contextualisés, compris. Le travail de la critique ne consiste pas à trancher à partir d’une position de surplomb mais, c’est plus complexe, à produire l’horizon à partir duquel l’œuvre devient intelligible.

Le discours critique instaure l’espace au sein duquel l’œuvre déploie tout son potentiel. C’est d’abord celui des publications ou des catalogues. Il permet son identification, sa reconnaissance et son inclusion dans les mondes de l’art. Cette fonction sociale est d’autant plus importante que la globalisation, les enjeux décoloniaux et postcoloniaux, les révolutions féministes, queer et trans ont bouleversé les cartographies et fait apparaître de nouvelles manières de concevoir et de pratiquer l’art. La mutation est telle à l’échelle internationale que depuis trois décennies, la critique d’art s’est entièrement renouvelée dans ses méthodes et ses arguments, en puisant ses ressources dans la philosophie, l’anthropologie, les sciences humaines et sociales, les sciences « dures », comme dans les textes et les actions militantes. Le corpus des textes s’est considérablement enrichi, témoignant de « conversations », qui se déroulent à travers les cinq continents, affranchies de la limite traditionnelle art – non-art, et prenant en charge bien des aspects visuels des phénomènes politiques et sociaux.

Il ne s’agit plus seulement d’établir des généalogies ou des cohérences, il s’agit d’accompagner des dynamiques qui requièrent une refonte continue de la langue critique. L’outil critique n’est jamais assuré : il est constamment à reconfigurer. On est loin des « jugements souverains », classements, estimations comparatives et autres palmarès d’artistes qui, certain·e·s l’imaginent encore, constitueraient l’ordinaire de la « promenade du critique influent ».

Dans le monde globalisé néolibéral, même les méga-galeries supranationales ne s’y sont pas trompées. Les beaux volumes consacrés aux artistes qu’elles représentent ne sont plus seulement luxueux, mais nourris par un impeccable « scholarship » (mixte de compétence, d’expérience, de savoir et d’invention), qu’elles acceptent de financer. Les musées comme les universités sont les garants de ces nouveaux standards, où l’exigence éditoriale constitue un élément essentiel de l’écosystème des mondes de l’art.

Les institutions publiques françaises ne l’ont pas compris. Plutôt que de s’inscrire dans cet écosystème, elles s’affichent comme un modèle d’excellence, ce qui les exempterait de rémunérer à la même « hauteur » celles et ceux à qui elles font appel pour leurs publications.

À titre d’exemple, le Musée national d’art moderne, la Réunion des musées nationaux et le musée d’Art moderne de la Ville de Paris rémunèrent actuellement entre 40 euros et 46 euros le feuillet. C’est huit fois moins que les préconisations de la section française de l’Association internationale des critiques d’art (www.aicafrance.org). Pour chaque article, environ un mois de travail, il vous est proposé une somme largement inférieure au smic, qui ne permet ni de vivre ni de prétendre au régime de sécurité sociale des artistes-auteur·e·s.

Faire de la matière grise une ligne budgétaire compressible, c’est la désigner comme superflue, donc s’exclure des rapports de forces internationaux. Une œuvre ne peut être regardée et encore moins s’exporter sans accréditation. Les agent·e·s de cette accréditation ne sont ni les prix des ventes aux enchères ni les achats de collectionneurs célèbres, contrairement à ce que croient d’aucuns. Ce qui assure la réception des œuvres, c’est qu’elles sont accueillies, scrutées, analysées, commentées, qu’elles s’installent peu à peu au cœur des conversations de leur génération et des suivantes. Une œuvre qui n’aurait d’autre valeur que celle que peut conférer le marché n’entre pas dans l’histoire.

On ne s’étonnera donc pas que les artistes français·es aient à peu près disparu des grandes expositions internationales (dont la Documenta), comme des quelques dizaines de biennales qui comptent à travers le monde (Venise, rendez-vous des pavillons nationaux, faisant exception). Cette absence n’est pas imputable à un « déclin de la scène française » mais à la suppression de toutes les étapes, de toutes les médiations indispensables à l’accréditation internationale sans quoi un·e artiste, un groupe, un collectif ne peut être visible hors de France. Celles et ceux dont on pourrait ici brandir le nom comme contre-exemples sont aussi celles et ceux qui ont su se doter d’un solide « passeport » critique.

La précarisation des intellectuel·le·s dans le monde de l’art est d’autant plus obscène que l’argent y coule à flots. Elle laisse supposer que la critique n’est pas un gagne-pain mais un passe-temps bourgeois (ou pour les bourgeoises, selon une tradition sexiste bien ancrée), un luxe. Le terrain apparaît ainsi miné pour les générations critiques qu’appelleront les prochaines générations d’artistes.

Il ne suffit pas de se lamenter sur la « fin programmée de la critique d’art ». Il faut prendre la mesure de son effet d’écrasement sur la société française : c’est la réduction au silence de toute une génération d’artistes et d’intellectuel·le·s qui est ici en jeu. Certain·e·s d’entre eux ont pris les choses en main – Wage aux Etats-Unis, Wages for Wages Against en Suisse, « les vagues » ou La Buse en France. Comme dans le monde du théâtre, ce sont des collectives qui non seulement réclament de vivre de leurs travaux, mais ont su associer ces revendications à celle d’une meilleure représentation des femmes, des personnes racisées, des personnes trans et non binaires ou des personnes non valides. Cet enjeu-là, la lutte contre toutes les discriminations, est indissociable de l’horizon critique pour lequel nous nous battons.

Élisabeth LEBOVICI
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