Compte-rendu des Rencontres aléatoires #2

Critiques & galeristes : relations au beau fixe ?

Après avoir abordé le renouvellement de la critique, l’AICA-France a réuni le vendredi 18 octobre 2019 dans la Rotonde de la Reine du Grand Palais, pendant la FIAC, près de 70 critiques d’art, journalistes, galeristes et artistes pour échanger librement sur les rapports entre deux professions :

Quelles relations les critiques nouent-ils avec les galeristes ? Pourquoi les galeristes font-ils appel aux critiques ? Quel rôle les critiques jouent-ils dans l’écosystème actuel du marché de l’art ?

De nombreux critiques ont pris part à la discussion et nous les remercions vivement. Nous remercions également et tout particulièrement les galeristes Rosario Caltabiano (22,48m2), Valeria Cetraro, Séverine de Volkovitch (Backslash), Isabelle Gounod, Isabelle Alfonsi (Marcelle Alix), Florent Maubert, Éric Mouchet, Romain Degoul (Paris-Beijing), Marion Papillon, Emmanuel Perrotin, Jérôme Poggi, et Jocelyn Wolff pour leur présence et leur participation précieuse sans laquelle ce nouvel échange n’aurait pu avoir lieu.

Pourquoi une galerie fait-elle appel à un critique ?

Quel que soit le format adopté dans le cadre des collaborations existantes entre galeristes et critiques (texte d’exposition, essai de catalogue ou de monographie, entretien avec l’artiste, voire commissariat d’exposition, etc.), les galeries estiment que les qualités intellectuelles et littéraires d’un critique permettent « d’ouvrir des perspectives » sur l’œuvre de l’artiste qu’elles exposent et de développer de « nouveaux enjeux » sur son travail.

Ces dernières années, les galeries sont en effet de plus en plus nombreuses à travers le monde à multiplier les éditions, qu’il s’agisse de publier des catalogues et monographies pour leurs artistes, des compilations de textes critiques sous la forme de revues, ou encore des textes d’exposition commandés à des auteurs venant de plus en plus souvent remplacer les traditionnels communiqués de presse (ces derniers, assez factuels, sont généralement écrits en interne). Cette multiplication des supports « submerge » les collectionneurs, amateurs et spectateurs d’un nombre colossal d’écrits : ainsi comme l’observe Emmanuel Perrotin, « dans un monde d’images, l’écrit n’a jamais été aussi présent, même à travers un canal de communication tel qu’Instagram ». Ces aventures éditoriales initiées du côté des galeries participent au renouvellement des pratiques critiques en deçà de la presse et des institutions.

Le critique défricheur d’artistes, et influenceur auprès des galeries

D’après Éric Mouchet, les galeristes choisissent souvent de faire travailler un critique « parce qu’il a (déjà) des choses à dire sur l’artiste » qu’ils exposent. Mais un texte d’exposition rédigé par un critique n’est pas seulement un outil de « traduction » ou de « transmission » permettant d’expliquer au spectateur la pratique de l’artiste présenté. Ce texte témoigne aussi d’échanges entre l’artiste et le critique qui s’effectuent « en amont », à travers des visites d’atelier. Ainsi, le texte d’exposition est l’aboutissement d’un dialogue à long terme entre l’artiste et le critique. L’exposition n’est qu’un « moment » : c’est la pointe visible d’un « iceberg » dont le contenu est plus profond, indique Valeria Cetraro. 

Aussi, le critique peut faire découvrir à l’artiste des choses sur son propre travail. Des galeristes rappellent qu’ils peuvent être amenés à travailler avec de « jeunes artistes, qui ne sont pas toujours sûrs d’eux, et qui évoluent dans un univers très concurrentiel ». Le travail en amont entre l’artiste et le critique aboutit à un texte qui apporte une légitimité à l’œuvre, et un soutien intellectuel à la production de l’artiste : « Devenir légitime, c’est une des raisons pour lesquelles les artistes ont envie de travailler avec les critiques », explique Éric Mouchet. Le critique serait donc un « miroir » face auquel l’artiste peut s’exprimer, et ses écrits permettraient de « justifier » et de prolonger le travail de l’artiste avec qui il collabore.

Dès lors, le critique peut avoir un vrai rôle d’influenceur : il est au plus près des artistes et finit par former une « famille » autour de lui. Par la voix de Romain Degoul, les galeristes reconnaissent qu’ils peuvent être « influencés par le travail de repérage » effectué par un critique : ils regardent les artistes dont il parle – il s’agit souvent d’artistes qui ne sont pas encore représentés par une galerie et qui seront peut-être repris plus tard dans des institutions.

Les critiques apprennent aussi en allant voir des expositions en galerie. « Beaucoup d’informations et de connaissances circulent dans les deux sens ». Toutefois, le « poids » des collectionneurs prend de plus en plus d’ampleur : ils sont devenus des « prescripteurs » qui « conseillent » les galeristes, comme le rappelle Alain Quemin. Les grandes expositions, quant à elles, sont déterminées par le marché.

La galerie comme lieu de vie et d’échanges intellectuels

Un texte d’exposition doit rendre compte de la liberté de ton de l’auteur. Les critiques apprécient également le format des conversations ou d’entretiens organisés par les galeries avec les artistes. L’échange oral permettrait de « mieux connaitre » les artistes, alors que le texte critique instaurerait davantage de distance, observe la critique d’art Rahma Khazam.

La galerie offre donc un cadre où artistes et critiques se rencontrent autour d’idées : c’est un espace de confrontation. Dès lors, « l’intérêt n’est pas de prendre le critique à des fins communicationnelles, mais d’avoir un échange conceptuel et intellectuel stimulant entre artistes et critiques », souligne l’artiste Ludovic Sauvage.

Le désir de se confronter à des personnes, et d’échanger, se trouve d’ailleurs au fondement de nombreuses galeries. Par exemple, pour Valeria Cetraro, la programmation de conférences témoigne d’un « plaisir à communiquer et à partager » avec des personnes habitées par les mêmes passions. La galerie apparait alors comme un lieu de liberté, de « porosité » et « d’échanges d’idées » selon Isabelle Alfonsi, autrement dit un lieu qui se veut « vivant et ouvert » à travers la multitude d’événements qui y sont organisés autour des expositions (vernissages, conférences, apéritifs, etc.), et pour en faire parler et nourrir le débat intellectuel.

Les liens économiques entre les galeries et la presse

La réalité économique de la critique d’art est très difficile. Les galeries en témoignent : « C’est une économie extrêmement faible. La critique est un métier qui était fait, dans le temps, par des gens qui en avaient les moyens. Mais si aujourd’hui les galeristes peuvent, à travers un écosystème qui s’est considérablement agrandi au cours des vingt dernières années, faire vivre plus de gens, dont les critiques, c’est une très bonne nouvelle. Faire appel à un critique d’art, c’est aussi aider les critiques qui vivent mal de leur métier… et, quand on peut le faire, mieux les rémunérer par rapport aux tarifs habituels qui leur sont proposés », commente de nouveau Emmanuel Perrotin.

Ainsi, les flux financiers demeurent irréguliers et tout le monde, dans l’écosystème de l’art, cherche des sources de revenus. L’enjeu pour les institutions et les galeries serait d’élargir les expositions à plus de public et à plus d’acheteurs. Car « si on ne vend pas, on ne crée pas de flux d’argent global », rappelle Marion Papillon.

Les magazines demeurent « fragiles » économiquement et paient « très mal » les critiques. Ils dépendant en partie des galeries qui leur achètent des annonces dans leurs pages. Or cela pose plusieurs problèmes. Certains textes ne peuvent plus se montrer ouvertement critiques envers les expositions des galeries qui achètent de la publicité dans les pages des revues. Ou encore, il arrive que les rédactions ne publient un compte-rendu d’exposition en galerie que si celle-ci est déjà annonceur dans le magazine. Le critique perd ainsi en liberté, en plus d’être sous-rémunéré.

Mais est-ce qu’un article publié dans la presse peut impacter les ventes d’un artiste exposé en galerie ? Les galeristes soutiennent que non : « Ce n’est pas la parution de critiques ou d’articles à propos d’un artiste qui fait sa valeur marchande et lui assure des ventes. L’équation ne fonctionne pas forcément. D’ailleurs, plus la galerie est connue, moins cette équation fonctionne. Mais moins la galerie est connue, plus elle dépend de la critique et du moindre article qui est écrit. » Emmanuel Perrotin signale encore : « Certains des meilleurs artistes sont les moins bien vendus ».

La porosité critique – galeriste – artiste

Tous les acteurs de la discussion s’accordent sur l’idée qu’il existe aujourd’hui une porosité entre les métiers de critique, galeriste et artiste. Des galeristes sont critiques et poursuivent leur activité d’écriture. Des critiques sont également artistes et inversement : « Beaucoup d’artistes écrivent sur l’art, ou sont sollicités pour écrire sur leur propre pratique. Les galeries sollicitent aussi les artistes pour être commissaires d’exposition », explique l’artiste Jeanne Susplugas.

Chacun constate qu’il est amené à multiplier les activités dans ce milieu « poreux » et « organique », sans que les conditions socio-économiques qui poussent chaque acteur de l’art à multiplier les fonctions ne soient clairement mises en lumière.  La discussion s’achève néanmoins sur un mot rassembleur : « Nous sommes tous ensemble, intellectuellement et financièrement ».

AICA-France
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2 commentaires pour “Compte-rendu des Rencontres aléatoires #2

  1. Merci pour ce compte-rendu précis et synthétique.
    Sans doute adjacente, puisqu’on sort de la relation critique – galeriste stricto sensu, a été abordée la problématique des « voyages de presse » que peuvent s’offrir les fondations ou les institutions, au détriment de la galerie : fut mentionné l’engagement d’un article en retour, un poids certain qui pèse sur les revues et la ventilation de leurs sujets, mais aussi sur le critique qui se sent alors redevable.

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