Carambolages d’André Cervera, au musée Paul Valéry (Sète)

André Cervera, Musée Paul Valéry, Sète

Nul ne niera qu’André Cervera s’est hissé au faîte de la peinture sétoise et que sa reconnaissance par le musée Paul Valéry n’est point usurpée. Son œuvre semble en effet avoir atteint sa pleine et entière maturité. Ce rendez-vous printanier, intitulé Carambolages,  se décompose en 3 sections : Fictions de Sète,  Territoires de l’Imaginaire, Peintures d’histoire. De l’intime à l’universel, selon le peintre puisque l’on passe de l’univers familier, celui de l’enfance, aux voyages de l’adulte qui nourrissent l’imagination, avant que de se mesurer, à partir de son style propre, acquis tout au long d’une vie de pratique, aux chefs d’œuvre de l’Histoire de l’art.

Le premier acte nous plonge à l’intérieur des salles de jeux, baby foot et flipper, où se retrouvaient les copains d’alors, les mercredis après-midi de relâche scolaire (Ceci n’est pas un mardi), puis à l’extérieur dans l’atmosphère glauque de la rue des fous, bar sétois à entraîneuses propice au rêve de tout jeune ado, vibrant d’énergie, qui se respecte , et cherchant son identité. Enfin près du canal où improviser des jeux d’eau, ou sur le pont de la victoire, territoire de jeu de l’enfant, avec sa vis​ion propre et déjà décalée. On sent comme une expansion et une exigence de départ vers d’autres horizons. Le second acte entérine cet élan en nous conduisant vers des contrées lointaines, celle qu’un port permet aisément d’imaginer : l’Afrique, la Chine, l’Inde… L’Inde et ses rituels religieux, non sans excès, ses Bancs publics en hommage appuyé à Georges Brassens. La Chine avec ses fantômes, à tel point qu’une simple nature morte s’en trouve renversée. L’Afrique et son art dit primitif, son rapport au sacré, ses costumes aux couleurs vives et surtout ses masques si présents dans la peinture de Cervera. La littérature n’est pas oubliée grâce aux 1000 et une Nuits persanes. Le troisième s’attaque tant au ​Déjeuner sur l’herbe qu’au Radeau de Géricault (La grande traversée) en référence aux migrants. L’entrée de King Kong à Bruxelles, dérivé d’un tableau d’Ensor, sème un peu la panique. Dans le même ordre d’idée, la reprise grouillante de créatures hybrides des Morsures de la mort d’après Breughel. Une prouesse ! Cervera ne dédaigne pas citer littéralement les affiches de cinéma ou les comics qui furent longtemps ses références majeures. Cela suscite une mise en abyme (une œuvre dans l’œuvre). Une surprise nous est réservée, qui revisite le maître des monstres, Goya, sous forme de mapping expérimental.

L’artiste recourt volontiers à des angles de vue plongeants (Le canal a bon d’eau), aux lignes de force obliques (La grande traversée), il aime à saisir les personnages de ses scènes en pleine action (l’homme qui tire un véhicule), il ne lésine pas sur la déformation des corps jusqu’au grotesque. C’est qu’il veut traduire l’impression de déséquilibre que lui présente le monde. Les monstres attaquent la ville traduit les peurs infantiles des objets qui se retournent contre leur créateur tout en s’inquiétant de l’importance des machines et engins dans notre vie actuelle. Ses personnages ont quelque chose d’ectoplasmique. Ils évoluent entre deux mondes, le tableau comme lieu de passage, du quotidien au sur-quotidien qu’invente l’artiste. A ses acryliques sur lin habituelles, l’artiste a ajouté des fragments textiles, bandes de tissus collés,  qui sortent parfois du cadre. Il ne faut pas oublier que Cervera est un grand explorateur de techniques nouvelles. Il lui arrive d’enterrer ses toiles (La belle persane) pour leur offrir une patine de matière, de terre et de temps. Il aime jouer sur les mots (Naissance d’une passion, la sérigraphie dans quelque atelier de Sète, fait référence à un grand film des origines). Il compose ses scènes comme un théâtre, ou l’un de ses cousins, le carnaval, auquel il ne dédaigne pas d’ajouter quelques animaux, totémiques.

Bref, Cervera a son monde à lui. Et c’est pour cela qu’il est un grand peintre. BTN

Du 29-03 au 07-06

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