
Tursic et Mille, Carré d’art, Nîmes
C’est un beau roman, c’est une belle histoire. Lui venait de Boulogne sur mer, dans les brumes du Pas de Calais ; elle d’un pays bien plus au sud, qui s’appelait naguère la Yougoslavie. Ils se sont rencontrés aux Beaux-arts de Dijon, l’un des plus dynamiques du territoire. Ils sont à présent quelque peu adoptés par notre région puisqu’ils vivent à Mazamet, dans le Tarn. On les a vus entre autres au Miam. Ida Tursic et Wilfried Mille forment ainsi, depuis plus de 20 ans, un duo d’artistes. Et c’est par la peinture de tableaux, que d’aucuns qualifieront de figuratifs, qu’ils se sont fait connaître et se sont imposés dans un milieu de l’art qui compte pas mal d’appelés mais très peu d’élus. On ne répètera jamais assez combien ce genre de production, figurative, a eu du mal à s’imposer en France et, comme on arrive à l’heure des bilans, il faut bien reconnaître que ce couple fait sans doute partie de ceux qui auront le plus compté. A ce propos, on notera, à Carré d’art la présence de plusieurs tableaux en figurant, dans une perspective ironique semble-t-il, les images étant recyclées à partir de représentations préexistantes. Pensons à Kindness (la femme tend une cigarette allumée aux lèvres de son mari), Tenderness (regard protecteur de Monsieur sur Madame, soumise) ou a fortiori Eden (le couple idéal sur fond de montagnes, entouré de bichons de concours), aux titres éloquents. Deux remarques s’imposent. D’abord, on est loin de tout réalisme. Tursic et Mille jouent avec les codes de la représentation et mettent en exergue la matérialité de la peinture, dans ses gestes abstraits comme dans l’ensemble de ses capacités à effacer, recouvrir, contredire, s’escamoter au besoin. Par ailleurs, les formats sont comme une extension du corps, ce qui concourt à l’adhésion ou à la distanciation du regardeur. Le duo aime également interroger des femmes mythiques telle Betty Page, la pin up qui n’avait pas froid aux yeux. Le modèle, toujours emprunté à une imagerie antérieure, métaphorise au fond les séductions de la peinture, laquelle se voit régulièrement soumise à des attaques, au sens musical du terme, dont elle est victime, on l’espère consentante. About the face propose un très gros plan sur un visage, lequel finit pas être détérioré par les effets picturaux, tout en conservant sa beauté d’origine. C’est assez dire si nos deux artistes sont en quête sinon d’ambiguïté du moins d’ambivalence. Les motifs déclinés par Tursic et Mille ne se limitent pourtant guère au portrait. Les motifs floraux abondent. Ils excellent également dans la paysage, tel celui, tout droit sorti d’une carte postale en noir et blanc, exaltant les sommets montagneux et intitulé, pas pour rien, Black and white. Plus dramatique, et montrant un autre aspect de cette production, le diptyque, autre façon de casser les codes en vigueur In beetween. Il s’étire en longueur et représente un long pavillon dont le côté droit brûle (« et nous regardons ailleurs… »). Tursic et Mille aiment aussi jouer avec le cadre, sortir carrément du tableau afin de s’adonner à la 3 D en imaginant des volumes découpés et des bois brûlés. Il leur arrive de saturer un mur de petits dessins formant comme un grand ensemble indivisible. L’expo s’intitule Dissonances à géométries variables, c’est assez dire si le couple n’est pas dupe des illusions que suscite en peinture toute forme de représentation. Et s’il entend la traiter dans tous ses registres. BTN
Du 25-04 au 11-10












