Néo Rauch au Moco

Néo Rauch, Moco, Montpellier
Il est toujours fabuleux de réaliser ses rêves : Numa Hambursin rêvait de Néo Rauch, de faire partager sa fascination pour ce peintre moins connu en France que ses compatriotes allemands… Le rêve est réalisé, qui plus est dans sa ville natale, avec l’aide de Pauline Faure et ses assistantes. Le songe de la raison, titre de cette rétrospective, renvoie directement à une gravure de Goya, pour qui elle produit des monstres. Comment définir Néo Rauch ? Il est originaire de Leipzig, a donc grandi en RDA et sa formation fut des plus académiques. Ses toiles, les plus imposantes, celles qui lui ont permis d’acquérir une notoriété internationale de premier plan, nous plongent dans l’onirisme le plus étrange et le plus inquiétant, pour parler comme les surréalistes. Le tableau, parlons de ses multiples chefs d’œuvre, du rez-de-chaussée, se présente à nous telle une image narrative mais qui n’a pas la linéarité à laquelle le cinéma ou le roman nous ont habitués. Ainsi sommes nous perturbés par l’agencement des personnages, de leur inclusion dans un paysage plombé, par la présence de « monstres » goyesques ou d’architectures incongrues, d’anachronismes vestimentaires, aussi par la remise en cause des lois de la nature (lévitation), par des situations paraissant absurdes ou dont nous n’avons pas les clés, par des jeux de disproportions manifestes, par certaines formes pas toujours aisées à identifier et même par certaines utilisations irréalistes des couleurs… Cette énumération en vrac pour signifier l’embarras qui nous saisit face à un tableau de Néo Rauch et qui tient à ce qu’il nous rappelle à l’ordre du temps nécessaire à son déchiffrement. Nous sommes tellement habitués à appréhender l’image comme un outil de consommation immédiat que nous nous sentons déstabilisés par celles qui nous résistent. C’est que la Peinture est d’une autre trempe. Elle a pris son temps pour venir jusqu’à nous. Il est au fond logique qu’elle réclame un peu du nôtre pour mettre en rapport ses éléments et esquisser des interprétations singulières. Dont on se demande bien pourquoi elles devraient être parfaites, absolues et complètes… Sinon que nous cédons en permanence aux tentations de la vanité…
Néo Rauch recourt à la plasticité du plan du tableau pour reproduire le mécanisme du rêve, ses symboles et sa rhétorique (métaphores et métonymies), sa propension à la narration et surtout sa capacité à faire cohabiter des éléments empruntés à des espaces et des temps différents. Il le fait en se référant à ses souvenirs, à un environnement qu’il a bien connu, à des images qui l’ont lui-même marqué, à d’autres époques également car le présent dépend du passé, lequel nous forme parfois à notre insu. Plus généralement, il conjugue sa maîtrise technique, sa formation académique, à une liberté d’inspiration, d’innovation, permanente. Néo Rauch aura réussi à restituer l’esprit de son pays d’origine, qu’il fait accéder à l’universel. Cela donne à son œuvre une authenticité qui justifie l’acte de peindre, et explique son succès. Qu’on peut toujours lui envier, nous les français…
Ceci dit, l’exposition présente également des œuvres anciennes de l’artiste, qui nous permettent d’assister à l’éclosion du papillon. C’est le cas d’encres ou huiles sur papier des années 90 qui, au fond, mettent en abyme la façon même dont Néo Rauch construit chaque toile : à l’aventure, l’art de l’artiste consistant à la fois à savoir construire, maîtriser et achever sa composition. On y découvre aussi les huiles sur tondo ou ses dernières toiles de fin de siècle et millénaire, où l’on a l’impression que les choses se mettent en place, qu’une singularité émerge qui flirte avec le pop art ou d’une appropriation partielle de la BD, tout en s’orientant vers l’attrait du mystère. On découvre bon nombre de petits formats avec lesquels on établit des relations plus intimes, les grands nous submergeant de sollicitations multiples et mettant à mal notre aspiration à tout comprendre tout de go. Enfin l’exposition fait la part belle à des œuvres récentes, avec un artiste maître se son art et qui se permet certaines audaces monochromatiques sans jamais renoncer ni à la figure ni aux principes qui l’animent. Cette peinture incite à prendre son temps. C’est sans doute ainsi que nous pénètrerons son espace, ces rituels induits par les associations d’idées, l’espace du songe et de ses merveilles même si elles prennent souvent la forme de monstres, plus ou moins nocturnes. BTN
Du 8-07 jusqu’au 15-10, 13, rue République.

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