Musées en exil Moco Montpellier

Musées en exil, Moco, Montpellier

Y’a pas que la rigolade, y’a aussi l’art, disait Queneau, à propos de l’interprétation de ses œuvres. Y’a certes l’Art, y’a aussi l’Histoire, pourrait-on avancer à propos de ces 3 musées en exil dont on nous présente certains chefs d’œuvre, sur trois niveaux, une par continent, lors de cette exposition hivernale au Moco. On a bien compris que le sens faisait retour et que les causes diverses et justes (celle de la planète en danger, des minorités activistes, celles dénonçant les dérives colonialistes ou racistes, le féminisme évidemment, celle inhérentes aux nouvelles technologies ou aux potentialités de la Science…) servaient de base aux nouvelles recherches formelles. Comment les Artistes réagissent-ils en cas de conflit, qu’ils soient directement ou indirectement impliqués ? Que faire des œuvres et des lieux voués à l’art en cas d’extrême urgence ? On pourrait ajouter : Vaut-il mieux sauver la Vénus de Milo qu’une créature en danger, en chair et en os ? Certains parieraient pour l’art. Ils n’ont sans doute pas tort… Toutes ces questions nous viennent à l’esprit en traversant les premières salles où l’on revisite la mémoire de Guernica, les évacuations du Prado et du Louvre, la hanche de l’ange déchu d’un Cabanel emprunté au Musée Fabre, et opportunément, la création actuelle sous les bombes en Ukraine. On est alors immergé dans la première collection, celle du peuple chilien si longtemps opprimé, à ses œuvres longtemps exilées, et à son Musée de la Solidarité Salvadore Allende, enfin ouvert. 32 œuvres ont été choisies, souvent fortes, directes et émouvantes et qui frappent comme un coup de poing, qu’elles soient signées Gracia Barrios (et ses grandes avenues à ré-ouvrir), Roberto Matta, qui dessine en trois volets la confrontation directe entre l’armée et le peuple, ou Alejandro Marcos qui pousse à la Résistance face à la brutalité militaire. Outre les artistes chiliens, les ténors de l’Amérique du Sud, adoptés par la France, ont apporté leur soutien à la cause du peuple, qu’ils se nomment Soto, Cruz-Diez, ou Andrade (originaires du Vénézuela), Le Parc (Argentine) tous maîtres de ce que l’on nommait à l’époque op’art tout comme Vasarely aussi présent. Ou le cubain Wilfredo Lam, associé au surréalisme. Mais la main qui écrit comme en s’évadant d’une prison, du français Robert Forgas (On n’arrête pas l’idée), ou la caricature de Pinochet par Lou Laurin-Lam, prouvent que les artistes internationaux ne sont pas en reste du moins parmi ceux qui restent attachées à la notion de liberté, qu’ils se nomment Calder ou José Balmes (et ses émouvants Disparus).

Ars Aevi, futur Musée d’art contemporain de Sarajevo, ne propose pas de références directes à la situation tragique vécue par les peuples en belligérance, à l’exception du double portait du bosniaque Nebojsa Seric-Shoba, lequel illsutre en deux photos son statut d’artiste engagée. Néanmoins les 14 œuvres choisies nous plongent dans un climat dérangeant, où la mort est omniprésente (la tombe de Sophie Calle, la vidéo de Bill Viola, les hérauts décédés de Braco Dimitrijevic, et les dentiers d’Anur), le corps est malmené jusqu’à l’insupportable (Abramovic, Mona Hatoum), ou réduit à un théâtre d’ombres (Boltanski) voire à du sperme (Andres Serrano). Le visage répété d’Opalka ne respire pas la gaieté. Le ciment Victoria ne précise pas de quel côté penche Toni Cragg (qui incite à la reconstruction) et l’ourson de Dimitri Prigov semble écrasé par un destin qui le dépasse. On bute sur le miroir de Pistoletto. Ars Aevi se trouve placé au centre du triptyque : entre dénonciation (dictature chilienne) et espoir de paix (au Moyen Orient). Un statu quo temporaire, ou définitif ?

Au sous-sol, on hésite entre réquisitoire et espérance. 44 œuvres nous attendent. Gérard Voisin, l’un des initiateurs du projet de musée, parie pour les Arts contre les Armes. Inspiré par Ernest Pignon Ernest, lequel substitue à son affiche urbaine de Rimbaud, à Ramallah, celle du poète Mahmoud Darwich, aujourd’hui décédé – photographié aussi par Marc Trivier, tout comme Jean Genet, ardent défenseur de la cause palestinienne. Beaucoup de photos, dans cette troisième étape, qu’elles soient signées d’Alexis Cordesse à Jerusalem Est, d’Anne-Marie Filaire devant un mur (et ses barbelés) à Kalandia, de Valérie Jouve et de ses femmes au pays de lune, de Medhi Bahmed pour une Scène d’intérieur très éloquente sur les attitudes contradictoires selon les générations, ou de Martine Franck qui se fie à des précédents irlandais pour parier sur la réconciliation définitive. On y note aussi, en peinture, la présence de la combative figuration narrative : Velickovic, Cueco, Fromanger (les kiosques à journaux où l’on s’interroge sur « la situation »). On est heureux de voir qu’un régional comme Patrick Lhoste, et son Cavalier, n’est pas oublié. Ni Ségui, souvent exposé à Montpellier (tout comme Buraglio ici tout en cartes postales) et qui critique le capitalisme à la Madoff. On se demande si Jacques Cadet s’est inspiré de Chagall en imaginant cet être volant au dessus du mur de scission. Ou si Mohamed Joha fait référence aux tentes nomades en concevant son Logement de tissus. Si Olivier Thébaud a pensé aux migrants de Lesbos, l’île de l’amour, en passant la frontière… En tout cas on ressort secoué. Avec le sentiment d’avoir replongé dans les années noires et d’y avoir puisé quelque(s) instruction (s) pour les « situations » présentes, et à venir. Et qu’au fond, y’a pas que l’Histoire, y’a fort heureusement, l’art. En tant de guerre comme en temps de paix. BTN

Jusqu’au 5 fév, 13, rue république, 0499582800

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