Légendes du radeau au Crac (version 1 et 2)

Légendes du radeau ; Manifeste assisté, Au Crac (Sète, 34200)

Ceux de ma génération ont connu les expériences de l’antipsychiatrie, la pédiatrie freudienne version Dolto et le coup de boutoir assené par Deleuze et Guattari à l’institution psychanalytique sous forme d’anti-Œdipe. Ces Légendes du radeau, de « l’éducateur » Fernand Deligny, installé dans les Cévennes sont contemporains de ces trois références des années 60, 70, Dolto n’hésitant pas à confier des enfants à l’expérimentateur de Monoblet, en Cévennes gardoises, tandis que Guattari l’accueille dans sa revue et dans sa clinique, tout comme Maud Mannoni, figure de proue de l’antipsychiatrie. On se retrouvera quelque peu dans l’atmosphère de ces années de toutes les utopies et remises en question avec cette proposition du Crac. Celui-ci sollicite une honnête documentation rendant compte, à force de films, de photographies et de cartes – celles des « lignes d’erre », de la vie en groupe des enfants pris en charge, autistes, psychotiques voire délinquants, en marge donc de la société. Ainsi découvrira-t-on un monde dont les fonctionnements sont adaptés à la personnalité de ces êtres singuliers qui se construisent autrement et qui vivaient en communauté, dans des lieux rudimentaires tels que campements et fermes, aires de séjour  métaphorisés en « radeaux ». L’aventure a son héros, Janmari, « Ce gamin-là », ainsi que le précise un film cannois de Renaud Victor, que l’on peut suivre au fil de son existence. Ces adjuvants en la personne présence proches d’adultes non pro, dont une artiste-peintre, Gisèle Durand-Ruiz, dont on appréciera les portraits expressifs et empathiques. Dès l’entrée, on est sensibilisés à l’altérité puisqu’’une simple porte peut devenir un obstacle insurmontable – pour des êtres différents. C’est un peu comme si l’on rentrait dans leur monde et comme si l’on s’initiait à leur mode de vie. Précurseur, Deligny recourt à la caméra tel un outil pédagogique qui aboutit à l’élaboration d’un cadavre exquis : Le moindre Geste, dont il est à l’affût. L’espace du Crac est suffisamment ample pour englober des années de vie en commun et le témoignage du projet, que l’on peut reconstituer grâce aux documents qui sont livrés au public : les cartographies et dessins bruts comme les chutes de films à même d’ailleurs d’amorcer de nouveaux récits. Enfin la biographie de Deligny n’est point ignorée. Elle met en perspective son généreux parcours, évoqué dans les 6000 pages de son autobiographie, inachevée.

Le travail de Florian Fouché au Crac s’inspire directement de Deligny, à qui il emprunte la notion de proximité, que l’on retrouve dans ses Actions Proches ou dans la dualité assistant/assisté.

Fouché propose un triptyque renvoyant à ses actions filmées. Le premier panneau, particulièrement émouvant, sollicite son père, victime d’un AVC, autour duquel il se déplace dans l’espace, manipule des objets, impose des gestes inattendus dans les institutions où celui-ci réside. La deuxième se définit comme Roman cubiste de la Tentative, rémanence d’actions simples tournant autour du repas par exemple, empruntées à Deligny et qui basculent, une fois réitérées, dans la Mémoire aberrante. La troisième s’intitule « Vie assistée, Vie institutionnelle, Vie rééduquée » : elle résonne tel un catalogue d’actions simples, éprouvées par le personnel médical, et qui peuvent s’avérer compliquées ou aberrantes. Florian Fouché a prévu également un reportage photo sur la notion de Musée-Hôpital ou de Musée-Antidote.

Pour se lancer dans ce genre d’initiative prospective, mais peu rentable il faut être un peu décalé, un peu marginal et donc quelque peu artiste. Et on peut compter sur les commissaires pour déployer une scénographie qui mette en forme plastique le contenu expérimental. C’est sans doute par là que l’on peur rattacher ce genre d’exposition aux promesses artistiques contenues dans le sigle du Crac. BTN

Jusqu’au 19 mai, 26, quai de l’aspirant Herber, 0467749437

 

Version 2 :

Fernand Deligny, Légendes du radeau, Crac, Sète

L’art contemporain ne saurait manquer des s’interroger sur ses limites, ses contours et son domaine d’action. Cela revient à chercher une définition, relative ou absolue, de l’art. Cette exposition Légendes du radeau, nom emprunté à Deligny et à sa Tentative non institutionnelle La Grande cordée, peut nous y aider. Après tout l’art est étroitement associé à la différence, à la marginalité, à la folie souvent, chez beaucoup d’artistes du geste primitif ou primaire… (Entre artistes et autistes, il n’y a qu’une lettre de différence). Au commencement était un asile, dans le Nord de la France mais c’est au sud, dans les Cévennes que devait s’organiser cette expérience vouée à l’enfance, fédérée par François Deligny, et dont rend compte cette exposition. En apparence, elle n’a rien d’artistique ni de contemporain. Elle s’inscrit dans les années 60-70, lesquelles commencent à s’éloigner de nous, une période d’intense créativité, et elle prend plutôt l’aspect d’un imposant documentaire, ce dont témoignent l’abondance d’images et de textes fournis. Et pourtant, le radeau central de la première salle, constitué d’objets hétéroclites, manipulés jadis par les enfants, pourrait très bien passer pour une sculpture très ready-made, de même que la cagette de poupées déposée au sol. Une pierre à dé, en fait un évier cévenol, ressemble à une stèle murale ;  les dessins d’Yves Guignard témoignent d’une volonté de création informelle ou brute ; les portraits de ses compagnons par Deligny n’ont rien à envier aux spécialistes du genre, et les peintures de Gisèle Durand-Ruiz trouveraient aisément leur place dans le florilège de tableaux célébrant la peinture immortelle. Il faut ajouter à cela la littérature, représentée par les livres écrits ou manuscrits par Deligny, sans doute aussi sa correspondance, et surtout sa conception du cinéma, présent dès le début de son épopée (Le moindre geste, projeté à Cannes). On retrouve tout cela dans la grande salle, parmi une flopée de documents allant des ruines de l’asile d’Armentières, aux campements du lieu dit « l’île du bas », à quelques encablures du complexe fermier et cévenol de Monoblet, ou au Serret, dans les parages. On est ainsi plongés dans cet univers qui a ses codes et ses dénominations. Les déplacements des enfants sont baptisés « lignes d’erre », les accompagnants des « présences proches », il y est question « d’aires de séjour », de « camérer » plutôt que de filmer. On y réfléchit sur le langage et sur les actions en apparence inutiles, la mémoire d’avant la mémoire. La 2nde salle consigne, sous vitrines serpentines, les cartes et calques résumant les chorégraphies des enfants sur leur territoire, tandis qu’est projeté Ce gamin-là, le fameux film produit par Truffaut (cf. L’enfant sauvage), et mettant en exergue la figure de Janmari, déjà aperçu un peu plus tôt, dans les tableaux et images. La 3ème dissémine des moniteurs vidéo dans l’espace, et des réflexions de Deligny sur les murs. Les films sont faits de chutes ou de projets inaboutis. Enfin, la dernière salle est de projection : 4 films gravitant autour de Deligny. On peut méditer et s’immerger dans cet univers singulier, cette époque ancienne et cet espace d’expériences du Radeau qui aura tant vibré, durant quelques décennies au rythme des utopies, abandonnées de nos jours…On est loin du radeau des Copains d’abord mais on est à Sète, lieu d’art et d’eau.

L’artiste Florian Fouché s’inscrit dans la continuité du Radeau, de son réseau et de sa Tentative. Les actions proches sont d’ailleurs dérivées d’un concept créé par Deligny : les présences accompagnatrices. Ainsi, sur la mezzanine, peut-on voir ses vidéos où il performe, expérimente le matériel des soignants, se met à nu, devant son père handicapé et hospitalisé. On trouve également dans cette exposition des objets-reliques, parmi ceux utilisés dans ses films, et avec lesquels il se met résolument dans des situations corporelles impossibles, dans la lignée de la mémoire aberrante identifiée par Deligny. Sa « vaisssssellllle » par exemple, est en référence directe avec les images de Janmari, répétant incessamment le même geste (dont les vaguelettes dessinées en guise d’écriture). Enfin l’expo comporte des dessins, que l’on suppose préalables, à l’action proprement dite. BTN

Jusqu’au 29 mai, 26, quai Aspirant Herber, 0467749437

 

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