Huma Bhabha au Moco Montpellier

De même qu’il y a une musique du monde, il y a sans doute un art du monde. On éprouve ce sentiment en considérant les œuvres, essentiellement sculpturales, de l’artiste d’origine pakistanaise, Huma Bhabha. Celles-là recourent essentiellement à la figure humaine même si l’on a du mal, et c’est la particularité de son propos, à identifier leur origine et leur sexe tant elles ont un parfum d’universalité. D’un côté, elles rejoignent un certain primitivisme, on pense à des totems, ou à des divinités hiératiques ; de l’autre si l’on tient compte de la diversité des matériaux utilisés, révèlent une manière tout à fait actuelle de les combiner, et l’obsession si contemporaine de l’hybridité, l’on se rend compte que cette artiste, adoptée par les Etats Unis, est une pionnière en son genre. Au Moco, une cinquantaine d’œuvres de toutes sortes nous initieront à cette esthétique qui flirte avec un grotesque calculé et un art apparemment brut mais avant tout savant. La figure humaine, c’est un peu le thème fédérateur de toute l’œuvre : un corps étrange pour ne pas dire étranger (The past is a foreigner country), sciemment incomplet et souvent magistral, démesuré comme doté d’une grande appétence mais en creux. Les matériaux sont divers : du bronze au bois en passant par l’argile ou le fil de fer, l’acier, l’incontournable céramique mais aussi le polystyrène, la photogravure ou l’acrylique. Une série en terre cuite, exposée au Mexique, clôt l’exposition. Ces matériaux sont combinés de façon inattendue, du liège avec un pneu, et l’on n’a pas l’habitude de les trouver dans la sculpture traditionnelle : bâton de rouge et crâne… Même chose dans les dessins Sans Titre où l’on trouve du collage sur photo, mais aussi du pastel révélant des visages aux yeux soulignés, sur fond de paysage dévasté. La plupart ont un aspect primitif mais le Centaur, qui ouvre l’expo, est composé d’une chaise ordinaire en blanc écaillé, sur le dossier de laquelle s’emmanche un blouson de jeune d’où émerge un visage neutre de mannequin. Huma Bhaba cultive ainsi le mystère, fait flèche de tout bois, qu’elle n’hésite pas à graver de nettes entailles à vocation sexuelle, et prouve qu’elle a saisi l’esprit de son époque, préoccupé de combinaisons inédites, ce que l’on nomme l’hybridité. Le bronze Shadow Gang, aux formes contrastées et peint en blanc, fait penser à un être-loup. Le monolithique What is love ? à un singe à grandes oreilles, telle autre à un hibou. Le titre de l’expo Une mouche est apparue et disparut (sic) renvoie à la condition éphémère de l’existence et donc relativise les prétentions des artistes tout en revendiquant une posture industrieuse, un cas particulier d’un travail collectif.
Chacun y trouvera son compte car Huma Bhabha brasse l’Histoire de l’art statuaire et pictural, sa culture asiatique et la modernité américaine. De l’Antiquité (Centaure, gémeaux dans Hood Maker), et bien avant, à Rauschenberg, et sans doute au-delà, quand on connaît la fascination de l’artiste pour les romans et le cinéma de Science-fiction. Son humanité est souvent inachevée, évidée, c’est sensible dans The bourne darkly, une créature amputée entre autres d’une jambe, comme si nous n’étions pas encore au monde (cf. Rimbaud). Toutes ces sculptures semblent en attente d’une cérémonie dont le Mystère échappe et fascine à la fois. Elles sont imposantes car les problèmes humains au fond nous dépassent ; sauf que l’art parvient à les rendre concrets. Elles sont bouleversantes car elles visent juste ! Nous nous reconnaissons en elles. Fragiles et éphémères créatures. Ce n’est pas par hasard si le crâne de vanité apparaît, en quelque sculpture… Première expo monolithique en France de cette artiste dont la sculpture Vessel résonne comme un symbole de victoire d’une Femme qui trace son sillon puisque, nous le voyons bien depuis deux décennies : la femme est l’avenir de l’art. En tout cas de son Histoire. BTN (NB : pour raison de santé, cette expo n’a pu être visitée de visu. Par ailleurs, une tragique coïncidence a voulu que les portes aient été closes le jour où j’ai pu me libérer, en raison du décès, soudain et prématuré, du responsable des collections et commissaire de l’exposition présentée ci-dessus. Vincent Honoré était très apprécié et nous allons amèrement le regretter. Je lui dédis personnellement l’ensemble de mes textes dans ce numéro.).
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