Entretien Numa Hambursin/BTN

NUMA HAMBURSIN, Dans L’INTIMITE… (par BTN)

BTN : Première question. Où sommes-nous exactement ? En quel lieu ?
NH : Nous sommes à Clapiers, dans une demeure néo-gothique construite en 1873 par Max Leenhardt, peintre montpelliérain, cousin de Frédéric Bazille et élève de Cabanel. C’est un peintre huguenot méridional. Il imaginait faire carrière à Paris mais malheureusement, à 40 ans, il a perdu sa jeune épouse décédée en couche et a dû quitter la capitale pour vivre à Clapiers. Cette maison a été son désert de la Thébaïde. Je m’y retrouve. Clapiers, c’est ma grotte. C’est une maison d’artiste, rêvée pour des artistes, et qui au fil des générations en a accueilli beaucoup. J’aime m’y retirer, m’occuper du jardin, lire, m’y ressourcer. C’est mon antre et j’y suis très attaché.
BTN : Evoquons tes origines. Tu es montpelliérain ?
NH : Je me qualifie surtout comme méridional. Quand on m’interroge sur mes origines, je pense immédiatement à ma grand-mère maternelle. Elle venait d’une famille cévenole modeste et a vécu une ascension sociale formidable grâce à la méritocratie républicaine. Elle a été médaille d’or de la faculté de pharmacie, une des premières femmes. Dans mon enfance, elle me faisait la lecture d’Alphonse Daudet et de Frédéric Mistral. Elle a eu une influence fondamentale sur moi. D’un point de vue géographique, je me sens viscéralement attaché à ce périmètre qui va de Port-Bou à Menton. D’un point de vue intellectuel, elle m’a donné le goût du récit, du conte. Cela a sans aucun doute contaminé mes goûts en matière d’art contemporain. J’aime les histoires. Je le tiens de ma jeunesse, qui a été très heureuse.
BTN : Ta scolarité, tes études supérieures t’orientaient-elles du côté de l’art ?
NH : Non, pas vraiment. J’ai eu une bonne scolarité, plutôt littéraire. Après avoir beaucoup bataillé au sein de ma famille, j’ai vécu mon passage en première littéraire comme une libération. Nous étions seulement deux garçons dans une classe de 28 filles. Pour moi qui ne me sentais pas très à l’aise dans les activités sportives ou les enjeux de virilité adolescents, c’était un vrai bonheur. A 18 ans, je suis allé suivre mon hypokhâgne à Paris mais j’avais la nostalgie de ma région. J’ai étudié le droit, à Paris et Montpellier : maîtrise de droit public, diplôme universitaire de sciences politiques et un master 2 de droit du patrimoine culturel où j’ai notamment travaillé sur la préservation du patrimoine immobilier africain. En parallèle, j’avais écrit des petits textes pour des artistes et j’ai senti que cette histoire-là m’appelait davantage. Avec le métier de ma mère, galeriste d’art contemporain depuis 1974, j’étais en fait embarqué dans ce monde depuis longtemps. Si bien qu’à 23 ans, après mes études, forcé par les circonstances de la vie, je décide d’ouvrir… une galerie !

BTN : On peut donc dire que, vers cet âge-là, ta passion pour l’art semble s’orienter vers une vocation voire une carrière…
NH : J’ai eu la chance, par ma mère, de côtoyer des artistes très jeune. Certains faisaient partie de la famille. Quand à table, on parlait de Christine, c’était naturellement Christine Boumeester. J’ai toujours visité des ateliers. A huit ans, je me revois dans celui de Louis Cane et je me souviens avoir été fasciné par l’ampleur du personnage, de ses toiles, immenses, impressionnantes, et par l’odeur de la peinture. J’avais la sensation d’être dans un laboratoire d’alchimiste et cette impression ne m’a jamais quitté. J’adore aller dans les ateliers. Je me sens comme chez un magicien. Je me souviens aussi d’Henri Goetz à Montpellier un an avant sa mort. Il dessinait et je lui tournais autour à la manière du petit prince lui demandant s’il ne pouvait pas quitter ses cercles et triangles un instant pour dessiner des choses plus intéressantes, comme des animaux. Il m’en a dessiné des animaux, et je les ai gardés, tout comme un plâtre offert par Louis Cane. Voir ces animaux sortir de sa main, c’était fascinant. En revanche, à dix ans, j’ai raté Olivier Debré, je lui ai préféré la lecture du journal de Mickey dans la voiture. Aujourd’hui je dis tout le temps à mes enfants d’en profiter.
Plus tard, à 13-14 ans, je suis envoyé en voyage linguistique à Madrid. J’étais complètement libre et on m’avait conseillé d’aller au Prado. Et là, j’ai une sorte de trou noir : pendant quinze jours, je passe toutes mes journées au musée. J’arrivais le matin et je repartais le soir. Je ne parviens toujours pas à m’expliquer comment j’ai pu, à cet âge, être absorbé à ce point par un musée, ses Goya, ses Zurbaran, Bruegel… J’en suis ressorti avec cette passion complète pour les artistes que j’y avais rencontrés. A mon retour, au lycée, tous les jours, j’allais entre midi et deux au Musée Fabre, ancienne génération. Il n’y avait personne. Le plancher craquait. J’étais seul avec les chefs d’œuvre. J’ai associé la découverte des chefs d’œuvre à une forme de solitude. Le grand plaisir consiste pour moi à être seul face à une œuvre. Dans le silence. Cela ne m’empêche pas de comprendre parfaitement le besoin de communication et de médiation qui s’impose aujourd’hui, mais je pense qu’il faut essayer d’éveiller en chacun ce plaisir, si puissant, si libérateur, qu’est l’intimité avec une œuvre d’art.

BTN : Y’a-t-il eu un moment déterminant dans la prise de conscience de ta vocation ?
NH : Au début je m’intéressais donc surtout à l’art ancien, à la peinture classique. Petit à petit la modernité est entrée en moi. J’ai eu une passion pour Picabia, Picasso, Miro et très vite évidement j’ai été rattrapé par l’art contemporain. Une personnalité comme Robert Combas a été déterminante. Je publie un texte sur lui pour une exposition. Il aime le texte et décide de l’inclure dans un catalogue sur les tatouages académiques. Cette expérience a été un choc. Quand j’ai reçu le catalogue imprimé, ça a été une révélation : c’est ça que je veux faire, écrire ! Je trouve dans la critique d’art ma voie et ma voix. Je me rends compte que la manière dont je tourne des phrases, exprime mieux que je ne le ferai à l’oral ce que je suis et la manière dont je pense. Je passe par l’autre et par l’œuvre pour parler de moi. C’est un principe que je conserve encore aujourd’hui : renvoyer à ma propre échelle, à ma subjectivité. Mauriac faisait de même dans ses articles de presse. Il pouvait partir d’un fait extérieur au sujet principal, une fleur dans le jardin de Malagar par exemple, pour retomber sur l’analyse d’une question grave, comme la Guerre d’Algérie. Cela donne une profondeur poétique et philosophique toute particulière à son écriture.

BTN : Venons-en à ton expérience de galeriste.
NH : En 2003, nous ouvrons avec Clémence Boisanté une galerie près du centre d’Avignon. Nous ne la garderons qu’un an. Avignon s’est révélé une ville sans émulation. La Collection Lambert y vivait en autarcie, sans connexion avec le reste de la ville. Nous avons commencé par exposer Claude Viallat et Daniel Dezeuze. Ensuite, nous décidons d’ouvrir une galerie à Montpellier, Boulevard du jeu de Paume avec des grands noms comme Bernard Pagès ou Erro, mais aussi des plus jeunes comme Carole Benzaken ou François Boisrond. Viendront après des artistes de notre génération issus des Beaux-Arts de Paris comme Farah Atassi, avant qu’elle ne soit connue. Le programme avait une prédilection pour la peinture figurative à une époque où elle était encore très décriée en France. Les peintres étaient comme des hussards, mais cela ne nous a pas empêché d’exposer aussi de la photo, de la vidéo, des installations… Nous faisions, déjà, très attention à présenter autant d’hommes que de femmes. Ça a été une très belle aventure. J’ai une tendresse toute particulière pour ce métier de galeriste, qui suppose que l’on s’y dévoue corps et âme. On y noue avec les artistes des liens quasiment familiaux. Certains t’appellent tous les jours. On entre dans une sorte de communauté… En institution, on voit l’artiste deux-trois fois puis la relation s’arrête une fois l’exposition bouclée. Ce n’est pas le cas en galerie, où l’on doit toujours suivre au quotidien, soutenir, exposer et réexposer… On accompagne l’artiste dans tous les aspects de sa carrière : catalogues, commandes, projets de musées, résidences etc.
BTN : L’expérience professionnelle de ta mère t’a été précieuse ?
NH : Oui. L’observer, l’écouter a été une grande source d’enseignement. Mais la plus belle leçon qu’elle m’ait donnée, et je l’admire pour cela, c’est qu’elle a toujours été fidèle à ses goûts, à sa vision, sans jamais se laisser entraîner par les effets de mode. Elle défendait ses artistes bec et ongles à tel point que de temps en temps, elle avait du mal à voir les autres. Quand elle participait à une discussion sur l’art, elle faisait toujours retomber le débat sur ses artistes. Elle a noué avec eux des relations très fortes et ne s’est jamais laissé intimider par les critiques ou la nouveauté. (coup de fil, justement, de Vincent Bioulès. Pause).
BTN : Revenons à la critique d’art. Comment en es-tu venu à la pratiquer régulièrement ?
NH : Le métier de galeriste me plaisait beaucoup mais n’était pas fait pour moi car je n’étais pas à l’aise avec la vente, ce qui est tout de même un problème… J’aimais tout ce qui était autour mais pas le cœur même du métier (rires). J’ai commencé à écrire des préfaces de catalogues pour la galerie. J’étais libre. Cela m’a permis d’apprendre à écrire comme j’en avais envie et de le faire sans contrainte. Je voulais une écriture ciselée et je l’ai travaillée d’arrache-pied. Très vite les artistes m’ont réclamé des textes. Je n’avais que 25-26 ans. Petit à petit, j’ai travaillé cette écriture en lisant beaucoup. Je cherchais des auteurs qui correspondaient à ma manière de voir les choses. Paul Léautaud m’a beaucoup inspiré, dans sa manière de sauter du coq à l’âne, du personnel à l’artistique, de raconter aussi une histoire qui finit par la critique d’art (il était critique de théâtre). Ça peut paraître bizarre car c’est un auteur qui semble décalé mais il m’a beaucoup appris.

BTN : Nous en arrivons donc à ton expérience de curateur, au Carré Sainte Anne.
NH : J’ai passé un cap quand l’expérience avec la galerie s’est achevée. J’avais trente ans. J’ai eu envie d’embrasser le monde de l’art sans que les problématiques de marché n’interfèrent. De ce point de vue, mon parcours est assez rare. En France, il existe une cloison mentale entre le privé et le public. Même si en réalité, tout le monde travaille avec tout le monde, il est rare de passer du privé au public et vice versa. On me l’a d’ailleurs souvent reproché. Encore aujourd’hui quand on veut me dénigrer, on m’appelle « le galeriste », comme si c’était péjoratif. Mais j’en suis très fier. Les subventions publiques, les musées, les centres d’art, ne peuvent pas tout. Le privé est essentiel. Les galeristes sont ceux qui permettent aux artistes de manger, de vivre, de continuer à produire. J’ai un immense respect pour ce métier difficile et exigeant.

A l’époque au Carré Ste Anne, une ancienne église transformée en centre d’art municipal, il y avait six expositions par an. C’était un outil extraordinaire que je trouvais sous-exploité. Je m’exprimais beaucoup à l’époque sur ce sujet, notamment dans les médias. J’expliquais que c’était bien joli d’avoir rénové le Musée Fabre mais qu’il était temps de se préoccuper d’art contemporain, c’est-à-dire l’art de notre époque. Je me souviens d’un dossier paru dans l’art-vues et Georges Frèche avait parlé de Bilbao + 20%. J’avais expliqué que le musée d’art contemporain de Montpellier était comme le monstre du Loch Ness, chaque année de plus en plus gros mais dont on ne voyait jamais le bout de la queue. A l’époque, l’adjoint à la culture, que je ne connaissais pas, Michael Delafosse, est passé à la galerie et je me suis montré assez agressif sur ce sujet. Par défi, il m’a proposé une carte blanche à Sainte Anne, histoire de voir ce que ça donnerait. Au lieu d’organiser une exposition collective de mes artistes, ce que tout le monde attendait, j’ai préféré ne présenter qu’un seul artiste, Stéphane Pencréac’h, pour une exposition immersive qui s’emparerait de tout le lieu. Cette exposition a rencontré un beau succès. J’ai alors proposé au maire Hélène Mandroux un projet de long terme pour Sainte Anne qui mettait en place un comité autour d’une programmation qui serait plus exigeante au long de l’année, en osmose avec la grandeur de ce site si particulier. Le lieu a très vite gagné reconnaissance et spécificité nationales : on y voyait des choses rarement vues ailleurs. L’artiste avait pleine liberté, on lui enlevait les chaînes invisibles que lui-même parfois se met au pied. Il lui fallait se confronter en ce lieu avec l’histoire de l’art, une architecture symbole de notre culture chrétienne, un certain sens de la grande histoire et de la transcendance. Mon rôle a souvent été de calmer les craintes des artistes et de les pousser dans leurs retranchements. Certains comme Abdelkader Benchamma par exemple avaient peur d’en faire trop. Je lui ai conseillé de faire confiance à sa main. Le deal était que l’on n’avait peut-être pas beaucoup de moyens mais beaucoup de liberté. Certaines expositions ont marqué l’art contemporain aux yeux du public. J’ai invité l’artiste Japonaise Chiharu Shiota, quand elle était encore peu connue, trois ans avant sa spectaculaire participation à la Biennale de Venise où elle représentait son pays. Tout le monde me parle encore de son installation de fils noirs tissés à travers la voûte. L’artiste Camerounais Barthélémy Toguo, aujourd’hui exposé à Pompidou et au Musée du Quai Branly, a conçu une installation totale, avec des cercueils, pour évoquer le problème des migrants. Le Philippin Manuel Ocampo, qui lui aussi a eu les honneurs de la Biennale de Venise des années après, a travaillé dans l’église pendant des semaines à des toiles gigantesques, inédites. D’un certain point de vue, mon expérience passée de galeriste, m’a donné un rapport très décomplexé aux artistes et à l’exposition. J’ai toujours privilégié une relation de confiance et un esprit de défi, d’expérimentation. Mon rôle a toujours été de mettre les artistes et leur force de créativité en avant, avec humilité et discrétion.

BTN : Et l’espace Bagouet ?
NH : C’est une autre partie de ma personnalité. J’ai une tendresse pour les oubliés de l’histoire, ceux qui avaient du talent mais n’ont pas eu de chance, ou pas assez de chance, ceux qu’on peut appeler les petits maîtres. Dans cet espace municipal à deux pas du Musée Fabre, j’ai montré des artistes languedociens de la fin du 19ème au début du XXème. Je pense à Camille Descossy, grand directeur de l’école des Beaux-Arts, qui est un discret lumineux. Je me souviens que Vincent Bioulès avait demandé de restaurer, avant l’expo, les toiles de son maître et qu’il avait les larmes aux yeux quand il a été autorisé, par son fils, à le faire. C’était un moment très émouvant.

BTN : On en arrive à Hélénis :
NH : Vers 2013, Thierry Aznar, patron d’Hélénis, m’a contacté pour un projet architectural à La Feuillade, avec son magnifique jardin. Il souhaitait y intégrer une dimension artistique, en installant des bustes anciens. A la place, je lui ai proposé de passer commande à des artistes contemporains. J’ai d’abord pensé à Bernard Pagès et Alain Clément, pour leur art du volume. Puis j’ai suggéré Vincent Bioulès pour créer sur mesure de grands pastels pour les intérieurs. J’avais précisé que les artistes de cette génération ont une conscience aigüe de l’Histoire, et que sans chercher à « épater le bourgeois », ils chercheraient un équilibre fin entre patrimoine et art contemporain. Il m’a donné son accord. Une grande sculpture de Combas à Castelnau-le-Lez a suivi, puis bien d’autres, des jeunes et des moins jeunes. Avec Hélénis, nous avons renoué avec une tradition qui voulait que l’art accompagne les projets architecturaux. L’artiste vient en amont, travaille avec les architectes pour que la proposition colle avec les lieux et ne soit pas hors-sol. Quand l’Hôtel Richer de Belleval a été racheté, le groupe a rapidement pensé à créer une Fondation. Or, le monument historique était très abîmé, dans un état catastrophique. Il fallait inventer un autre modèle, pas un énième lieu d’exposition temporaire. Le lieu est labyrinthique, c’est un millefeuille historique, du Moyen Age au XXème. Je me suis dit que, étant donné une certaine défiance du public envers l’art contemporain, on pouvait faire une espèce de « statement » en montrant que la création d’aujourd’hui était au moins aussi importante que celles des siècles passés. Qu’il faudrait des artistes capables de s’inscrire dans le temps long de l’histoire et dont les œuvres sur place seraient destinées à l’avenir. Il fallait travailler sur des thèmes universels, et non sur l’actualité ou la sociologie : l’amour, la mort, le temps, l’Histoire… C’est ainsi que nous avons pu, avec Juliana Stoppa, travailler avec le grand américain Jim Dine, mais aussi l’inclassable star belge Jan Fabre, les français Marlène Mocquet, Abdeldkader Benchamma ou la toute jeune Olympe Rocana-Weiler, seulement 30 ans. A tous, j’ai demandé de concevoir des œuvres qui soient pensées pour les siècles, les générations futures, et pour être des chefs d’œuvre… Dans un lieu aussi majestueux, il y avait toutes les conditions d’une telle quête… Les trois derniers avouent que c’est leur œuvre la plus aboutie… Peu d’artistes mais des œuvres décisives. Après près de trois ans de travaux et de rénovations, la fondation GGL-Hélénis sera bientôt inaugurée. Avec son hôtel et son restaurant, elle proposera une expérience unique, combinant hospitalité et gastronomie, art de vivre et arts plastiques, patrimoine et art contemporain.

BTN : Venons-en à Malmaison et Cannes.
NH : Mon histoire à Sainte Anne se termine de manière difficile. Je donne ma démission pendant le vernissage de l’artiste allemand Jonathan Meese. C’était un moment douloureux car j’étais très attaché à ce projet de Sainte Anne mais il faut savoir partir quand sa liberté est entravée, et la censure que je subissais était devenue insupportable. A cette époque, je n’avais plus envie de poursuivre dans la fonction publique. J’avais l’impression d’en avoir éprouvé toutes les limites, humaines, politiques, budgétaires… Je pensais me consacrer à la Fondation Hélénis et me recentrer sur l’écriture et les textes critiques. J’ai d’ailleurs décroché le prix 2018 de l’AICA France (Association Internationale de la Critique d’Art) ce qui m’a fait immensément plaisir. Et puis un jour par hasard, on me fait parvenir une proposition : Cannes recrutait un directeur des musées. On parlait de la Malmaison pour faire un centre d’art sur la Croisette. Cannes est la deuxième ou troisième ville la plus connue de France dans le monde. Il y avait un enjeu intéressant. J’y ai créé le pôle Art Moderne et Contemporain de Cannes, regroupant, entres autres La Malmaison, Le Suquet des artistes, ancienne morgue souterraine, et la villa Domergue sur les hauteurs de Cannes. J’avais deux points de mire : donner une identité forte au Suquet des artistes qui ressemble à une grotte. J’y ai mis l’accent sur la jeune génération avec notamment Nazanin Pouyandeh, d’origine iranienne, ou Olivier Masmonteil, tout en montrant quelques artistes plus reconnus comme Laurie Anderson en partenariat avec la Quinzaine des réalisateurs ou encore le grand peintre de la figuration narrative Gérard Schlosser. Mon autre grand projet a été la restructuration de la Malmaison qui verra le jour en 2024 et qui changera le paysage de l’art contemporain sur la Côte d’Azur. J’y ai montré la période la moins connue de Niki de St Phalle, à ses débuts, puis le portraitiste d’Obama, Kehinde Wiley, déjà star de l’art international. J’ai beaucoup aimé cette ville, « née d’un baiser du soleil à la mer », comme disait Mistral. J’en parle le vague à l’âme. La Malmaison comportera trois étages, une terrasse avec vue sur les îles de Lérins d’un côté, sur l’Esterel de l’autre. C’est un très beau projet. J’en suis fier.

BTN : Parlons à présent de l’avenir… Quels sont tes projets plus personnels ?
NH : Après l’inauguration de la Fondation GGL-Hélénis, j’enchaînerai le 1er juillet sur le MO.CO. Mon objectif est double : poursuivre la montée en puissance internationale du MO.CO, toute jeune institution tripartite, et, en parallèle, l’inscrire dans la chair de son territoire. Ce projet est extrêmement structurant, en termes culturels, pour la septième ville française qu’est devenue la métropole de Montpellier. Le MO.CO a vocation à être dans le peloton de tête des grandes institutions françaises. J’ai envie que le MO.CO soit exigeant, il l’est déjà, mais qu’il soit aussi populaire. J’aimerais que l’on puisse y montrer toute la diversité de la création, aussi bien le parcours des grands artistes actuels, que des expositions plus expérimentales, engagées. On a la capacité d’y montrer toute l’étendue de l’art contemporain. Le MO.CO doit avoir pour mission de réconcilier une partie de la population, réticente, avec l’art contemporain. C’est une ambition qui va m’occuper pendant quelques années. Sur un plan plus personnel, j’écris un livre sur les rapports de l’art contemporain avec la postérité et son inscription dans le temps.

BTN : Qu’as-tu envie d’ajouter que nous n’ayons pas évoqué ?
NH : On me voit comme un défenseur de la peinture. Et c’est vrai. Ma génération a vu la peinture reprendre des couleurs alors que l’on évoquait régulièrement sa mort depuis Marcel Duchamp. J’ai eu envie de m’inscrire en faux car c’est une vieille bête qui a plus de 35000 ans. On a découvert une grotte peinte en Malaisie qui aurait 41000 ans. On a gagné 6000 ans depuis la grotte Chauvet. Mais ce n’est pas parce que j’aime la peinture que je ne vois pas le reste. Au contraire. Ce qu’il y a de fabuleux c’est qu’elle s’inscrit dans un réseau beaucoup plus vaste (installation, vidéo, sculpture etc.) et qui au bout du compte la nourrit.

BTN : Aurais-tu, pour terminer, un secret à nous révéler ?
NH : Pourquoi pas ? J’ai une passion pour le dessin, et plus particulièrement pour le Nu. J’aime bien l’idée de Bruyas d’avoir un thème sur lequel travaillent la plupart des artistes… Au fil des années, j’ai rassemblé pas mal de ces dessins de nus, du présent, du passé et même des anonymes, que j’ai accrochés dans le couloir qui mène à la chambre de mes enfants. Peut-être que secrètement j’ai l’espoir que l’un d’eux travaille dans le domaine de l’art.
A long terme, j’aimerais aussi me pencher sur la critique d’art, un peu oubliée et aujourd’hui phagocytée par les sciences humaines. C’est dommage. On a une tradition qui remonte à Diderot puis Baudelaire et Malraux et qui est en train de perdre son souffle. Mon ambition serait de lui redonner une tournure véritablement littéraire, ce que j’ai défendu pour le prix Aica. Lorsque l’aventure du MO.CO s’arrêtera, c’est une question à laquelle je me consacrerai. (Propos recueillis le 19 mai, à Clapiers).

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