
EGLE VISMANTE
COMME LES YEUX DE L’AIGLE
En poussant le portail qui mène à la porte de l’atelier installé dans le quartier populaire de Saint-Roch à Nice, on entre dans une sorte d’atelier-bureau partagé on fond d’un jardin. C’est là que se produit et se stocke toute l’œuvre d’Eglé Vismante.
Sur une étagère, attendent de rencontrer à nouveau la main des objets collectés à l’occasion de randonnées dans des territoires baltiques, d’où est originaire l’artiste (Lituanie) ou du Mercantour : pierres, lichens, racines, stalactites que l’on retrouve dans des dessins tels que Manuport ou Cloud of knowing. Ces matériaux et ce qu’ils lui inspirent pourront nourrir des dessins aux techniques mixtes qui privilégient le fusain et mettent en situation des scènes de nuit, mais aussi des cyanotypes, des anthotypes bleus ou verts, des coffres de plexiglas fluos gravés, des créations sur textile et des installations.


De manière quasi obsessionnelle, Eglé Vismante fusionnent ces objets avec son vécu, des personnages mythologiques ou tirés des traditions populaires et païennes. Les allusions à la mythologie grecque ne manquent pas, comme son Icare en chute libre dans un trou noir, Croquis avec vieux idoles, un centaure ou un minotaure en lutte. Une large place est attribuée aux chevaux dans les œuvres comme dans la vie, avec lesquels elle entretient une sorte de conversation intime. A l’instar de Système par défaut de 2025, l’allusion à l’entropie produit des transformations inattendues et incongrues. De même, dans les dessins de chevaliers qui ne font qu’un avec leur monture, la figure équestre est associée à la guerre. Ceux-ci traversent les dessins comme des passeurs de liberté entre des mondes pluriels, des paysages aux chemins parfois inaccessibles pour le marcheur. Tout ce monde riche de puissances évocatrices forme son propre lexique iconographique.


Parce que l’artiste creuse des espaces liminaux ; ces espaces de franchissements troubles, seuils obscurs, lisières chargées de mystère ou encore passages, elle semble s’inscrire dans une esthétique de l’angoisse comme dans Liminal et le dessin Sans titre de 2025 d’où émerge une stupéfiante beauté exacerbée, entre deux mondes. Ces zones sont également des lieux d’échanges et de franchissements. Dans les fusains, elle crée donc des zones transitoires qui sentent la poudre et le soufre, le vent du nord et les résurgences nocturnes ; on perd l’horizon, le ciel foudroie, (mais est-ce que cela provient véritablement du ciel?) éclaire des sites pré ou post industriels imaginaires, pré ou post apocalyptiques, où des secrets se trament jusque dans les nuages. Des pluies s’effondrent, pluies d’eau ou de pierres ou de feu céleste. Calme inquiétant d’un avant ou d’un après.

Des formes jaillissent entre rêves et cauchemars et suggèrent que la vie cosmogonique s’immisce de façon soudaine dans l’inconscient, rappelant ainsi que le pouvoir dont l’humain se croit le détenteur et le maître, vire de bord. A propos de ces « portails » liminaux, elle écrit : « J’ai commencé à m’intéresser à l’idée des interfaces (avec mon travail de design graphique, j’y pense assez souvent…) comme un moyen de représenter des idées et symboles différents ensemble. Le dessin au fusain est un premier essai dans cette direction. Les représentations des interfaces prolifèrent dans la science-fiction, où elle devient un outil indispensable pour interagir avec le monde réel ou virtuel. De plus en plus, nous vivons également avec de nombreuses interfaces homme-machine au quotidien. Il existe donc des notions communes entre l’idée de l’espace liminal et celle de l’interface : toutes deux permettent le transfert d’information entre deux lieux ou concepts de nature différente. L’interface reste un dispositif d’échange extérieur, tandis que l’expérience liminale relève d’une dimension psychologique et interne. Dans la plupart des mythologies et folklores, certains éléments naturels agissent comme des barrières entre le monde des vivants et le monde chthonien, ou encore le monde des dieux. L’eau et le feu ont toujours eu des significations particulières et chargées. Dans le dessin au fusain Liminal, le motif du feu répond à ce qui se passe au premier plan avec les « étoiles filantes ». La composition permet aussi de centrer le regard sur le personnage principal. Les différents plans évoquent cette idée de couches, d’interfaces entre le personnage et le monde. »

Le doute et le trouble s’installent. Les personnages sont masqués ou voilés ou gommés puis dissociés, de sorte que leur hybridité se confond dans les tourbillons de l’univers. Le feu leur confère une énergie, il les nourrit et les consume. Il les éclaire et les purifie. On retrouve ou on perd la mémoire, on se découvre dans un genre de miroir à facettes qui brouille notre identité.
L’humain se montre défaillant, vulnérable et fragilisé et « le pouvoir obscur de la force » n’est résolument pas du côté de celui qui est doté du pouvoir de détruire et de se détruire, puis d’embarquer dans sa chute, tout ce qu’il touche ou tout ce qui constitue son environnement.
Non pas qu’il y ait volonté d’un message direct, mais le dessin au fusain déploie des matières végétales ou minérales, des fluides et des ombres qui soulèvent inquiétudes et doutes. Tout percute nos certitudes dans quelque-chose mouvant que le romantisme en peinture a promu, de l’ordre de la mélancolie. Danses de projectiles, rayons indéfinissables comme dans Starcatcher, combats de monstres anthropomorphiques (on pense à quelques jeux vidéos ou aux jouets Transformers) forment le décor de personnages hybrides comme le Chevalier. Ces traits, lignes rayant et animant l’espace comme des faisceaux lumineux, confèrent au dessin une indéniable dynamique.

Des racines remplacent les cheveux et s’emmêlant, donnent l’impression qu’elles piègent dans une cage ou une prison, le personnage emberlificoté dans un enchevêtrement de lianes, de branches comme dans Bodysuit. Cet entremêlement forme un tout d’une plombante force évocatrice.

Par ailleurs Eglé Vismante a eu l’occasion de s’imprégner du poème de Brautigan All Watched Over by Machines of loving Grace1, dont on sent qu’il habite une partie des dessins, et l’un d’entre eux porte le titre éponyme. Un œil sorti de la fumée et de la nuit est spectateur apeuré de la scène, il observe. Le poème visionnaire, utopique ou ironique, écrit en pleine période beatnik et publié en 1967, préfigure de cocasses mélanges des genres. En effet on y lit que l’homme dans la nature et les ordinateurs, « une écologie cybernétique » (avec des machines en général) feraient bon ménage en libérant l’humain du travail.

Dans les encres de couleurs ou des procédés chimiques comme dans les cyanotypes, les formes qui volent ou s’enlisent dans le bleu, passent de l’irréel à une réalité tangible comme la disparition d’un iceberg et les mystères des océans dans leurs abysses. Corps, arbres, montagnes, pierres dressent une sorte de corpus des fantômes, occupant l’espace mental en même temps que l’espace du dessin.
Entre chute et ascension, Eglé Vismante peuple ses dessins de fantômes ou d’esprits maléfiques, comme sortis des contes nordiques. Ses dessins sont habités. Elle les campe dans un espace surnaturel où les éléments terre, eau, air, feu tiennent lieu d’acteurs.

Le dessin narratif d’Eglé Vismante nous interroge alors sur l’impermanence et sur la pérennité des êtres et des choses, qui hantent notre mémoire. Les corps sortis de terre, ou en flottement ne sont jamais complets. Morcelés, ils ont souvent perdu la tête. La métaphore de la folie prend formes. Nous retrouvons des fragments du corps (et quelquefois des fragments de dessins dans le dessin tels que des espaces-pages) comme une métonymie de l’humain, d’une partie pour le tout. Les yeux de Regards semblent nous fixer et se perdre dans l’inconnu de paysages aux reliefs extra planétaires. Un Cœur incandescent irradie dans un rouge fluorescent, en diffusant ses énergies ou ondes. Troncs humains comme troncs d’arbres épousent un univers sans limite et semblent passifs comme des démons et des demi-dieux tombés du ciel, terrassés par des batailles qu’ils ont provoquées, subissant un sort dans lesquels le combat est sans issue.

Il en va ainsi de la série Petrichor où les gouttes du sang des pierres et leurs larmes font écho à celles des humains à moins que, les pierres, tout en ayant leur vie propre, ne soient également des réceptacles de mémoire des tourments humains, dispersés dans un Nowayup chargé de lumière, qu’on pourrait croire annonciateur de mauvais présage. L’expression populaire « avoir un cœur de pierre » prend un sens littéral puisque dans la culture et l’imaginaire d’Eglé Vismante, les pierres peuvent être dures, abruptes comme tendres. Elles possèdent des pouvoirs, peuvent se vexer. Capables de s’émouvoir et de pleurer par l’animisme qui les caractérisent, la tradition leur prête ainsi sentiments, émotions comme à tout ce qui vit sur terre. Âme réelle ou âme par procuration, la nature ou plus exactement la planète avec ses propres éléments, interagissent avec l’humain et déploie son emprise hors de contrôle. Eglé Vismante en saisit la matière et s’approprie ainsi les éclats d’un monde en profondes mutations et en partance.

Les petits formats comme les grands distendent les limites du support, comme s’ils étaient liquides et aériens, comme si leur contenu, par des traits, faisceaux, éclairs ou rayons qui reliraient la terre au cosmos, se dispersait dans l’impalpable éther2.
Dans ce qui avoisine un enfer terrestre et céleste, comment ne pas songer à Dante et à son Virgile qui cherche désespérément à se frayer un chemin avec son mentor, hors des champs (des chants pour Dante) de la religion et des turpitudes socio-politiques, et de ses déchirements amoureux. Des formes oniriques fugitives et évanescentes en proie à leur solitude et à leur destin. Les personnages aussi bien assimilables à des jeux vidéos ou à un film de SF : humain-robot, humain-arbre, humains-bête, monstres semblent de passage dans un monde ténébreux ou la Terre comprise dans une cosmogonie fictive, s’efforce de résister à des forces adverses et antagonistes violentes.
L’œil d’Eglé comme l’œil panoramique de l’aigle, comme les yeux disséminés dans ses dessins, affirment une présence intemporelle dans nos paysages mentaux et naturels.
Les pieds, les pattes irrémédiablement saisis dans le magma, les tourbillons et les remous, toutes ces présences réelles, fictives, spirituelles recomposées, demeureraient alors, les spectatrices impuissantes du désastre. Peut-être alors, à son niveau, le pouvoir du dessin, sa traversée, nous transformerait, le temps du dessin.
Sophie Braganti, mars 2025.
Présence (in)volontaire
Galerie Bleue et Chapelle des Pénitents Blancs
Vence
Du 27 février au 13 mars 2026

Eglé Vismante chez Espace à Vendre
1 Tous surveillés par des machines d’amour et de grâce
( de Richard Brautigan )
Il me plaît d’imaginer ( et
le plus tôt sera le mieux! )
Une prairie cybernétique
où mammifères et ordinateurs
vivent ensemble dans une harmonie
mutuellement programmée
comme de l’eau pure
effleurant un ciel serein.
Il me plaît d’imaginer
( tout de suite s’il vous plaît! )
une forêt cybernétique
peuplées de pins et d’électronique
où le cerf flâne en paix
au milieu des ordinateurs
comme si ils étaient des fleurs
à boutons rotatifs.
Il me plaît d’imaginer
( et ça doit arriver! )
une écologie cybernétique
où, libérés de nos labeurs
et retournés à la nature
auprès de nos frères et sœurs
mammifères,
nous sommes tous surveillés
par des machines d’amour et de grâce.
Tirés du recueil « C’est tout ce que j’ai à déclarer » oeuvres poétiques complètes, édition bilingue, Richard Brautigan, traduit par Thierry Beauchamp, Frédéric Lasaygues et Nicolas Richard, LE CASTOR ASTRAL
2Ether, qui se définit ainsi : les effets divers qui ont été les trajectoires des planètes (pour Descartes), la transmission de la force gravitationnelle (Isaac Newton), le transport de la lumière (depuis Descartes, Robert Hooke, Newton et bien d’autres jusqu’au début du XXe siècle), le transport de la force électrique, magnétique, et ensuite du courant électromagnétique, voire de la création de charge électrique chez certains corps, ainsi que la création d’une force répulsive, autour des corps, contrecarrant la gravitation (pour Pierre-Simon de Laplace expliquant les phénomènes gazeux)Wikipédia. On peut également lire dans le CNRTL que dans le domaine de la cosmogonie, le fluide subtil est considéré comme l’un des éléments fondamentaux ou la substance fondamentale d’où procède toute la création. Par opposition à la matière inerte l’éther est la substance ou la manifestation matérielle du principe qui l’anime et par extension, le principe lui-même. En physique l’éther serait extrêmement ténu, élastique, universellement répandu dans le vide comme dans la matière et que l’on croyait liée à l’apparition ou à la transmission des phénomènes lumineux, électriques, calorifiques, magnétiques. Enfin, dans l’Encyclopédie universelle, « Éther », la traduction du mot grec ἀιθ́ηρ (de ἄιθειν, brûler par le feu), laisse supposer que l’éther était considéré comme parent d’une substance unique, susceptible d’engendrer toutes les autres ou, tout au moins, qu’il s’agissait du plus subtil des quatre éléments.Pythagore pensait que l’âme de cette grosse machine était l’éther d’où sont tirées les âmes particulières. Toutefois, l’usage du mot « éther » dans l’œuvre de Platon conserve seulement du feu initial les caractères de finesse et de pureté: Ce qui vient hiérarchiquement après le feu, c’est l’éther. Il sert à l’âme pour façonner des vivants qui ont pour propriété de contenir en majeure partie la substance même de ce corps » (Platon).













