Deux poids, deux mesures

Entre Paris et Venise

Le 20 Avril 2022

I O o I

Deux poids, deux mesures

Sortie de résidence – Gilles Pourtier

 

Avant-propos.

En 1968, sort dans les salles obscures le désormais incontournable 2001 : l’Odyssée de l’Espace de Stanley Kubrick. Inspiré de la nouvelle de C. Clarke, le film traite de plusieurs rencontres entre l’humanité et un monolithe noir. Les thèmes de l’évolution de cette dernière, de l’impact de la technologie sur celle-ci ou encore de la projection de la psyché humaine dans l’objet mécanique et bien sûr, le développement de l’intelligence artificielle y sont largement abordé en de nombreuses paraboles.

En 1986, Jean Van Hamme et Grzegorz Rosinski, se partage la réalisation (l’un au scénario, l’autre au dessin) de la bande dessinée Le Grand Pouvoir du Chninkel. Cet autre monument du récit fantastique met en scène le créateur des mondes : U’n, qui apparaît sous la forme d’un grand parallélépipède noir.

Nous pourrions aisément continuer ainsi les citations où les grands moments de notre histoire contemporaine passent par la création d’un parallélépipède obscur où il nous faut scruter notre devenir propre, mais aussi celui qui nous adviendra communément.

Est-ce que finalement un unique Carré noir sur fond blanc, réalisé pour la dernière exposition futuriste, n’en était pas déjà un ? Est-ce que somme toute, l’écran noir de nos téléphones n’en est pas un non plus ? Nous avons encore toutes et tous en tête le grand monolithe anonyme retrouvé dans le désert de l’Utha…

La liste est encore longue…

I : Le bâton de granite noir, dernier ressortissant du trait vertical qui à de nombreuses fois symbolisé l’homme dans son écriture. ôÉgalement le 1 à l’opposé du 0 dans son codage numérique.

C’est en choisissant de travailler en collaboration avec une marbrerie que Gilles Pourtier continue de questionner cette forme et cette surface polie, qu’il continue de dérouler le fil des questions relatives à la matérialisation d’une conscience humaine, des questions de représentation d’une identité collective, propre à notre humanité, au travers de formes géométriques. Ce choix ne relève pas simplement du memento mori. C’est sans nul doute aussi et surtout pour se rapprocher de l’élément premier : le minéral.

Gardons à l’esprit que c’est le marbrier qui fournit les stèles funéraires, elles aussi souvent sombre et à la surface desquelles nous pouvons voir notre propre reflet. Cependant ces stèles ne sont pas levées. Par ce simple geste, nous admettons communément qu’elles représentent quelque chose de passé.

La première série de sculptures que Gilles présente donc est levée sur des tasseaux. Ces grands monolithes filiformes de granite noir et de hauteur différente, portent les prénoms en consonnes et pèsent le poids et mesure la taille de personnes bien précise (dont celle de l’artiste). Une abstraction mathématique simple qui condense l’humain à la pierre dans un rapport poids – taille – matière.

Une des faces de chacun des monolithes est polie, comme pour que l’on puisse y voir son propre reflet, y projeter notre propre psyché.

Si cette surface miroir nous mets une fois de plus face à notre condition d’être humain mortel, ne nous pose-t-elle pas la question de notre devenir dans une abstraction qui touche du doigt le traitement des données d’une intelligence artificielle collective en cours d’écriture ?

I

Si la projection individuelle est facile à la surface de ces pierres dressées, c’est l’identification collective qui semble plus ardue. Alors qu’y a-t-il de mieux que le cercle pour représenter un ensemble, un tout, un visage avec deux yeux, comme nous l’avons tous fait enfant … ?

O o : les yeux de la machine qui nous renvoie notre regard.

 

 

 

 

Le reflet d’une intelligence…

Il est drôle de repenser au final que la première machine est née avec le cercle et que de la roue descende toutes les autres créations mécaniques. Il est encore plus drôle de ce dire que c’est au travers du cercle de notre iris que nous nous reconnaissons les uns les autres, que c’est de cette forme géométrique que nous concevons l’altérité mais aussi l’ensemble.

C’est dans une autre forme que Gilles Pourtier va chercher les traces d’une humanité collective. Et s’il est facile pour chacun d’oublier ce que nous ne voyons pas, c’est aux artistes de nous donner l’opportunité de le regarder à nouveau.

A la base de toutes machine à laver, comme une fondation, il y a un bloc de béton qui permet de stabiliser la machine lorsque la force centrifuge de sa rotation est trop forte.

C’est cette forme géométrique, étonnamment anthropomorphe que Gilles a choisi de reproduire, également en marbre, au sein de sa résidence dans la marbrerie Anastay.

Ce sur quoi il faut peut-être s’attarder, c’est sans doute sur le fait que l’artiste décide ici de ne pas conserver la position initiale de la forme géométrique reproduite (étendue sur le sol), mais que ce dernier prend alors à nouveau la décision de la dresser, posée sur un socle de parpaings et de marbre, créant alors un étonnant visage.

Les digressions autour du socle de et de l’œuvre sont déjà trop nombreuses pour que je revienne dessus en vulgarisation rébarbatives. Il est pourtant à noter ici que Gilles décide d’ériger sur un socle constitué d’éléments de construction, la fondation d’une machine, étrangement anthropomorphe et dont les orbites vides, nous regardes avec insistance.

O o

Il existe de nombreuses pierres dressées de par le monde et la force de ce symbole est indiscutable. Alors quand l’artiste dresse face à nous la fondation d’une machine et que celle-ci semble nous regarder, ne devons-nous pas nous rendre à l’évidence, et envisager que l’abstraction de nos propres existences en 1 et en 0, n’était pas déjà en train de s’écrire avant l’ère informatique, et avec elle les premières I.A. ?

A plus forte raison lorsque l’artiste nomme ici aussi ses sculptures avec les prénoms identifiables : Philip, Stuart, Alison et Dave

Et puisqu’il s’agit ici d’une certaine forme d’écriture, n’oublions pas de parler de la troisième et dernière œuvre produite : Un livre d’artiste édité en 10 exemplaires. Il s’intitule Copacabana Black Horse.

Il compile les différents noms des pierres (granites et quartzites), utilisés au sein de la marbrerie. Simplement classés par ordre alphabétique Gilles les fait un a un, descendre sur l’espace de la page, comme s’il s’agissait d’un flip book où les noms des pierres devaient au final retourner sur le sol.

Parmi mes préférés : Artic Rainbow, Bel Horizon, Blue Eyes, Colonial White, Paradisio Classique… Et ainsi s’écrit le nom des pierres, celles qui toujours, nous ramène aux écritures de nos histoires individuelles ou collectives.

I O o I

Léo Marin

Lien vers la visite virtuelle de l’exposition :

my.matterport.com/show/?m=bGSQK1ubgTL

     

 

 

 

 

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