Robert Combas, Le Pont du Gard, Vers (30)
Combas au Pont du Gard, cela peut toujours se concevoir oui mais pourquoi ? En fait, les rapports entre le prestigieux monument romain et le chef de file de la figuration libre sont plus étroits qu’il n’y paraît. Je n’en donnerai pour preuve que les références permanentes, de ses débuts (Le Guerrier soldat grec date de 1984) jusqu’à aujourd’hui (Le soldat-gardien du pont, de 2026), à l’antiquité gréco-romaine, à ses hommes illustres (Alexandre, de 2025), à ses déesses ou dieux (La déesse Isis-Vénus, sculpture réalisée en 2008 , Diane, Apollon, de 2025, le Dieu du tonnerre, de 1994), à ses héros prestigieux (Achille, peint en 1988), à ses combattants plus anonymes (Les gladiateurs de Narbonne, de 2024) et surtout à ses épisodes épiques que chacun conserve en mémoire, telle la Guerre de Troie, réalisée dans les années 80 pour le galeriste Lambert. On y ajoutera des scènes de batailles en grand nombre : Bataille de romains contre des barbares sûrement européens, tapis confectionné en 2015, Extrait de guerre, qui devrait en étonner plus d’un par la complexité de sa composition et qui est de 2018, Le contournement de Sète par Hannibal et ses fameux éléphants blancs défilant de profil et de droite à gauche, peint en l’an 2000. Et encore : Le joli spectacle équestre, de 1988, qu’il faut interpréter de manière ironique, c’est bel et bien une boucherie héroïque, Bataille intemporelle, de 1988, toile où l’amour semble triompher de la violence ambiante, et même Portrait de Geneviève ma fiancée en princesse du sud, de 1987, où le corps mollement alangui de la femme aimée semble ignorer les combats qui se profilent en arrière-plan. Ajoutons-y, L’hippocampe, de 2018, qui flirte avec le fantastique, le facétieux Motoromain, hybride, de 2001 où, en référence objective à Fernand Léger, l’artiste semble concilier l’antique et le moderne… Et c’est bien ce qui se joue dans cette exposition : Conjuguer l’antique au contemporain. Une telle fidélité à une époque éloignée de notre contemporanéité interpelle et interroge. Il faut se souvenir que Combas puise pas mal de ses sujets dans les comics et autres films de série B, avec des héros qui ne sont que les avatars des héros antiques, de même que les scènes de guerre ne font que rejouer sempiternellement l’Iliade, avec des moyens actualisés. Par ailleurs, le combat au corps à corps n’est pas sans rapport avec celui qu’accomplit le peintre avec sa toile. Alors Combas, pourquoi pas, oui !
Pour se mesurer à la merveille architecturale, Combas a choisi en règle générale des grands formats, la Guerre de Troie avoisine les 9 mètres de long. Sa série de tableaux sur-humains, le plus souvent intensément colorés avec la virtuosité qu’on lui connaît, est censée animer de sa violence et de ses passions un monument qui demeure statique et pour toujours couleur de pierre. Les œuvres de Combas y apporteront de la vie, du mouvement, de l’intensité colorée. Un spectacle visuel est d’ailleurs prévu, en collaboration avec Christophe Berthonneau du célèbre Groupe F, sous forme de « mapping » épousant en images les parties visibles de l’aqueduc (à découvrir tous les soirs de juillet et août à la tombée de la nuit). Inversement, sa série de portraits récents d’hommes illustres (Caracalla, Démosthène, Brutus, quelques coupes et statues de corps féminins amputés…), en noir et blanc à base d’encre et autres techniques, se compose de petits formats mais dont la présentation globale finit par accéder aussi à la monumentalité. Il s’agit de Tatouages académiques, renvoyant à des arts primitifs dont l’origine se perd dans la nuit des temps, conjugués à des références muséales célèbres. De toute façon, grand format ou pas, l’œuvre de Combas est suffisamment démesurée, dans chaque toile, pour ne pas s’embarrasser de la robustesse du fameux pont. Il suffit de voir comment il sature ses tableaux (Extrait de guerre, les gladiateurs…)… Certes par horreur du vide mais aussi parce que l’artiste est embarqué dans une quête perpétuelle d’une représentation optimale qui tend à s’abstraire de son excès même. Ce point est capital pour comprendre l’évolution du peintre. Il faut être également attentif à l’importance qu’il accorde au casque, lui aussi traité comme une œuvre d’art dont il est le symbole.
Enfin si l’on considère que le Pont du Gard a été créé en pleine adolescence de l’humanité (la préhistoire étant son enfance), on n’aura aucun mal à démontrer comment l’œuvre de Combas pérennise cette période de la vie où l’individu se construit de ses références décisives (BD, rock, ciné, pub etc.) et de sa confrontation initiatique au monde. Son « inspiration » puise dans les sensations colorées (Pensons au Rimbaud des Voyelles) plus ou moins retrouvées de l’enfance, les traits et cernes font surgir un univers sous les pinceaux du peintre ( c’est la phase de construction) dont la maturité acquise lui permet d’accepter, ou pas, la composition, de titrer et signer l’œuvre entreprise. Combas et le pont du Gard étaient donc faits pour s’entendre. Et si celui-ci pouvait ouïr, nul doute qu’il eût été sensible à l’humour dévastateur du plus sétois des lyonnais. Sauf qu’il n’y a pas que la rigolade, dans sa peinture, y’a aussi l’art… (disait Queneau)…BTN
Du 29-05 au 1er-10












