Exposition « Elle déferle et dévore »

« Elle déferle et dévore » se poursuit au MuPho – Musée de la Photographie de Saint-Louis, Sénégal jusqu’au 30 septembre 2026.

L’exposition réunit les œuvres photographiques de Primo Mauridi, Martin Lukongo et Mugabo Baritegera, trois artistes qui vivaient et travaillaient à Goma, capitale du Kivu (RDC), avant la prise de la ville par les rebelles du M23 en janvier 2025. Cet événement qui fait suite à trois décennies de conflits, a contraint de nombreux habitants, dont plusieurs artistes, à l’exil.

Présentée au Musée de la Photographie de Saint-Louis du Sénégal, cette exposition rassemble des œuvres qui révèlent les contrastes d’une région dont l’extraordinaire luxuriance est autant source de vie que de convoitises.

 

« Grâce à un rituel de réveil, Nyabhingi la déesse de l’abondance s’élève du souffle de Lyangombe Mazuku. Elle doit guérir Goma de la destruction et rétablir l’équilibre écologique. »

Primo Jasmin Mauridi, à propos de Mawe, 2022

Des gerbes de magma jaillissent des flancs rocheux du Nyiragongo. Libéré des entrailles de la Terre, le liquide incandescent s’écoule dans une lente procession vers les habitations, emportant tout sur son passage. Bananiers, champs de manioc, bosquets, bâtisses et sentiers sont engloutis, consumés, étouffés sous sa masse brûlante. Délaissé par sa faune, le ciel lui-même s’embrase. L’éruption fait rage. Elle déferle, vorace, imprévisible. 

En cette soirée de mai 2021, Primo Mauridi se tient sur la route, observant les flammes danser dans l’objectif de son appareil. Autour de lui, des jeunes curieux bravent eux aussi les éléments, dansant au plus près de ce feu dévorant. C’est cette énergie explosive que l’artiste représente dans sa série Les bafoués (2025) : des fissures, craquelures d’où émergent des fragments de corps figés dans une étrange chorégraphie. Une main, une cuisse, un torse. Ces danseurs se tordent-ils de douleur ou sont-ils en pleine performance ? Le noir et blanc du traitement photographique sculpte les formes par la lumière et révèle la présence de mouvement dans cette matière qui parait solidifiée. Une vitalité bien réelle et indocile.

C’est là aussi toute la dualité des roches volcaniques : destructrices, mais paradoxalement fertiles. Une tension entre mort et renaissance qui s’incarne dans les spiritualités telluriques. Les laves sont associées à la fureur de Lyangombe, divinité du châtiment, dont la colère s’abat sur les humains en réponse à leur arrogance, à leur volonté de s’approprier la Terre tout en oubliant les principes essentiels du respect de la vie.

Les images de Martin Masudi Lukongo, issues de sa série Dernière prière (2022), nous plongent dans d’autres gouffres, ceux des mines d’or artisanales d’Ituri au nord de Goma. Ces excavations sont creusées pour répondre aux besoins en métaux d’une société de consommation mondialisée. La convoitise pour les ressources naturelles y alimente depuis trente ans une guerre sans fin. L’artiste, empruntant les codes du reportage photographique, les dépasse pour y insuffler une sensibilité singulière. Ses images puissantes révèlent des galeries interminables où les creuseurs artisanaux, souvent très jeunes, risquent leur vie. Conscients des dangers, ils adressent un clin d’œil à la caméra de l’artiste puis effectuent leurs ultimes prières avant de s’y engouffrer. Dans cette contemplation suspendue, l’artiste nous pousse à retenir notre souffle.

Enfin, Mugabo Baritegera ouvre nos perspectives avec Malaïka (2024), un collage numérique représentant un ange venu observer les ruines du monde dévasté par les conflits. À partir d’images satellites de Gaza, il compose un paysage d’urbanité déchiquetée, fragmentée, pulvérisée – métaphore d’un génocide en cours. À travers Gaza, l’artiste évoque Goma : il rappelle que la ville brutaliste, malgré la solidité de son béton, demeure vulnérable au capitalisme colonial qui est capable de faire table rase, de dominer l’environnement et de désorienter la mémoire collective. Dans cette œuvre, il glisse un avertissement, tout en y insufflant des germes d’espoir. Malaïka, « l’ange » en swahili, contemple les décombres et annonce, peut-être, un après. Comme sur les laves où renaissent les cultures, de la destruction peut surgir une force de vie nouvelle.

Par leur indocilité créatrice, ces artistes s’accordent au cri d’une Terre qui gronde, qui refuse le saccage et réclame d’être à nouveau honorée. 

Marynet J, commissaire de l’exposition

 

À Kër Messaoud, Mupho – Musée de la Photographie de Saint-Louis du Sénégal.
Du 30 octobre 2025 au 30 septembre 2026

Avec les œuvres de Martin Masudi Lukongo, Primo Mauridi et Mugabo Baritegera.

Commissariat : Marynet J. Jeannerod

Remerciements à Amadou Diaw, Baye Diaw, et à l’équipe du Musée de la Photographie de Saint-Louis, Sénégal.

Pour plus d’informations : marynetj.com

 

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