
En octobre 2025, deux critiques d’art ont pu bénéficier d’une résidence croisée d’un mois à Londres et à Paris, organisée par l’AICA-France et l’AICA-UK. Tandis que Julie Portier (AICA-France) était reçue à la Flat Time House, Orit Gat (AICA-UK) était accueillie par la Maison d’art Bernard Anthonioz (MABA), à Nogent-sur-Marne. Toutes deux ont pu ainsi profiter d’un accueil privilégié et bénéficier du dynamisme des deux capitales durant Art Basel Paris et Frieze Art Fair. Si les deux lauréates ont pu découvrir autrement les deux scènes artistiques et rencontrer nombre d’acteurs∙rices du monde de l’art (artistes, galeristes, critiques…), elles ont mis à profit ce temps long pour réfléchir à leur pratique et développer leurs propres projets de recherche, dont les textes que nous publions ici sont un premier témoignage.
Programme porté par Mathilde Roman (AICA-France) et Rui Gonçalves Cepeda (AICA-UK), avec le soutien de la FLAT Time House et de la MABA, Fondation des Artistes.
Orit Gat : « À Paris, j’ai essayé de repenser ma pratique de l’écriture et de trouver de nouvelles inspirations. »
L’exposition que j’ai préférée, lors de mon séjour à Paris en octobre, a été « We Others » au Bal, qui présentait New York, où j’ai vécu pendant une décennie dans les années 2010, sous un jour nouveau pour moi. Cette présentation tendre et chaleureuse de photographies de Donna Gottschalk était accompagnée de textes de l’écrivaine Hélène Giannecchini, qui présentaient la vie et les sujets de Gottschalk – sa famille, ses amis et ses amants, New York dans les années 1960 et 1970, sa communauté… –, avec un sens aigu de la narration et une sensibilité particulière à la manière dont la vie des gens est représentée dans ces photos. L’exposition offrait un équilibre intéressant entre le texte et l’image, l’histoire et l’anecdote, qui a beaucoup influencé mes réflexions lors de mon séjour à Paris.
J’ai visité des dizaines d’expositions et de musées pendant ce séjour, de Mohamed Bourouissa au Louvre aux galeries du XXe, et la plupart des choses que j’ai vues étaient nouvelles pour moi. Dans le cadre de la Biennale Némo au CentQuatre, le projet d’Anne Bourrassé et de Mounir Ayache invitait les visiteurs à découvrir le Désert de Retz, à Chambourcy, un jardin de folies du XVIIIe siècle, qui a notamment inspiré les présidents américains et les surréalistes. Je savais que des endroits comme celui-ci existaient grâce à mes cours d’histoire de l’art, mais l’intérêt d’artistes contemporains pour cet espace et son histoire, qui comble le fossé entre le passé et le présent, m’a incité à me promener entre une tour en ruine, une tente « orientale » et une pyramide chargée de symbolisme, par un week-end pluvieux.
Je me suis également rendue au Parc des Princes, que je ne connaissais pas, afin de suivre un match du Paris Saint-Germain (j’y ai pris une photo de la célèbre inscription sur les tribunes : « Ici c’est Paris ») et à l’Opéra Bastille, afin d’assister à la représentation d’un ballet. Je n’étais jamais entrée, non plus, dans un appartement de la place des Vosges ; j’en ai donc profité lors d’Art Basel Paris, pour me rendre à une présentation collective de plusieurs galeries internationales, dont la Chris Sharp Gallery de Los Angeles, Margot Samel de New York et Kerlin de Dublin, dans un appartement chic de la place. Cet espace résidentiel offrait un agréable répit après la visite des foires bondées et animées. En regardant par la fenêtre, j’ai vu la place sous un angle totalement nouveau. C’est agréable de découvrir un tel endroit sous un nouveau jour.
Lors de mon séjour à Paris, j’ai essayé de repenser ma pratique de l’écriture et de trouver de nouvelles inspirations dans les choses qui m’entouraient. Séjournant à la MABA, à Nogent-sur-Marne, je buvais ainsi mon café du matin près de la fenêtre, tout en lisant La Préparation du roman de Roland Barthes, puisant ainsi dans la réflexion de l’auteur sur la manière de changer son écriture. J’ai enfin passé une grande partie de mon temps libre à jouer de la musique : j’ai appris les Variations Goldberg de Bach sur le vieux piano désaccordé de la MABA, sur lequel je jouais tard le soir, pour finir par écrire un essai sur le piano ; sur le fait de s’autoriser à ne pas être doué pour quelque chose, mais à l’aimer quand même.
— Orit Gat, décembre 2025.
Julie Portier : « Nous avons vite compris que notre engagement partageait des choses en commun, à commencer par une dose égale de passion et de précarité. »
À la veille de mon retour en France, j’ai retrouvé mon amie la metteuse en scène Valérie Puech, avec qui je suis retournée visiter l’exposition vivifiante de Cosima Von Bonin, à Raven Raw. Après avoir écouté le récit de mes trois semaines en immersion dans l’actualité des arts visuels à Londres, un temps propice – la solitude de la résidence à l’étranger aidant – à une réflexion plus personnelle sur mon cheminement dans le champ de l’art, Valérie s’est exclamée : « Tu as passé tout ce temps à tourner dans la ville pour chercher un endroit qui te ressemble, pour te rendre compte que tu y étais déjà ! » Cela m’inspire un compte-rendu en forme de boucle, quitte à romancer légèrement mon aventure à Londres et faire l’ellipse sur les dizaines d’expositions visitées.
J’avais assisté au vernissage de « Upstairs-Downstairs », de Von Bonin, quelques jours après mon arrivée, et avait été rassérénée par l’ambiance excessivement joyeuse de la cérémonie, rendue presque bouffonne par les cartons de transport et les chips en polystyrène qui jonchaient les escaliers, comme pour célébrer ce grand déballage de formes à l’air insouciant. Cette humeur contrastait avec un grand nombre d’expositions faisant primer l’identité de l’artiste et les questions politiques qui en découlent, au détriment d’une approche complexe et sensible de l’œuvre. C’est, par exemple, l’impression que m’avait laissé la rétrospective, décevante à mes yeux, de Joy Gregory à la Whitechapel.
Mes discussions avec Rui Cepeda de l’AICA-UK, avec Gareth Bell John et Mary Vettise de la Flat Time House (Londres), ainsi que d’autres curateur∙ices et artistes rencontré∙es en chemin n’ont eu de cesse de décrypter cette réalité dans laquelle les institutions sont, d’une part, prises par l’urgence de décoloniser leur approche de l’art et de son histoire en rétablissant de la diversité dans leur programmation, tout en subissant l’austérité budgétaire et devant répondre à l’exigence d’élargir leur public, et, d’autre part, où les espaces de liberté et d’expérimentation se raréfient pour les artistes qui résistent à vivre et à travailler dans une ville inabordable. Il est étrange que, dans ce contexte, la scène, telle que je l’ai vue pendant trois semaines, laisse peu de place à l’art conceptuel et aux formes pauvres.
Dans ce contexte, l’exposition radicale de Ghislaine Leung à Cabinet, celle de Joyce Joumaa chez Brunette Coleman et de Joan Jonas chez Amanda Wilkinson faisaient exception, tout en nous parlant de ces temps de crise. Étant venue avec ma double casquette de directrice de la Salle de bains (Lyon) et de critique d’art qui s’intéresse à ces espaces alternatifs portés par le désir d’entretenir le débat sur l’art et la manière de le faire dans le capitalisme tardif, je pense que je suis tombée au bon endroit à la Flat Time House, où nous avons très vite compris, avec Gareth et Mary, que notre engagement partageait des choses en commun, à commencer par une dose égale de passion et de précarité. Ce dialogue que nous avons pu entretenir sur des questions structurelles et d’économie de l’art faisait la pertinence de ma venue à la Flat Time House, malgré les liens ténus que j’entretien avec l’œuvre mal connue de John Latham – bien que j’ai eu la chance de visiter l’exposition qui lui fut consacrée à la Serpentine, en 2017.
Sans qu’il soit possible d’y voir un rapport de cause à effet, cette accointance allait aussi de pair avec des goûts et des affinités artistiques. Aussi, au cours de nos feedback presque quotidien autour d’un thé dans la cuisine de la Flat Time House, comme à la marge de l’effervescence due à la Frieze Art Fair, je me rendais compte que les artistes dont j’avais suivi la piste étaient en fait des « amis de la maison », selon une expression qui est souvent revenue pour évoquer avec modestie un important réseau artistique. L’exemple qui est venu clôturer mon séjour est la rencontre avec Ruth Angel Edwards et Adam Gallagher, vers lesquels m’avait aiguillé Mathis Gasser, qui s’avère partager sa vie avec Dana Munro qui a habité à la Flat Time House et y fera une exposition en mai 2026.
Par ailleurs, Merlin Carpenter, avec qui nous avons parlé de la scène londonienne et de disparition progressive des espaces indépendants, m’avait informé du projet curatorial d’EXISTERS, dont la dernière séquence s’était tenue dans un bureau désaffecté du groupe META où il.elles organisaient des expositions et concerts. De son côté, Sarah Staton évoque le besoin que se dégagent de nouveaux espaces de visibilité et d’expérimentation par des alternatives au système économique concurrentiel de l’art. Elle cite l’exemple de projets menés à l’énergie par une jeune génération comme la galerie Galerina, qui a récemment présenté son travail. Elle poursuit son projet de run space en forme de boutique portative, Supastore, qui avait connu une première occurrence à la Tate Moderne dans les années 2000 pour célébrer la vitalité de la scène artistique de la décennie précédente.
Quand j’ai finalement rencontré Ruth et Adam dans leur atelier à Euston, j’ai compris qu’ils ne formaient qu’un (ou deux) avec EXISTERS ! Nous avons partagé trois heures de discussion intense sur les projets incroyables qu’il.elles ont organisés ces dernières années sans aucune ressource financière et grande force prospective, dans le but de créer des espaces de rencontre pour la communauté artistique. Nous avons continué de parler d’économie avec Mary et Gareth lors de notre dernière soirée de mécènes au Chelsea Artist Club, où j’ai pu rencontrer d’authentiques bienfaiteurs des arts. La discussion semble ne pas s’être interrompue jusqu’à Paris, avec une autre communauté à peine plus favorisée réunie autour de l’exposition de Merlin Carpenter dans un petit espace indépendant. Le projet dont il avait gardé le secret à Londres était titré « Art Basel », en reprenant le design graphique de Frieze, et montrait des châssis à nu où étaient accrochés des ustensiles de cuisine et autres objets domestiques.
Le soir de mon arrivée à Paris dans une fête en marge de la foire marchande, je retrouve Kate Mackeson avec qui nous avions initialement rendez-vous à Londres. Nous parlons aussi bien d’art que de condition de vie et de travail, de lien entre musique et arts plastiques, et de précarité. En rentrant à Lyon, je m’aperçois qu’elle a exposé avec Adam Gallagher dans un lieu « ami », Circuit à Lausanne, dans une collective dont le titre était inspiré d’un texte de Mark Fisher. Elle y montrait une première version de ses sculptures figurant des portefeuilles à taille humaine et animés par une respiration.

Vue d’installation de MUSCLE (2025) dans Karimah Ashadu, Tendered au Camden Art Centre, 2025. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Fondazione In Between Art Film 
Frances Stark
PANPHARMACON, 2025
porcelain, 24k gold, alloy, 90ml perfume
18 × 8 × 8.5 cm (7 ⅛ » × 3 ⅛ » × 3 ⅜ »)
Photo © Mel Duarte. Courtesy de l’artiste et greengrassi, Londres.



















