Quatre expos d’hiver

Sarah Tritz, CAC Chapelle St Jacques, St Gaudens (31800)

Il est des artistes qui se sont graduellement inventé un univers bien à elles (eux), de sorte que, visiter l’une de leurs expositions, c’est accéder à un peu de leur intimité. Sarah Tritz, fait partie de celles-ci. Elle sollicite la mémoire, le vécu, les sensations et bien évidemment l’imaginaire. Même si l’on peut considérer le dessin, aux crayons de couleurs, en tant que base de sa prolifique production, elle recourt fréquemment à l’installation d’objets qu’elle déploie dans l’espace. Ils peuvent s’avérer modestes, notamment sur les murs, tout en s’intégrant dans un ensemble de dimension plus volumineuse, lequel frappe par son hétérogénéité. Parfois, au contraire, on y croise des géants. Il s’agit avant tout de présenter des personnages, qui semblent proches du monde de l’enfance : incisés, modelés et bien sûr dessinés, parfois érigés en sculptures ou empruntés à l’univers du spectacle : marionnette, cirque, théâtre… Les matériaux vont des plus simples, et même pauvres, carton ou emballages alimentaires, pâte à sel, tissus, béton, au buis massif, à la faïence émaillée voire au bronze peint. Encore ce souci de variété. L’artiste a même conçu une Boîte à secrets. Elle confectionne des peluches ou des poupées qui arborent des vêtements aux motifs dessinés par elle. Ne nous y bernons pas toutefois. Les dessins au crayon paraissent spontanés alors qu’ils sont souvent le fruit d’une réflexion et de choix, opérés directement sur le Net. A mieux y regarder, Sarah Tritz emprunte à divers corps de métier, manuels artisanaux ou au spectacle, sans pour autant exalter le monde du travail comme peine et labeur, plutôt pour le tirer du côté du plaisir-passion, de l’enchantement permanent lié à la découverte du monde à travers les yeux d’une enfant. Elle invite au voyage, avec ses paquebots de carton, sachant qu’il comporte ses dangers et ses dérives, à la course aussi, je pense à celle des chevaux, laquelle comporte ses aléas et ses drames, surtout si on l’associe à la course effrénée du libéralisme dominant. Ses dinos, ses ponettes, ses montres molles, ses camions, ses maisons et ses arbres stylisés marquent la variété de ses thèmes récurrents. On  a parlé de bricolage, en se référant à Levi-Strauss, à propos de cette artiste qui donne à voir, en dessin et volume, l’expression de sa pensée. Il faut également prendre garde aux titres qui sont particulièrement soignés (Jenny les yeux ouverts, L’Homme qui aime Albator avec un drôle d’air, Memory Matrix), lesquels ressemblent aux apparitions fugaces dans les pièces de Valère Novarina. Même chose quant aux prénoms (les plus connus : La Blonde et Le Moche). Ceci dit, il ne faudrait pas prendre l’artiste pour l’adepte d’un art naïf. Le titre retenu Inconscient archaïque, nous incite à parler sinon d’ironie, du moins de distanciation. L’enfance fascine comme un paradis perdu mais chacun sait qu’il contient ses angoisses et ses désillusions précoces. C’est le tout qui forme le secret. Il s’agit ainsi davantage d’une réinvention, d’une relecture du monde de l’enfance que de jouer avec l’idée que l’on s’en fait, en général, sans doute trop idéale pour être vraie. Cette expo devrait dialoguer avec l’espace connoté de l’ancienne chapelle, et jouer avec les genres traditionnels, notamment le portrait. BTN

 

Agata Ingarden, Collection Lambert, Avignon

Déjà repérée au Moco/Panacée, la franco-polonaise Agata Ingarden démarre l’année avec une double expo, l’une au C.A. Triangle Astéride de Marseille, l’autre donc à la Collection Lambert d’Avignon pour sa monographie quelque peu institutionnelle en France. Son travail procède essentiellement par installation et sollicite ainsi la sculpture que l’on peut qualifier d’hybride puisque la jeune artiste mêle des éléments technologiques (prothèse, ascenseurs, caméra de surveillance domestique, panneaux solaires) à des allusions au vivant (fragments de corps humains, chaussures ou vêtements, sucre, œufs, huitres, allusion au papillon etc.). On peut y ajouter l’architecture puisqu’il est fréquent d’y trouver du verre et de l’acier, à l’instar des ascenseurs de bureau qui seront présentés dans la spacieuse salle en L de l’hôtel Montfaucon. Ils s’accommodent de la présence de bras articulés, d’empilements d’habits ou de chaussures talon-aiguille qui ne demandent qu’à s’envoler à l’instar de papillons. On évoque également l’alchimie à propos de cette œuvre qui recourt aussi au verre soufflé pour simuler une cage de verre à la limite de l’implosion : à l’intérieur des sphères de sucre qui se mettent à fondre quand s’approche le visiteur et sa chaleur corporelle. Ses peintures sur cuivre également montrent comment l’association de mixtures, d’oxydations et d’éléments disparates peuvent aboutir à des compositions visuellement abouties. Transmutation des métaux vulgaires en or de l’art. Bien des sculptures d’Agata Ingarden font intervenir des aspects mécaniques, ne serait-ce que dans leur configuration vaguement anthropomorphe. C’est ce qui nous les rend familières, au-delà de leur inquiétante étrangeté. BTN

Jusqu’au 03-05

Jean-Charles Massera, C.A. LAIT, ALBI (81000)

Le Lait d’Albi ouvre son centre d’art à l’écrivain et dramaturge (et cycliste !) Jean-Charles Massera, lequel s’adonne également à une recherche artistique très prolifique composée de vidéos, de photos, de dessins numériques et de panneaux publicitaires (Québec) détournés de leur fonction. On se souvient de son triptyque Maybe I should just (une femme au maquillage, un couple de dos pieds nus face à un paysage naturel, un homme et sa voiture) dans la gare de Montpellier, lors de 100 artistes dans la ville. Pour Albi, il livrera sa dernière création Pretty little changements de ta vie, film réalisé avec la complicité d’apprentis acteurs du terroir, puisés dans le milieu estudiantin, lequel incarne l’avenir. L’argument ? La résistance face à un système mondialisé qui broie les actions et pensées des individus, acculés à la fuite notamment dans le passé, mais aussi dans l’art, afin de chercher les prémisses du dérèglement. Au Moyen Age ? Vers la Révolution ? Un voyage dans le temps à la recherche de moyens de modifier les consciences afin que chaque spectateur se trouve ensuite enrichi face aux obstacles de la vie réelle. Outre d’autres vidéos (Ad naturem ratio), on pourra découvrir les subtiles séries de photos mettant en scène une fillette (… l’avenir) face à des voitures de course, miniatures (la voiture symbolise la puissance entre autres, l’aliénation aussi). Ou des impressions sur Dibond représentant des êtres hybrides, mi hommes mi équidés, ou mi-belles mi-bêtes, illustrant la pensée que : What have we done ? pour en arriver à de tels degrés de monstruosité ? Les dessins vectoriels, s’avèrent simples, directs, satiriques et porteurs de messages d’une redoutable efficacité, à partir desquels méditer. Car l’art n’est pas seulement un outil de distraction. Il sollicite aussi le mental. Le titre de l’expo semble de prime abord énigmatique Après, on pourra dire que, sauf si l’on considère qu’il signifie la place accordée au visiteur, que l’on souhaite tout sauf passive, suite à sa confrontation à une œuvre qui se veut déclencheur (se) de réflexion. Car la question que l’artiste pose est la plus large que l’on puisse imaginer : l’avenir du monde. Vaste programme. C’est du 21-03 au 14-06.

 

Hippolyte Hentgen, MSM de Céret, 66400

On voit de plus en plus, dans la région, ce duo féminin très prolifique (citons Iconoscope, le Mrac ou la Panacée…) qui s’est fait un nom commun (et comme au masculin) à partir de deux patronymes distincts. A Céret, il s’agit d’une exposition « monographique » (duographique ?) qui se justifie d’autant plus que l’une des membres d’HH, Joëlle Hippolyte, est originaire de Perpignan et donc de Catalogne (l’autre Lina Hentgen, nous vient d’Auvergne). D’autre part, les techniques utilisées par les deux consœurs, on pense au collage (cf. Yellow) ou aux références à des affiches modernes de l’entre deux guerres (Shirt 3, de la série Patterns), renvoient à une période de l’Histoire de l’art que le musée de Céret apprécie particulièrement et met en exergue afin de définir son identité. Ceci dit, les deux artistes travaillent essentiellement en série : on s’en rendra compte avec les acryliques et encres sur toile baptisées Résistantes, avec les tentures intitulées B.R.E.E.K, en référence à la brique en œuvre dans la BD Krazy Kat, ou encore avec les Patterns, influencés par la mode, au pastel). Le volume n’est pas oublié. En témoigne certaines Tribus, composée d’objets dressés sur socle, faits de matériaux divers (dont le verre), plus ou moins décoratifs ou fonctionnels. Comme souvent, le duo aime à s’approprier les lieux en pratiquant le wall drawing, sur lequel se détachent les dessins. Les images sont empruntées aussi bien aux arts des élites qu’aux goûts que l’on dit populaires, aux découvertes sur le Net comme aux souvenirs de voyages, à la presse comme à l’anonymat d’une photo. Au fond, on n’invente jamais rien, tout est citationnel, l’Art est dans l’art de combiner. Elles sont malmenées, ces images, car il faut impérativement les sortir du stéréotype qui les menace. HH les combine entre elles,  les redistribue en un ensemble ordonné  de fragments finissant par trouver leur unité, les rend sciemment floues dans certaines séries (Blue voyeur), les tronque au besoin.  Grâce à des rapprochements inédits, HH  se retrouve en plein dans l’esthétique de l’hybridité qui caractérise et fascine notre temps. On s’en aperçoit en particulier dans ces Femmes pratiques en forme d’autoportrait (jouant avec les codes du genre), en noir et blanc, dont les visages sont remplacés par des dessins burlesques et enfantins. Une exposition qui fleure bon la douceur du printemps, la fraîcheur des propositions nouvelles mais attention : la critique, la dérision n’est pas loin. Le duo a aussi des choses à dire… Au féminin… BTN

Jusqu’au 31 mai.

 

 

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