Texte d’exposition : Benjamin Sabatier à la galerie Bertrand Grimont jusqu’au 9 mai 2020

Pour quiconque s’est déjà penché sur le prêt-à-œuvrer mutin de Benjamin Sabatier à mi-chemin entre art et bricolage, les collages qui ponctuent Variations concrètes – sa troisième exposition personnelle à la galerie Bertrand Grimont – pourraient d’abord sembler sacrément insolites. De loin, ils ressemblent à de grandes aquarelles dégoulinantes : des paysages pastel abstraits, qui sont d’autant plus inattendus que la praxis de l’artiste tourne invariablement autour de l’exhibition du labeur depuis le début des années 2000, notamment à travers son recours au travail manuel et aux outils de chantier.

Présentés avec un ensemble récent plus caractéristique d’assemblages et de sculptures, les collages de Sabatier – simplement numérotés (2018) – consistent en fait en des fragments déchirés de papier coloré industriellement que l’artiste a marouflé sur toile avec de la colle à tapisserie, puis recouvert d’encre de Chine à l’éponge. Une fois ces deux étapes préliminaires achevées, chacune de ces compositions s’est vue rincée à grande eau, avant que leur substance de papier mâché crasse sèche finalement en ce qui a bien voulu advenir.

En d’autres termes, à la sueur d’une éponge plutôt que du front de l’artiste, le processus est résolument à l’œuvre ici. Il témoigne d’un glissement discret quand bien même radical de l’éthique DIY – ou Do it yourself (« faites-le vous-même ») – d’auto-suffisance économique, qui a nourri l’engagement profond de Sabatier pour l’émancipation créative des spectateurs au cours des vingt dernières années, à la notion d’auto-construction qui en est venue à renouveler sa pratique en profondeur.

Cette transition subtile vers l’auto-réalisation de son œuvre est en partie préfigurée dans le revers presque introspectif que l’artiste a dernièrement fait subir à ses imposants assemblages au sol et ses petites sculptures murales : à savoir, une épuration drastique de leur matériologie désormais réduite essentiellement au béton, au bois et au papier (Sabatier laissant alors derrière lui, ou du moins semble-t-il, ses accumulations antérieures plus baroques et saugrenues d’outils, matériaux bruts et déchets de consommation).

À la galerie, Sans titre (seau I) (2018) dévoile le moulage interne d’un seau renversé dégorgeant tout son être bétonné au sol, ainsi qu’un exemple des plus émouvants de ce que l’on baptisera une fois pour toutes ici de néo-formalisme de chantier. Plus loin au mur, Sans titre (restes 01) (2019) pourrait tout aussi bien être la variation la plus littérale de l’exposition, pour laquelle des résidus des collages susmentionnés (dont le papier provient lui-même des Palettes que l’artiste a réalisées en 2004) ont été coulés dans du béton afin de former une nouvelle icône.

Enfin, le leitmotiv si ce n’est la signature de Claude Viallat – encore une éponge – émerge comme par miracle de Sans titre (variations 01) (2019), une autre sculpture murale qui joue sur différentes textures de béton. Plus qu’un clin d’œil heureux à Supports/Surfaces, c’est un véritable hommage que rend ici Sabatier à cette avant-garde française, dont il a toujours ouvertement revendiqué l’héritage au carrefour de l’art informel.

L’expérimentation sans relâche de l’artiste, qui consiste à créer de nouveaux modules à partir de travaux antérieurs par leur recyclage ou conjuration systématique, se trouve dès lors embarquée dans une curieuse psychanalyse, au fil de laquelle contenus, contenants, matériaux et outils en viendront peut-être à ne faire plus qu’un, minimaliste et tout-puissant.

Violaine Boutet de Monvel, février 2020

 

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