Le texte suivant a été publié par les Galeries Born, Berlin/Darss et Jean Fournier, Paris dans le catalogue issu à l’occasion de l’exposition « Gilgian Gelzer – Walk the line », Galerie Born, Berlin, 2015, ISBN 978-3- 940021-71- 8

Walk the line – sur les traces de Gilgian Gelzer par J.Emil Sennewald (1)

 

« Son regard à force de parcourir les barreaux… » (2)

– comment ne pas penser à Rilke en contemplant la photographie du lion (3) de Gilgian Gelzer Comment ne pas penser à un dessin au regard des ombres que projettent les barreaux derrière lesquels il est emprisonné ? La photographie fait partie intégrante de la pratique artistique de Gilgian Gelzer. Les photographies de rues et de paysages quotidiens, de petit format, se révèlent au regard insistant être des compositions d’une grande précision. Le cadrage est choisi de manière à mettre en évidence les éléments qui structurent l’image et lui confèrent sa rythmicité. Un réverbère, dont l’ombre, par sa rectitude, rivalise avec les fissures sinueuses enduites de bitume de l’asphalte. Une brèche dans un bois de sapins, dont les bords s’évasent comme intentionnellement à l’oblique de la ligne à haute tension qui la traverse. Un homme sur la crête d’une colline tirant une corde, comme s’il voulait raser l’horizon. Des scènes photographiques qui sont des desseins, des intentions délibérées. Ce n’est pas un hasard si « dessein » et « dessin » se prononcent de la même manière. Dans ses photographies, Gelzer capture des lignes qui ne sont visibles que dans l’espace photographique. Dans la réalité quotidienne, faute de cadrage, elles passeraient quasiment inaperçues. Ici, dans l’image photographique, il devient évident que les lignes définissent l’espace vital.

« I mean lines, not lions » (4)

– le regard se porte une nouvelle fois sur le tableau du lion derrière les barreaux. Lignes et lions, en anglais phonétiquement proches. On peut facilement entendre de travers, tout comme on peut voir de travers : est-ce un lion au pelage rayé ? Un tigre ? Est-ce que ce sont des lignes ? Des liens ? Son regard, est-il devenu si las à force de ne pas courir des barreaux ? Suivant ce que l’auditeur désire entendre, suivant sur quoi le regard se concentre, on peut entendre de travers ou lire de travers. L’acte manqué est la potentialité du développement de la langue. Pour s’évader il faut bien sûr être enfermé. C’est seulement derrière la répétition sérielle des barreaux de l’ordre symbolique de la langue, leur orthographe, qu’il peut arriver que, par exemple, le mot allemand « angenommen » devienne « Agamemnon » (5) . Derrière les barreaux de la cage, ce qui sans eux ne se remarquerait pas, devient significatif. Dans l’œil qui regarde à travers la grille du symbolique, « la forme se crée elle-même », dit Gelzer.

« … comme si le dessin était une déclaration d’amour destinée ou ordonnée à l’invisibilité de l’autre… » (6)

– imaginons que nous soyons de l’autre côté, derrière. Derrière un de ces dessins de Gilgian Gelzer qui laissent assez d’espacements pour que l’on puisse traverser le blanc ondoyant de la feuille. De là, de derrière, une image apparaîtrait-elle aussi à travers l’enchevêtrement de lignes ? Les dessins de Gilgian Gelzer proposent des images. Pour les voir, il faut se laisser prendre dans le mouvement des lignes. Se tenir devant le dessin, à distance. Derrière les lignes, comme le lion de la photographie derrière les barreaux, l’espace devant le dessin devient l’espace derrière le dessin et le regardeur, lui-même regardé, la surface du dessin. Les ombres des lignes se profilent sur lui.

« La main trace des signes, elle montre, probablement parce que l’homme est un monstre… » (7)

– dessiner et désigner, le signe et ce qui est désigné projettent des ombres, comme le doigt qui pointe un objet dans la lumière solaire et dont l’ombre lie ce qui est montré au corps qui désigne. Les tableaux de Gilgian Gelzer montrent ce qui a été. Par cette monstration, inscrit dans la ligne, ce qui a été devient la trace de ce qui sera. L’ombre devient la condition de la possibilité du doigt qui désigne. Regardons les dessins de Gelzer : un grand nombre d’entre eux ne produisent pas seulement des traces, traces, ils sont aussi parcourus par un fil rouge, un thread. Si le regard suit le fil rouge, un sens semble se détacher du fond du tableau, une représentation apparaît pour aussitôt se perdre dans la kyrielle de lignes. Si l’on admet que toutes ces lignes renvoient à un corps, comme l’ombre renvoie à l’index de la main, ne devrions-nous pas voir apparaître un corps aux mille doigts, aux mille bras ? Le corps monstrueux de l’artiste aux mille mains. « La peinture est un monstre qui accapare un très grand nombre de réalités pour incarner une expression concrète du monde. » (8) , dit Gelzer. La proximité étymologique de Zeigen et Zeichen (la monstration / le signe), de montre et monstre est traduite dans cette définition de la peinture de Gelzer comme un accaparement monstrueux. Ce n’est que par l’accaparement que le réel pourrait s’incarner. La peinture comme condition du corps.

« … là où [le crayon] va plus profondément… » (9)

– l’acte de dessiner – un acte qui laisse des traces, donne forme au support, donne au blanc ondulant du papier profondeur et sens. Un grand nombre de dessins montrent la façon d’avancer de Gelzer. Suivons-le. Une image apparaît-elle ? Quelque chose se (re)présente-t-il ? Pourrait-on même saisir passionnément la matière, comme on saisit un corps pour le posséder ? (10) Comme Philipp Otto Runge l’écrivait : « [j’aimerais] que la maudite facture ne soit pas visible.» ? (11) Celui qui s’engage sur cette voie passe à côté de la dimension corporelle du dessin. Il privilégie une appropriation qui s’opère elle-même dans le tableau. Dans les rainures des dessins de Gelzer, la facture reste présente. En tant que témoin du corps dessinant, la ligne barre la route à une appropriation totale. C’est seulement quand le regard s’en détache, change de direction, pour se porter sur le fond du tableau, qu’une image surgit de l’ombre de la ligne. Pour immédiatement replonger dans le fond du dessin.

« de dessiner dans la platitude inconcevable de l’être des creux et des reliefs, des distances et des écarts, un sens… » (12)

– tracer des lignes relève du paradoxe. Le paradoxe de la force symbolique de la ligne. Pour pouvoir tracer une ligne, pour pouvoir dessiner, le dessinateur ne peut, ne doit pas voir ce qui se passe sur le papier – sinon il ne ferait que retracer des lignes. Pour pouvoir, une fois tracée, la voir, la reconnaître, pour lui donner un sens et une direction, il faut que la ligne ait un rapport avec quelque chose qui a déjà été là. On peut dire que, d’une certaine façon, deux entités de la ligne, la trace et son devenir, se recouvrent. Un paradoxe, puisque per se elles ne peuvent se confondre, la pensée précédant toujours l’acte. Cette ligne in-concevable est au centre du travail de Gelzer. Il ne dessine pas une image pré-conçue. Il dessine pour pouvoir voir. Le geste fait apparaître quelque chose. Et quand ce quelque chose apparaît, le geste s’arrête. Ce quelque chose est-il une image ? Devient-il une image au moment où il croise un regard ? Un moi insistant qui le scrute, qui veut le cataloguer parmi les choses connues, veut l’aligner ?

« Because you’re mine / I walk the line… » (13)

– to walk the line, marcher droit, veut dire respecter les règles. Tenir le cap veut dire rester dans l’ordre symbolique. Chaque pas progresse avec assurance sur le tracé des lignes. Aucun faux-pas. S’approprier les dessins de Gilgian Gelzer – because you’re mine – veut dire respecter ses lois – I walk the line. S’abandonner aux enlacements de lignes de Gelzer veut dire répondre à leur attrait, à leur pouvoir d’attraction – to be drawn, être attiré. N’oublions pas la fragilité des promesses d’amour. N’oublions pas que la ligne, si proche de la parole, est, quand celle-ci s’est tue, cette ligne tracée par les deux lèvres de la bouche fermée. (14) Que devient le dessin quand la ligne disparaît dans l’obscurité d’une bouche qui s’ouvre ? un discours ou un chant ?

« Peut-être est-ce, finalement, de cette manière qu’un tremblement d’une lèvre supérieure,[…] a causé le renversement de l’ordre des choses. » (15)

– la parole a été séparée de son jumeau, le chant, par des tracés de lignes : elle est devenue écriture. Dessiner dévient signe. L’acte de dessiner renvoie au déjà vu, installe des espaces dans lesquels il acquiert un sens. Ou bien enferme le réel derrière des grilles sémantiques. Gilgian Gelzer nous conduit à l’intérieur de ces grilles. Tout comme les pensées s’élaborent en parlant, les images se forment en regardant. Les dessins de Gilgian Gelzer invitent à la déambulation. Une déambulation à la fois passive et active: le mouvement donne naissance au dessin et commence avec lui. Accepter l’invitation, c’est pénétrer dans des espaces. Les espaces photographiques sont des lieux d’observation structurés par des droites, dans les dessins, les espaces sont générés en tournant en cercles. Les cercles côtoient les droites.

« The circle married the line…» (16)

– suivre le mouvement des lignes équivaut à tourner comme un fauve en cage. Suivre les traces de Gelzer, s’approcher au plus près d’un point où la ligne s’efface dans la nuit, parvenir là où, au point zéro de l’image, le chemin refait surface, nécessite de la distance. Un peu de distance, dans laquelle des mots peuvent se former. De la distance, c’est-à- dire suffisamment d’espace pour que les lignes projettent des ombres et que l’ombre se charge de sens. Une éclaircie. Le dessin pour voir. Dessiner pour avancer. Avancer pour atteindre ce qui dans le signe est sans cesse différé, la trace d’un état antérieur comme promesse d’avenir : un retournement pour une rencontre.

 

Notes

(1) Critique d’art, journaliste et essayiste, J. Emil Sennewald travaille à Paris pour le compte de différents éditeurs de journaux et revues, notamment pour le Kunstbulletin (Zurich), Die Zeit (Berlin) et la revue française du dessin Roven (Paris). Il est professeur de philosophie à l’École supérieure d’art de Clermont Métropole et enseigne à la F+F Kunstschule de Zurich ainsi qu’à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle. Publications sur le dynamisme de l’espace, l’acte de dessiner et sur la phénoménologie de la ligne.

(2) Rainer Maria Rilke, „Der Panther“, in: Neue Gedichte, Insel-Verlag Leipzig 1907, p. 37.

(3) Cat. Face Time, FRAC Auvergne, 2004, p. 121.

(4) Voir Tim Ingold, Lines. A brief history, Routledge, London, New York 2007, p. 2: „Moreover, whenever threads turn into traces, surfaces are formed, and whenever traces turn into threads, they are dissolved.“

(5) Voir Georg Christoph Lichtenberg, Schriften und Briefe. Band 2, München 1967 sq., p. 165.

(6) Jacques Derrida, Mémoires d'aveugle. L'autoportrait et autres ruines. Paris: RMN 1990, p. 54.

(7) Jacques Derrida, Heidegger et la question : La main de Heidegger (Geschlecht II), 1985.

(8) Entretien avec Olivier Kaeppelin. Cat. Face Time, ibid., p. 44.

(9) Philipp Otto Runge, „An seine Mutter, 14.8.1799“, in: Briefe und Gedichte, Berlin 1937, pp. 15 sq.

(10) Voir Olivier Kaeppelin, „Musique?“, in: Saint-Jacques, Camille, éd. Éric Suchère, L’imagination est un lieu où il pleut. Gilgian Gelzer & pratiques contemporaines, Paris, Galerie Jean Fournier, 2014, pp. 94-100.

(11) Philipp Otto Runge, ibid.

(12) Maurice Merleau-Ponty, La prose du monde, éd. Gallimard, Paris 1969, p. 110.

(13) Johnny Cash, I Walk the Line, 1956, https://www.youtube.com/watch?v=xObSJWIWui0

(14) Voir Jean-Luc Nancy, Au fond des images, éd. Galilée, Paris 2003 et „Le désir de la ligne“, in: Le Plaisir au dessin, éd. Galilée, Paris 2009.

(15) Heinrich von Kleist, Über die allmähliche Verfertigung der Gedanken beim Reden, 1805.

(16) Leslie Feist, „The Circle Married the Line“, in: Album Metals, 2011, https://www.youtube.com/watch?v=0Zf8Tyda_QU

Image : Gilgian Gelzer, sans titre, 2014, Crayon sur papier, 220X150 cm. Publiée avec l’aimable accord de l’artiste.

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