Par Ricciotto Canudo

1912
L’enquête menée par une revue littéraire (1) sur les tares et l’utilité de la Critique, la polémique qui s’est poursuivie entre deux quotidiens, la Défense et Illustration de la Critique présentée par Paul Reboux au dîner des Criliques… Un vent de fronde passe sur les moissons aux rares épis des discussions littéraires. Le « Créateur » s’élève (enfin !) contre le « Censeur » qui riposte. Ceux qui œuvrent et créent, se montrent fièvreusement las vis-à-vis de ceux qui s’arrogent le droit de les juger, qui impressionnent en leur faveur ou contre eux l’opinion publique. Et l’on discute l’utilité de la Critique, de toute la Critique.

 

Les résultats de ces discussions ne sont point inconnus. Ils seront insignifiants. On ne crée pas en ce moment une table nouvelle des valeurs pour y faire une large place à la Critique ou pour l’en écarter à jamais. On discute, comme autrefois à Byzance. Et c’est dommage, car les raisons de cette toute récente levée de boucliers contre les critiques, il ne faut point les rechercher dans l’histoire littéraire, ni, – moins encore –, dans la philosophie de l’art. Elles sont plus près de nous et de tout le monde, elles sont simples, banales, et d’un rayonnement et d’une importance extraordinaires.

 

Lorsque Gaston de Pawlowski affirme que « aucune organisation humaine ne saurait imposer ou interdire le talent », il fait preuve encore une fois de cet optimisme plein de bon sens et de bon goût qui éclaire tous ses jugements. Il semble conclure, en faveur du talent, à la parfaite inutilité de la Critique. La question serait, de la sorte, infiniment simplifiée, si l’on admettait que le talent sort tout formé du giron maternel, comme Athéna du cerveau paternel. Mais le talent, ainsi que le génie, est une longue patience. Ainsi que toute anomalie humaine, il est un composé de germes qui ont besoin d’un spécial « bouillon de culture » pour se développer. Et nul au monde ne naît avec du talent, n’ayant, en naissant, que des « possibilités » dont l’épanouissement est régi, aidé ou contrarié. par des conditions, particulières et longues, de culture et de milieu. C’est pourquoi le rôle de la Critique est d’une incontestable importance, puisque la Critique est, comme la Vierge, la mère et la fille de son enfant, et son enfant, c’est l’Opinion.

 

On répète partout que la Critique contemporaine, toute la Critique, à l’instar de tout notre théâtre, traverse une pénible crise de défaillance. Les « Jeunes », dont l’âge est toujours sans pitié, affirment que la mort de Sainte-Beuve peut être considérée comme la mort de la Critique. Il est constant qu’on affecte de ne pouvoir citer un seul critique vivant, dont la voix soit vraiment respectée et écoutée. Mais les plus intransigeants même parmi les adversaires de la Critique, ne sauraient se flatter de la dédaigner, puisqu’en grand nombre, ils courtisent ceux qui en détiennent le sceptre aux mille rubans – un sceptre qui est trop souvent, dans la main de tel ou tel critique attitré, une marotte aux mille grelots.

 

On ne doit pas nier l’importance pratique de la Critique. Elle est en raison du nombre des lecteurs que peut atteindre la feuille imprimée où le critique opère. Un auteur, un « créateur », saura dédaigner l’opinion d’un « censeur ». Mais l’opinion de ce dernier, dédaignée entre quatre feux, prend une valeur brutale et particulière, dès qu’on l’imprime, car elle devient alors parfaitement anonyme, alors même qu’elle porte une signature célèbre : elle devient simplement une voix de l’opinion publique. Et nul au monde ne peut se flatter d’être totalement dégagé de la suggestion collective exercée par l’opinion publique, à tel point que le plus outrancier des individualistes modernes, Nietzsche, n’allait pas au théâtre afin d’éviter, disait-il, l’influence de la sensibilité du voisin.

 

La suggestion collective, dans le sens du succès ou de l’insuccès, évoque toujours l’éternel el invariable esprit du troupeau de Panurge. Elle est orientée, sans contredit possible, par les opinions des feuilles imprimées. Et le talent, pendant sa formation laborieuse et angoissée, se laisse entraîner dans les grands courants de l’heure. L’opinion, ainsi, crée ou ne crée pas des courants de confiance, où les talents versent et fondent leur énergie.

 

À qui reste le soin de créer les grands courants de la confiance ou de l’espérance ? Aux critiques, à ces intermédiaires plus ou moins savants et habiles, chargés de transposer à l’usage de tout le monde, le rêve de celui qui s’était détaché de tout le monde pour en résumer la volonté ou l’inquiétude dans une œuvre d’art.

 

On enquête aujourd’hui sur la Critique. C’est qu’on s’est enfin aperçu que la défaillance possible d’une littérature lui est due en très grande partie. Des êtres sains, solides, qui songent à une renaissance et non à une défaillance de la littérature, s’élèvent contre la critique, comme contre le mal qu’il faut combattre. On s’élève contre les trop nombreux apôtres de ce « culte de la Sensibilité et du Charme » qui fait considérer tout élan vraiment logique comme une bouffonnerie. On se refuse, enfin, à apprécier plus qu’elle ne vaut, la prose très « sensible » du valet de Léopold II, ou de Louise de Saxe, ou de tout autre document de « vie vécue ». Et l’on veut dénouer la formidable organisation des « coupeurs d’ailes », dont la tâche semble consister à ignorer toute œuvre vraiment neuve et hardie, à ricaner à son sujet, lorsqu’on ne veut plus honnêtement l’ignorer, enfin à l’éreinter, lorsque le ricanement doit avoir tout de même une apparence de jugement.

 

Le Critique peut être un initiateur ou un vulgarisateur. Les derniers grands initiateurs sont sans doute Taine, Sainte-Beuve et Georges Brandès. Mais le vulgarisateur est très répandu. Il opère partout. Mais, profitant des nécessités de la vie contemporaine, qui nous forcent à prendre de tout un raccourci, il n’étale plus ses opinions, souvent si changeantes, dans les solennels rez-de-chaussée des quotidiens. Les journaux ont raccourci la critique ainsi que les faits divers. On donne maintenant ceux-ci en trois lignes, et celle-là en vingt tout au plus. C’est ainsi que ce que l’on appelait autrefois un « écho » représente aujourd’hui une critique. La création si utile, si importante, des « courriers littéraires » dans les journaux, où le public doit chercher des informations, a donné naissance malheureusement à un être hybride, équivoque, mi-échotier et mi-critique, lequel s’est faufilé à côté des courriéristes littéraires éclairés et probes dont les feuilles parisiennes foisonnent depuis peu d’années. C’est le mauvais courriériste littéraire, l’échotier transformé en critique de par son propre décret, et dont le souci principal est celui de paraître spirituel, n’étant trop souvent qu’un écrivain manqué. C’est le mauvais échotier dont le prestige ne peut tenir que dans une critique non motivée, qui a engendré l’équivoque moderne de la critique. Il en est un surtout, de nos jours, qui représente un tel cas de quotidienne impudeur littéraire que je reviendrai un jour sur son cas particulièrement significatif.

 

Des esprits se montrent désemparés par une telle américanisation du journalisme littéraire. La critique en pilules… Le mal a été dénoncé bruyamment. Pour quelques véritables écrivains, capables de résumer en vingt lignes une opinion mûrement conçue, que d’échotiers égarés dans la littérature. Et voilà pourquoi on cherche, par de fécondes polémiques, le remède au mal.

 

En réalité, il n’y a qu’un seul remède. Dans les maisons où l’on forge quotidiennement l’opinion, il ne faudrait pas laisser des personnes étrangères occuper l’appartement réservé aux arts. Un directeur de journal devrait, tel un bon hôtelier, veiller à ce que ses clients aient des bagages qui répondent d’eux. Que l’Association Syndicale de la Critique prie les directeurs des journaux et des revues de réclamer ce bagage. Et comme il serait absurde de demander une œuvre de création à quelqu’un qui est parfaitement disposé à ne pas en faire, afin de mieux critiquer celle des autres, il serait nécessaire et urgent que l’on créât une véritable École de Critique, dont une section serait à la Sorbonne et une aux Beaux-Arts.

 

Les « critiques » sauraient alors apprécier dignement le labeur, long, douloureux, de celui qui enfante une œuvre d’art. On n’assisterait plus, alors, au spectacle quasi quotidien, et navrant, et risible, qu’offre le ricanement d’un échotier incompréhensif, transformé – par qui sait quoi ? – en juge suprême de l’œuvre d’autrui.

 

Ricciotto Canudo, Le Temps Présent, II, 1, 2 juillet 1912, pp. 44-48

 

(1) On peut  sans mal remplacer « littéraire » par « artistique » tout au long du texte (NdR)

 

Rappel biographique

 

Ricciotto Canudo (Gioia del Colle, près de Bari / Italie, 2 janv. 1877 – Paris, 10 nov. 1923),critique d’art littéraire, théâtral, musical, artistique et cinématographique, – particulièrement connu comme celui qui a inscrit le cinéma au septième rang des Beaux-Arts, et qui a ainsi bouleversé leur hiérarchie classique). Arrivé à Paris en 1902, où il vivra jusqu’à sa mort, professeur à l’École des Hautes Études à partir de 1906, il s’y montrera tôt attentif à toute la vie artistique parisienne (correspondant pour nombre de revues italiennes), et lui-même créateur de revues, où il se fera promoteur de l’ « avant-garde » et chaud partisan des échanges ou passerelles entre les domaines jusqu’alors plus ou moins cloisonnés.

 

L’AICA France remercie Jean-Paul Morel d’avoir signalé ce texte.
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