Postérité(s) de la modernité

Image à gauche : installation murale de Thomas Demand et meubles de Ludwig Mies van der Rohe dans le foyer du Staedel Museum à Francfort sur le Main

Un des intérêt principaux des documenta, manifesta et biennales en tous genres — même les moins intéressantes — est de formuler un certain « esprit du temps » et de lancer de nouvelles modes dans le vocabulaire du milieu de l’art. Nombre de critiques, de commissaires et d’artistes venant y faire leur shopping visuel et intellectuel, il est évident de retrouver les thématiques de ces expositions, dans des textes ou des œuvres, des années encore après la manifestation d’origine. Ainsi la documenta de 2007, magnifiquement ratée pour cause de discours théorique prétentieusement abscons et d’absence d’émotion dans l’accrochage, a tout de même soulevé une question devenue la nouvelle tarte à la crème des discussions de vernissage : « où en sommes nous avec la modernité ? ».

Zeitgeist

Un tiers des publications de la documenta 12 était estampillé « Modernité ? » et le mot d’ordre lancé par les commissaires — « Is Modernity our Antiquity ? » [La modernité est-elle notre antiquité ?] —, fut largement commenté sous le soleil de Kassel sans que personne ne comprenne vraiment de quoi il s’agissait. Car, il faut se rendre à l’évidence : des mots comme « moderne » ou « modernité » sont devenus, avant toute chose, affaire de définition. L’historien de l’art nous dira qu’il s’agit d’une période débutant en 1907 avec Les demoiselles d’Avignon tandis que, pour l’architecte, la modernité évoquera plutôt l’architecture fonctionnaliste des années 1920, les projets utopiques d’Etienne-Louis Boullée ou les manifestes d’Adolf Loos à propos du luxe et de l’ornement. L’homme de lettres précisera que le mot moderne doit beaucoup à Charles Baudelaire pendant que les rédacteurs des magazines de mode l’utiliseront comme un argument afin de vendre des objets kitsch à l’apparence faussement minimaliste. Peu de mots sont aussi plurivoques que « moderne » et il faudrait, à chaque fois que l’un de nos interlocuteurs l’utilise, lui demander quelle est la définition qu’il en donne, histoire de savoir de quoi nous parlons exactement . Mais on peut tout de même, pour répondre à la question posée par les commissaires de documenta, dire que si la modernité n’est pas historiquement très éloignée de notre début de 21e siècle, elle a tout de même pris quelques rides et la plupart de ses protagonistes sont morts et enterrés. Elle a aussi vu passer quelques guerres mondiales (aux technologies particulièrement modernes) puis subit les affronts sauvages de la déconstruction et de la postmodernité. Bref, si elle n’est pas usée au point d’être reléguée au rang d’antiquité, elle n’est pas non plus de première jeunesse. Et c’est sans doute pourquoi tout le monde peut, aujourd’hui, se l’approprier sans que personne ne trouve à y redire.

L’enterrement de première classe du Bauhaus

En 2009 le Bauhaus a fêté ses 90 ans et deux grandes rétrospectives, l’une à Berlin (A Conceptual Model, Martin-Gropius-Bau) et l’autre à New York (Workshops for Modernity, MoMA), sont venues célébrer l’événement. Malheureusement, à Berlin, l’institution se retrouvait momifiée et muséalisée, l’exposition oubliant les fondements théoriques comme les innovations pédagogiques de ce qui était, avant toute chose, une école. Mais l’accrochage avait cependant le mérite d’être un constat définitif : on peut désormais exposer le Bauhaus comme s’il s’agissait d’un simple style (de vêtements, de mobilier, de design graphique…) issu d’un siècle passé. L’exposition et sa scénographie tenaient plus du Musée des Arts décoratifs que d’une esthétique encore vivante et l’anniversaire du Bauhaus lui a surtout valu un superbe enterrement de première classe. La modernité, dans ce cas, est devenue une suite d’images — d’icônes —, qui remplissent les livres d’histoire et il n’y a rien d’étonnant à ce que les artistes contemporains s’en servent et s’en amusent (comme Marcel Duchamp joua, en son temps, avec une reproduction de Mona Lisa). Il faudrait donc plutôt chercher du côté des expositions d’art contemporain que chez les historiens de l’art pour trouver, aujourd’hui, des réflexions nouvelles et irrespectueuses à propos de la modernité(s).

Modernologies

Après la dernière documenta de nombreuses expositions ont surfé sur la vague « moderne » mais c’est Sabine Breitwieser, commissaire indépendante et ancienne directrice de la Fondation Generali à Vienne, qui livre la meilleure exposition sur le sujet : Modernologies, Contemporary Artists Researching Modernity and Modernism . Nous ne sommes plus, cette fois, à bavarder gentiment en buvant une bière à Kassel et son exposition — ainsi que le catalogue — sont voués à devenir des outils de référence. Dès son titre la proposition de Sabine Breitwieser est programmatique : Modernologie est un mot emprunté à l’architecte japonais Kon Wajirō (1888-1973) qui approcha les ruines contemporaines issues des tremblements de terre avec les méthodes des archéologues s’attaquant à Pompéi. Soit une approche scientifique de la modernité, le suffixe logos évoquant l’intelligence et la rationalité, le pluriel que la commissaire ajoute à la fin du mot modernologie nous faisant bien comprendre qu’il n’y a pas une unique mais plusieurs approches d’un pareil sujet. Ce terme évoque aussi le concept d’architecturologie, principe fondé par Philippe Boudon dans les années 1970 afin d’évoquer une connaissance scientifique de la conception architecturale en l’étudiant avec les méthodes du sociologue . Dans son exposition, Sabine Breitwieser fait preuve d’un sérieux théorique rare et d’une justesse incroyable dans le choix des œuvres. Elle utilise, évidemment, l’indispensable figure tutélaire de Gordon Matta-Clark et sa pièce méconnue Window Blow-Out (1976) mais, partant de là, elle trace des directions et associations intellectuelles des plus diverses. Ainsi, au cours de l’exposition, on pourrait parler de modernité et féminisme autour d’une œuvre d’Anna Artaker (Unbekannte Avantgarde, 2008) qui consiste à transformer les légendes des célèbres photographies de groupes artistiques du 20ème siècle (Bauhaus, Cobra, Spur, etc.) histoire de montrer que les femmes, pourtant présentes dans ces mouvements, sont absentes de leurs images « officielles ». Mais il serait aussi question de la modernité dans les anciens pays de l’Est avec les différentes versions de Retroavangarde d’IRWIN , de modernité et colonialisme avec un travail d’Ângela Ferreira concernant l’histoire des maisons tropicales de Jean Prouvé, de modernité et littérature avec la superbe version illustrée du livre de Mallarmé Un coup de dès jamais n’abolira le hasard par Marine Hugonnier. Etc. C’est en ce sens que, sans être encyclopédique (Modernologies regroupe juste une trentaine d’artistes), cette exposition est exhaustive et, surtout, nous montre qu’il n’y a pas eu une mais plusieurs modernités au 20e siècle. Surtout, elle évite l’écueil, pour reprendre les mots de la commissaire, « d’un nouveau formalisme » et […] d’un « retour à l’abstraction » » , phénomènes que tout le monde peut constater actuellement sur des dizaines de stands de foire d’art contemporain. Car c’est l’écueil de toute cette histoire : entre hommage appuyé et pillage pur et simple, il n’y a qu’un pas à franchir.

Artistes

D’un autre côté — celui des productions artistiques — je suis étonné de voir le nombre d’artistes qui prennent désormais les canons de l’architecture moderne comme sujet (ou simple décor) de leurs œuvres. Qu’il s’agisse de Hiroshi Sugimoto photographiant dans un noir et blanc laiteux le Seagram Building de Mies van der Rohe ou la Villa Savoye de Le Corbusier, de la même maison devenant le décor d’un film d’Ulla von Brandenburg, de Nina Fischer et Maroan El Sani consacrant une belle série d’images au siège du Parti Communiste construit par Oscar Niemeyer à Paris, de cette même architecture utilisée par Ian Wallace, de Thomas Ruff s’amusant bêtement à flouter des photographies des bâtiments de Mies van der Rohe, de Dominique Gonzalez Foerster posant des serviettes de bain au bord du bassin du Pavillon de Barcelone du même architecte (Tropicale Modernité, 1999), de Marko Lulic fabricant une réplique en plexiglas rouge du monument à Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg de Mies (encore lui !) ou de Domènec utilisant le même monument pour en faire un habitat minimum de quelques mètres carrés ; il ne passe pas une semaine sans qu’une nouvelle œuvre jouant avec les bâtiments célèbres de l’histoire de l’architecture moderne ne soit produite. Il faudrait aussi ajouter que les bâtiments plus contemporains ne sont pas en reste, à condition d’avoir quelque chose de spectaculaire à offrir aux artistes. Ainsi Cyprien Gaillard utilise les horreurs postmodernes de Ricardo Bofill comme toile de fond de ses vidéos, David Claerbout réalise un film godardien dans la sublime maison bordelaise construite par Rem Koolhaas ou Jordi Colomer fait l’imbécile avec des maquettes en cartons devant la mégalomane Brasilia… Bref, les exemples d’artistes utilisant des constructions du 20e siècle comme base de leur travail ne manquent pas. On trouve par ailleurs, dans ces hommages plus ou moins appuyés, plus ou moins respectueux de leur sujet, une tendance à s’appropier les objets et œuvres d’art. Je pense forcément à Mathieu Mercier accrochant des étagères noires et posant dessus des objets en plastique rouge, jaune et bleu afin de nous faire parler de Mondrian, à Mathias Poledna manipulant des verres dessinés par Adolf Loos ou à Simon Starling fabriquant une œuvre à partir des bris d’une bouteille de bière et d’un lampadaire de l’architecte slovène Jože Plečnik. Enfin, il faudrait recenser tous les jeunes peintres abstraits qui se réfèrent à Joseph Albers et ses figures géométriques. C’est donc bien toute la modernité, sous ses multiples facettes et pratiques, qui est devenue le terrain de jeu de nombreux artistes. Mais, trop souvent, il faut se rendre compte que ce qui les intéresse est, avant tout, une (belle) image pré-existante, l’effet qu’elle peut produire sur le public, plus que de savoir le contexte et l’idéologie qui l’ont vue naître. Proches du nouveau formalisme ou du retour à l’abstraction évoqués par Sabine Breitwieser, nous nous retrouvons finalement face à l’imitation la plus banale. Et cela me rappelle un ancien élève de Joseph Albers qui me racontait l’avoir entendu dire des centaines de fois la même phrase à ses étudiants : « un minimum d’effort pour un maximum d’effet ». Nos gentils néo-modernes ont vraiment bien appris leur leçon.

Cas d’école

S’il est une artiste dont le rapport à la modernité me semble au plus juste, il s’agit de Dorit Margreiter qui, l’été 2009, occupait le Pavillon Autrichien de la Biennale de Venise aux côté d’Elke Krystufek et que l’on retrouve aussi dans Modernologies. Elle a réalisé une vidéo dans une villa de l’architecte John Lautner, 10104 Angelo View Drive (2004), elle a sauvé de la disparition une enseigne lumineuse en ex-Allemagne de l’Est, zentrum (2005), elle a démontré la valeur des bâtiments modernes à l’aide de simples coupures de journaux Original Condition (Masters for Sale), 2006. Cette œuvre est d’une efficacité confondante. En encadrant dix petites annonces des journaux proposant à la vente des villas de Wright, Schindler ou Neutra, l’artiste expose fort simplement la condition actuelle de ces architectures : être de simples objets de collection pour une clientèle triée sur le volet.

Question de vocabulaire

Mais il faudrait finalement poser le problème autrement. Être moderne aujourd’hui — et là je pense à l’expression des années 1980 et à la belle exposition Des Jeunes Gens Mödernes montrée en 2008 à la Galerie du Jour —, c’est être chic et classieux, c’est l’assurance de formes géométriques simples et intemporelles, ce sont des couleurs primaires et complémentaires qui s’associent à merveille. Les objets modernes, appelés « classiques du 20e siècle » dans les catalogues de ventes aux enchères, sont devenus des signes de distinction chez des collectionneurs qui courent après les prototypes de Jean Prouvé et affichent par là leur appartenance sociale (comme ils pouvaient le faire auparavant en achetant des meubles de style Empire) tout en oubliant que ces objets furent conçus pour une production en série bon marché, pour être des produits démocratiques et populaires. Mais il faudrait aussi préciser que, si les années 80 et 90 ont vu à la fois l’avènement et le déclin de la postmodernité, rien d’autre n’est venu prendre la relève au tournant du 21è siècle. Et c’est sans doute à cause de cette césure, de cette rupture théorique et stylistique dans l’histoire de la modernité, que nous pouvons désormais l’appréhender comme si elle était notre antiquité. Pire, nous portons sur elle un regard teinté de nostalgie. Moderne, aujourd’hui, est un style, au même titre que Biedermeier, Art Nouveau ou Pop, une image morte que les artistes peuvent facilement s’approprier, une abstraction chic qui assurera le bonheur des décorateurs d’intérieur, un art vidé de toute substance revendicatrice, sociale et progressiste, une idéologie ramenée au rang d’objet de luxe.

Nouveau préfixe

Reste une question essentielle : pourquoi la modernité fascine-t-elle tellement les artistes actuels ? La première réponse est l’assurance d’un visuel fort et identifiable, d’un clin d’œil à l’histoire qui fera plaisir au critique tout en jouant d’images chics qui séduiront les collectionneurs. Mais il faudrait ajouter à cela la disparition des derniers grands groupes et mouvements d’artistes, des dernières avant-gardes, des derniers pamphlets et manifestes, soit des choses qui, à notre époque d’individualité forcenée, nous apparaissent comme hautement romantiques. Et je me demande si les mots « moderne », « modernisme » et « modernité », dans les publications, les expositions et dans nos conversations quotidiennes, peuvent encore faire sens. A force d’être employés ils ont perdu leur force subversive et provocatrice. Notre monde, résultat confus de la somme des différentes tendances stylistiques et intellectuelles des 40 dernières années , ne connaît pas de mode dominante. Il suffit de voir comment, dans les expositions internationales, la peinture (figurative ou abstraite) cohabite avec la vidéo, la sculpture, les arts numériques, le collage et l’installation. Un tour des galeries et institutions artistiques finira de vous convaincre et je défie quiconque de définir notre époque à l’aide d’une seule et unique image. Nous vivons une époque post-postmoderne et il faudrait, pour réactiver la modernité, lui trouver un nouveau préfixe capable de lui donner une nouvelle jeunesse et lui rendre une signification perdue. Hyper-moderne, ultra-moderne, rétro-moderne, trans-moderne, alter-moderne, néo-moderne, poly-moderne, méta-moderne, supra-moderne, anti-moderne… Certains de ces termes ont déjà été employés mais aucun n’est devenu le nouveau concept à la mode. En tous cas, une chose est sûre : le mot « moderne » ne rugit plus.

Thibaut de Ruyter


1 – Ce qui me rappelle l’amusante proposition de Ludwig Wittgenstein dans son livre De la certitude : « Un jour j’ai dit à quelqu’un — en anglais — que la forme d’une branche était caractéristique de l’orme, ce qu’il contestait. Passant alors devant un frêne, je lui dis : «Tu vois, voici les branches dont je t’ai parlé.» Ce sur quoi lui : «Mais c’est un frêne» — et moi : «J’ai toujours pensé frêne en disant orme »

2 – Montrée pour la première fois au MACBA de Barcelone fin 2009, l’exposition est visible, du 12 février au 5 avril 2010, au Musée d’Art Moderne de Varsovie.

3 – L’artiste Sophie Thorsen a consacré à ce terme une série d’œuvres particulièrement éclairantes (voir son catalogue The Achromatic Island, Revolver Verlag, Berlin 2009) tandis que Florian Pumhösl titre une partie de ses œuvres à l’aide de ce mot.

4 – Son livre Pessac de Le Corbusier, Dunod, 1969, est toujours une fascinante approche critique et irrévérencieuse de l’architecture moderne.

5 – voir le texte IRWIN – Apprendre à se moquer du monde in art press, n° 302, juin 2004, pp. 28-34.

6 – in Modernologies, catalogue de l’exposition, éditions Museu d’Art Contemporani de Barcelona, page 19.

7 – Claude Schnaidt (1931-2007), architecte et théoricien de l’architecture, ancien de la Hochschule für Gestaltung d’Ulm. Son extraordinaire livre intitulé Autrement Dit, éditions Infolio 2004, démontre parfaitement que la modernité aurait du être, avant tout, affaire de progrès et d’idéologie.

8 – Il suffit de regarder, dans le métro, la présence de jeunes punks, gothiques, bon-chic bon-genre, technos, hippies, rappers, etc.

Share on FacebookShare on LinkedInTweet about this on TwitterShare on Google+Email this to someonePrint this page