SOPHIE MENUET

Trésors Monstres

L’exposition des œuvres récentes de Sophie Menuet invite le spectateur, à une déambulation dans ce qui ressemble à un cabinet de curiosités ayant appartenu à un notable, réparti dans les étages d’une ancienne bâtisse du centre ville d’Istres. Comme propulsé par le mistral, nous voici parvenus dans un univers ouaté et feutré où les couleurs douces et chatoyantes pourraient conférer à un univers féminin, si ce n’était que le regard, ce regard-ci, est unisexe. Quatre salles, quatre propositions du monde original, déjanté, protéiforme et propre à Sophie Menuet.

salle-2-1La première salle est aquatique. Comme dans un aquarium, on se laisse engloutir, absorber par la lumière bleu-vert. Une vidéo sous-marine déforme un corps aux prises avec la lumière filtrée par l’eau et une chose énigmatique, entre méduse de plastique et voile d’une noyée. Projetée sur un mur en relief par des sortes de bulles blanches, collées à même le mur, la délicate monstruosité semble soulever cloques ou bosses ou bubons. L’ensemble associe des sculptures-objets à des photographies qui se répondent. Proches de l’autofiction, chair et chère à la littérature contemporaine les photographies mettent en scène l’artiste qui se grime à tel point, qu’elle disparaît au profit de créations de personnages imaginaires et loufoques. Même pose à chaque prise, même cadrage, elles semblent présenter une collection à la manière d’une galerie de portraits. Les “modèles” posent, buste de trois quarts plus ou moins vêtus, ornés et affublés de matériaux, de bijoux, de coiffes et de tissus, d’accoutrements des plus improbables. Les bijoux comme les chapeaux n’en sont pas ou sont détournés de leurs habituelles fonctions. Les vêtements et les objets couvrent parfois le visage, s’y accrochent et mettent en relief les regards équivoques aux cils parfois prolongés par de longs fils. Le nez peut être utilisé comme support, les oreilles comme accroches… la bouche bâillonnée, toutes les parties du visage sont exploitées. Et la peau livre ses secrets intimes au grand jour. Les personnages accompagnent le spectateur comme des mentors qui animeraient des tableaux, tels ceux recouvrant les salles et les couloirs des châteaux ou des manoirs. Album de photos de famille fantasque où l’ancêtre nous raconte une histoire.
De même que pour les sculptures qui sont dans les autres salles prises dans des installations, les registres les plus antagonistes et complémentaires, issus d’univers tant animaliers, mythologiques, littéraires, fantastiques, que du conte, de l’épopée, de l’enfance (et là je pense à propos des photographies à la série des Martine) sont revisités.
Dans ce premier dispositif de verre et de tissus matelassé, parfois satin surpiqué, boutis, les parties assemblées semblent pièces détachées/attachées/rattachées de corps monstrueux. Des aliens aux intentions luxueuses enflent, leurs textures précieuses et douces, sont ponctuées de distorsions de membres malmenés, presque convulsives. Ce serait comme un accord tacite avec infirmités et empêchements. Jeux de lumières qui inaugurent la suite dans la deuxième salle.

Salle grise où deux monstres enserrés dans des structures d’aluminium créent un univers à la Leonard de Vinci ou à la Jules Vernes, qui inventent des machines futuristes impossibles, avec des systèmes mécaniques dont on ne sait s’ils entravent les formes ou s’ils les soutiennent. Formes comme fragments de corps mi-humain, mi-animal contenus par des attèles métalliques qui auraient la fonction de cage et de machine. Les structures dynamisent et animent ce qui s’apparente au corps ; les monstres sont propulsés, libérés ou incarcérés. Ces pièces nous amusent en même temps qu’elles créent des hiatus avec nos émotions et nos grilles de références. Nous serions presque tentés de sourire avec des prothèses aux pieds. Les images du matériel chirurgical, médical insinuent une tonalité douloureuse à l’ensemble de l’exposition. Les formes roulent, avancent, volent, tiennent en équilibre, sautent. Elles font peur avec la peur qu’on aime comme celle des enfants qui jouent à se faire peur et qui déjouent ainsi les angoisses du vide, le vide du sens qui échappe aux mots. Les dessins numériques viennent compléter les formes de grandes proportions au sol ou sur des socles ; travaux préparatoires qui seraient sortis d’un laboratoire où un alchimiste communiquerait avec des forces tiraillées par des déesses, elfes et démons. Il y a là l’essence d’une folie qui chercherait et trouverait un dompteur avec un compte-goutte.

salle4aMontant les marches de ce que je serais tentée d’appeler “la maison”, tellement l’artiste s’approprie les lieux, comme elle l’a fait précédemment au Pavillon Vendôme à Aix-en-Provence, la lumière diminue. C’est dans la troisième salle que le spectateur déambule dans la surprise et le mystère de formes suspendues, savamment éclairées par des lampes de chevet. Maison hantée. Une fois encore, des formes près et proches du corps comme des armures, mais cette fois elles flottent, suspendues au plafond. Présence d’absences. Reliques cousues avec des points serrés. Points de croix peut-être, plus balafres que cicatrices. Ex-voto. Fantômes avec des trous visités par la lumière inquisitoriale. Tenues vestimentaires comme les fulgurantes apparitions nocturnes de l’enfance, le temps d’un cauchemar les yeux ouverts, stimulés par un effet de lumière qui déforme les objets familiers nous les rendant alors étrangers. Corps tronqués, corsets, simulacres de robes, jambières, pointes et rondeurs, peaux lisses satinées, franges comme cheveux, poils ou barbes, dorures créant l’illusion d’une richesse précieuse, membres allongés comme des ombres d’été, pattes difformes… l’univers baroquisé de Sophie Menuet est extraordinaire. Elle réhabilite ainsi le mot “magique”, en lui donnant une réalité proche de l’émerveillement, et de l’étonnement. Elle le lave de sa mièvrerie habituelle comme elle débarrasse son art cousu de fil blanc et de fil d’Ariane, de ce que les mauvaises langues, à court d’arguments, qualifient d’art féminin. Elle nous fait oublier la somme de travail qui sous-tend tout ça. Elle se fait son carnaval et avec lui, sa catharsis.
Nous voilà dans un monde absurde où nos gesticulations n’ont, à cet éclairage-là, que valeurs d’humilité et d’empathie. Les œuvres ont la double casquette d’un oxymore, inquiétante douceur d’être au monde, joyeux état des lieux de nos pauvres corps, enveloppes périssables qui s’accrochent à des bribes de mémoire afin de poursuivre un hypothétique envol jusqu’au passage de témoin. La série photographique des Semblances, les portraits de la première salle, accompagne ces pièces comme si le regard de l’aïeule nous espionnait et que son esprit se logeait dans les tissus. Et quoi d’autre ?
Dans la pénombre nous atteignons une nouvelle “chambre” du grand cabinet de curiosités que soutiennent des tables qui, comme les lampes de chevet, ont vécu plusieurs vies. Objets de récupération sauvés de “casses” tels qu’on les trouve dans les brocantes, montrent leur nouvelle vie sous un nouvel éclairage où ils sont dépoussiérés. Nombreuses pièces troublantes de la troisième salle, entre prothèses orthopédiques délirantes, casques, muselières, attaches/harnachements de chaussures pour monstres, inconfortables et disproportionnés, mains bioniques qui semblent pincer, objets de mascarades et de déguisements, pièces rapportées de guerres picrocholines. Tant d’objets uniques fait main, entre lesquels on circule comme dans le musée intime d’un chercheur fou avec ballons, bulles de verre gravées, sortes d’erlenmeyer, burettes, éprouvettes, cloches, tubes et tubulures d’une sorte de docteur Mabuse, ou d’un alchimiste savant comme il y eut à Naples, Raimondo di Sangro, prince de Sansevero, dans la pénombre silencieuse d’une crypte tenue secrète. Une autre série de photographies montrent encore l’artiste comme son propre cobaye de créations malicieuses, sortes de vierges drapées de coton, et parures, coiffes, casques de fortune, chapeaux à idées, accessoires infernaux.
Dans cette quatrième et dernière salle, point culminant de l’exposition, une vidéo sur un écran grossi par une énorme loupe, Sophie Menuet-personnage est une drôle de campagnarde qui se met en scène de façon malicieuse avec un bec ou une trompe. La pantomime est rythmée par des jeux de regards qui prêtent à sourire et par des sons cocasses, parfaitement amenés par Raoul Hébréard, autre artiste aux talents tentaculaires : http://www.documentsdartistes.org/artistes/hebreard/page1.html

salle-3-3Vidéo étonnante d’un personnage en chrysalide, en insecte qui essaye de se dépêtrer d’une sorte de cocon tunique-camisole, dessinant alors des mouvements malhabiles hilarants et incongrus.
La fantaisie de l’univers de Sophie Menuet porte à son paroxysme les pollens d’une poésie personnelle et décalée, où le textile sert un concept de vêtement différent comme se substituant à une parole défaillante. La métaphore du corps serait perçue comme une prison, un piège à mouvements, un immense réservoir de formes et de matières ou une boîte à images qu’il vaudrait mieux réinventer. Folie circonscrite dans un univers qui repousse toujours plus loin, ou prend en compte habilement les limites techniques, les contraintes spatiales, les caprices des éclairages et les clichés de notre société. Une œuvre pléthorique et généreuse, organique et troublante est en marche. Ce n’est pas nous qui évoluons à travers expositions, salles, objets et personnages, mais le monde de Sophie Menuet qui nous reçoit et nous accueille. Avec sous l’aiguille, la joie débridée d’un grincement de porte.

http://www.sophiemenuet.fr/

Sophie Menuet. “La nuit ouverte”. Centre d’Art Contemporain d’Istres. Jusqu’au 4 avril 2015.
Les vitrines de l’art. Parcours urbain à Istres proposé par la POPARTS. 12 vitrines de boutiques fermées, avec Sophie Menuet, Raoul Hébreard, David Leple et Thibault Franc, Philippe Chitarrini, Pierre Bendine Boucar, Pierre Schwartz, Les OUI). Jusqu’au 27 juin. ” Ce parcours met en forme un rayonnement autour du CACI dans lequel le public se déplace pour découvrir des vitrines investies par les artistes invités. Ces fenêtres sur la rue ouvrent une nouvelle manière d’appréhender l’art “.
Avril 2015 : Se piquer de dessein, exposition personnelle, Galerie 116art, Villefranche/Saone.
Avril 2015 : ARLES CONTEMPORAIN part en week-end (à Beauduc), exposition collective, galerie Arles contemporain.

 

NATACHA LESUEUR

Au nom du corps

Lesueur

Sans titre, 2010, photographie analogique, épreuve pigmentaire sur papier fine art, 109 X 86 cm

A peine sortis de l’exposition du Musée Chagall de Nice, voilà quelques mois, où Natacha Lesueur exposait des photographies comme des reliques compassées d’une vision de l’exotisme, sortes de cartes postales revisitées de la Polynésie Française sauvagement déformée par les regards de touristes et de colons, nous sommes aujourd’hui face à des photographies et des céramiques récentes, dans un bien étrange état. Parlons d’une douce excitation.
De la Galerie Eva Vautier à la Galerie de la Marine, nous sommes tiraillés par ce qui caractérise les photographies de Natacha Lesueur : un ensemble de sensations puissantes et violentes rattrapées par un art de la scénographie et de la couleur, teinté d’humour, de plaisir et de légèreté. On passe de sensations d’attraction et de répulsion, à de la fascination, puis de la transgression à la poésie. Se téléscopent réalisme et mystère, pudeur et impudeur, décalage et drame, charme de la séduction et dégoût des matières. Les stéréotypes se fabriquent sur et pour le corps humain et son image, et finissent par jouer contre lui, mais ils génèrent des faisceaux de créativité par des procédés subversifs. Tout ce que les clichés portent en eux de tragédies, sont autant d’énergies et de pulsions antagonistes, autant vitales que mortifères. Entre trash et glamour, les modèles tiennent des poses de stars sculpturales qui seraient trop impeccables, trop hollywoodiennes si le maquillage outrancier ou les couleurs passées, décolorées, ne soulignaient une expression triste, absente, mièvre ou désabusée donnant un autre éclairage de la photographie publicitaire ou cinématographique. Pas de Photoshop pour la chambre, pas de gommage pour ce qui est qualifié d’imperfections dermatologiques, défauts de fabrication génétiques, mais au contraire, lumière et précision des détails qui configureraient notre propre ADN.
Le monde lisse et parfait des papiers glacés n’existe pas et les femmes qui en sont les objets mis en lumière sur fond noir crèvent leurs images, sous le poids de leur image. Choucroutes surdimensionnées, couleurs de chevelures sculptées effet plastoc, brûlures comme au chalumeau de la coiffe, trous, boursoufflures, cicatrices, viennent troubler un ordre invasif comme le pétrole. Il y a toujours ici quelque chose qui cloche. Politiquement incorrect. Un ordre confit, si l’on n’apercevait, de façon fine et raffinée, extrêmement bien dosée, l’équilibre des failles : le cheveu abandonné sur le vêtement, la veinule sur la jambe, le réseau routier des seins d’une femme enceinte qui d’ordinaire ne pose pas dans cette situation intime, l’apparition soudaine d’une bretelle de soutien-gorge, le ventre rond qui perce le vêtement. L’intimité sourd ici, où tout en principe est mis en œuvre, en scène pour l’effacer et la personnalité avec.

Partant de photographies repères de 1996, (je repense à ses interventions sur le corps comme les ongles sculptées en forme de pointe de lances ou de flèches) la quasi préhistoire de l’artiste, voici une femme à quatre pattes, avec une robe de soirée courte et moulante. Elle serait presque obscène si ses mules n’avaient pas été trop petites et si le corps tronqué privé de tête ne venait pas perturber la lecture de la pose par l’anonymat et enfin, si l’empreinte de bas absents ne révélait pas leur présence suggérée, leurs marques. Encore une fois tout contribue à faire dégringoler la magnificence d’une esthétique classique en noir et blanc qui serait irrespirable, si une fille anorexique prépubère avait été choisie à la place de ce modèle-là. Tout ce qui échappe à notre contrôle permet des projections à échelle humaine. Il semble que dans le monde selon Natacha Lesueur, l’incongruité et les hasards de la peau (nous ne somme pas dupes, ils sont aussi maîtrisés) : son grain, sa carnation, sa fermeté et brillance, son relâchement, ses duvets, rassemblent tout un vocabulaire, un registre qui serait capable de redonner au corps sa propre expression et une relative authenticité, par le truchement des jeux de lumières et d’ombres.
Les photographies avec des gris, du noir et du blanc ne sont pas des photographies noir et blanc. Ce sont des photographies en couleur qui sont de noirs et de blancs. Si l’on prend les plus récentes, on aperçoit en bas une touche de couleur chair qu’il serait possible d’appeler “peinture”, rappelant ainsi que nous sommes bien dans le monde de la couleur et de la peau. Des photographies-tableaux, empruntent à la peinture, au delà des grands thèmes du portrait et de la nature morte, l’art de la composition et y introduisent un art de la décomposition en utilisant des matériaux organiques périssables comme les denrées alimentaires, les fleurs ou le corps, une sorte de retour au naturel qui est utilisé ici à d’autres fins de fabrication d’images vivantes. Des photographies-sculptures revisitent l’art du statuaire comme l’ont fait les artistes du XIXe siècle dans l’art des cimetières (Staglieno en demeure l’illustre illustration). Là les portraits-bustes de dos présentent des chevelures qui semblent modelées dans l’argile et sortir d’une archéologie antique. Tout semble figé, moulé, mais matières et lumières confèrent à ces pièces une puissance vitale tout à fait convaincante. De même, on lit la souffrance à pousser la quête sans fin d’une illusoire beauté, formatée dans les photographies comprenant des empreintes, ne serait-ce que de fleurettes incrustées dans la peau des bras et des mains, comme dans la photographie de la femme à la voilette à l’attitude étrangement sage et imperturbable. Interventions à même la peau comme surface graphique qui n’est pas ici du body art.

carinne presse

Barbara, 2015 photographie analogique, épreuve Lambda sur ilfoflex, éxemplaire 1/5, 100 x 80 cm Archives Galerie n° : 5792

La couleur explose dans la série bluffante des photographies en écho à l’artiste brésilienne des années 40, chanteuse et danseuse, à la peau blanche, Carmen Miranda qui vit son heure de gloire sous les projecteurs d’Hollywood et dans la société américaine en mal de conquête des pays latinos. En étanchant sa soif d’exotisme sur fond de samba et de fantaisie, de bonheur et de fêtes factices, en extrapolant son regard sur la négritude en blanc, le star système aura essoré à l’extrême une image de femme. Celle-ci ne tiendra plus que grâce à l’alcool et aux médicaments jusqu’à sa mort prématurée. Conséquence du tropicalisme à deux balles en parallèle de la négritude naissante (Duke Ellington et Sidney Bechet, Césaire et Senghor) sur fond de racisme. Extraordinaire casting de modèles qui portent la beauté là on l’on ne l’attend pas : un sourire mièvre, un regard vide, un gros ventre, un bout de chaise qui surgit de sous un tissus en manque d’ourlet, un geste de danseuse timide, des étais qui rappellent d’une architecture sa fragilité et la fragilité du monde. Puis comme allusion à la mort, des fruits pourris ici ou des fleurs fanées et glauques pour des femmes vases plus que femmes cruches, ou sur un corps aux seins appétissants constituent un décor dans lequel se fond le modèle. Les photographies affichent sur des succédanés de stars délavées par la lassitude, des grimaces, des sourires cabotins de chattemite et mimiques, regards tristes et absents, visages aux angles parfois androgynes, sourires enfantins et blasés en trompe-l’œil.

Dans ce florilège de propositions dynamiques, on surprend une boucle d’oreille de travers dans deux photographies aux décors en bleu, dans lequel se glisse le modèle statique (n’avez-vous jamais passé votre tête dans ces décors de carton pâte de foires pour vous faire immortaliser ?). La douceur des lèvres entrouvertes, les cheveux redéfinis dans une peinture fraîche, une rose peinte à même la peau, un dos dans une robe de face, c’est-à-dire un modèle recto puis verso dans le recto de la robe. Foisonnent les éventails de techniques dans un festival de couleurs et de colorisation vintage, de décoloration, de surexposition jusqu’aux posters qui montrent d’un paysage méditerranéen cibachrome, l’envers d’un décor surfait (son ciel bleu azur est zébré comme un bonbon Haribo par les tracés des réacteurs d’avion, sa végétation luxuriante, ses couchers de soleil spectaculaires). Le paysage sert de support à des faïences mettant au rang d’illustres personnalités, des femmes symboles d’un faste absurde daté. Elles reposent sur des socles alignés sur l’horizon d’un paradis perdu.
Comment ne pas voyager alors vers les tenues de la Frida Kahlo révolutionnaire, adoubée par des collectionneuses américaines dans ses tenues folkloriques chargées de bijoux, de fleurs et de feuilles, avec singes, chiens et daims, ou statuettes africaines (Diego Rivera les collectionnait) et revendiquant un art de la mise en scène de sa vie et de son corps, dans sa peinture comme dans les poses offertes à des photographes tels que Murray, tirant leurs origines dans la culture traditionnelle mexicaine. Je songe à Joséphine Baker, à la revue noire, et à ses affinités avec les cubistes et les jazzmen, à sa Banana dance torride et comique des années 20. L’une comme l’autre exaltent les caractéristiques de ce qui était considéré à l’époque comme sauvage, dans des processus artistiques dont elles sont restées maîtresses.
Ce n’est pas le cas d’une Carmen Miranda dont on peut se demander si elle n’est pas, en quelque sorte, une réplique de la Côte d’azur, ni des stars qui ont été des sortes de victimes comme elles, prises à leur propre jeu de miroir aux alouettes. Carmen Miranda et ses tenues baroques, saisie dans des décors exotiques de strass et de paillettes, icône fabriquée par un système mercantile et expansionniste, broyeur des singularités, rejoint avec ses énormes corbeilles de fruits, le registre du vocabulaire alimentaire cher/chair à Natacha Lesueur (les aspics qui recouvrent les crânes, comme des peintures avec des palettes d’aliments). Déconstructions et constructions sont prétextes à la jubilation propre à cette création-là qui rutile, par son incroyable expression d’une liberté offrant à notre regard un monde un peu plus digeste.
Lire les photographies de Natacha Lesueur avec les grilles de la sculpture et de la peinture laisse poindre de larges perspectives. Les forces antagonistes qui se dégagent de son œuvre donnent à ce qui s’éteint du monde une énergie positive et les moyens de son renouvellement.

Galerie Eva Vautier http://eva-vautier.com/
Cailles blanches, grisettes et aigrettes noires. Artiste invitée : Anita Gauran
Exposition jusqu’au 30 mai 2015
– Galerie de la Marine à Nice 04 93 91 92 91 ou 92 ou 93, Exotic Tragédie, jusqu’au 31 mai 2015
http://natachalesueur.com/
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