GREGORY FORSTNER — SCÈNES DE GENRE ET GENRES DE SCÈNES

Par Sophie Braganti

Prenons La fiancée du collectionneur. C’est simple. Elle n’existe pas. A peine traduite d’une extension du sens de The collector’s girl friend – on allait pas dire : “la nana du collectionneur ou la petite amie ou la copine ou la femme”, tout de même – qu’elle reboutonne son décolleté, range son pétard, se démaquille et retourne se faire réajuster la teinture blondasse chez Plumeau. Chaque détail, chaque mouvement de la brosse soulignent un geste furtif, un mouvement rapide comme le rythme que sous-tend la nage du nageur. Le rythme, c’est une énergie du moment, une respiration proche de la performance, quasi sexuelle. “Pas un jour sans un tableau” serait alors un adage qui se serait installé à l’atelier. Ce n’est pas une discipline, car il ne peut tenir interminablement une sensation. Cela relève, comme il l’explique, à la fois d’une naïveté et de la brutalité de l’enfant qui veut une chose immédiatement.

Blondie and the Sons of Bitches (on the Beach), 2013 180×290 cm

La fascination de la peinture qui s’exerce sur celui qui peint, Gregory Forstner la tient à distance, il s’en méfie. Comme du beau. Et si la structure des tableaux est classique (en amont : préparation des images avec Photoshop, choix des scènes, des images, esquisses, projets, structure), d’autres éléments et conceptions de la peinture engendrent une remise en question de celle-ci, inscrite dans l’air du temps comme dans des temps révolus. Le lendemain, un autre jour, une autre sensation, un autre tableau. Presque un autre regard. Comme si le besoin de renouveler la surface à peindre contribuait à faire de chaque jour un homme nouveau à la Nietzsche (1) . Et par la voix de Zarathoustra : “Mais il y a une force plus grande qui croît de vos valeurs et de votre surpassement : l’œuf et la coquille s’y brisent. Et celui qui doit être un créateur dans le bien et le mal ; en vérité celui-là doit d’abord être un anéantisseur et briser des valeurs. Ainsi le mal suprême appartient à la suprême bonté : mais celle-ci est la bonté créatrice.”
Sur fond de Tom Waits et de températures extrêmes, il y a dans l’atelier une sorte d’électricité que la tension d’un moment exhale. Chaque émotion ou sentiment qui traverse le peintre, chaque souvenir de l’enfance réactivant une acuité des sens participent de la construction du tableau. Cela sent l’adrénaline. Comme avant dans les rues désertes de l’atelier de Brooklyn où la couleur vibrante s’imposait sur des mètres carrés de murs et de façades, dans des tags d’artistes mis au rang de chef d’œuvres urbains.

Gregory Forstner parle comme il écrit et écrit comme il parle. Il soigne ses incorrections jusqu’à les revendiquer et les défendant, il les assume. Non pas qu’il cherche une esthétique de la provocation, pas plus qu’il viserait une esthétique de la coulure, ou encore une vision hallucinée et le mauvais goût de la couleur de chromos, de cartes postales, mais disons plutôt, qu’il extrait des illustrations de son enfance, de sa propre mythologie : iconographie populaire des pulp magazines, des affiches de clubs de billard ou encore de ses peintres cultes (Bruegel, Bosch, Van Eyck, Ensor, Dix, Gerstl…) ce qui entre en collision avec l’anecdotique de son quotidien. Lorsqu’il pose sur des photographies ou se laisse filmer torse nu, il ne cherche pas à mettre en avant sa plastique, son physique de surfer australien. Mais du politiquement correct, il ne s’embarrasse pas. Autrement dit, sur une photographie, un peintre a chaud. C’est l’été à New York. La photographie témoigne de l’acte de peindre comme la vidéo. D’un corps à corps où chaque cellule est engagée, où l’on sent la sueur. Comme Cézanne, il est peintre de la “petite sensation”, comme on parlerait de “petite” mort. Il laisse les discours à d’autres et attaque les gestes comme un sportif, retenant sa respiration tel un apnéiste dans la mer, du côté du large et des grands fonds. Et Nietzsche encore : “Le fond de ma mer est calme : qui donc devinerait qu’il abrite des monstres désopilants ? Ma profondeur est inébranlable : mais elle brille d’énigmes flottantes et d’éclats de rire. Aujourd’hui, j’ai vu un homme sublime, solennel, un pénitent de l’esprit : oh ! Ce que mon âme a pu rire de sa laideur ! (…) Il n’a pas encore appris le rire ni la beauté”. Saisir ce qui le traverse et l’anime en temps limité.
Tourner le dos à la violence qui s’affiche à notre insu dans notre ordinaire, comme à la télévision ou dans les publicités ou juste derrière notre porte un voisin qui… ou sur la route en voiture un excité qui… ou dans le poste de radio les massacres qui… et réinjecter violemment cette violence pour en inventer une autre plus transgressive, mais tellement distancée, qu’elle nous montre un visage quasi inoffensif à dimension humaine. C’est toutefois une possible lecture en ricochets comme un rappel : la violence dans la vie comme dans la peinture n’est pas forcément du côté que l’on croit. Miroir aux alouettes. Subtil trouble des apparences. Illusionnisme. Tout cela peut se lire dans la pâte, la touche, la trace, le chiffon, l’outrance de la couleur, les retouches et les repentirs. Des doutes oui, des hésitations, non.

Lorsque Gregory Forstner peint des hommes de couleur noire, ce n’est pas pour exalter le noir ou militer pour une cause particulière, mais ce sont les hommes qu’il croise dans les rues où il vit ou à la piscine et qui le ramènent au Cameroun où il est né. Ce sont des visages qui se superposent venus du Far West et des cowboy blancs de son enfance, du colonialisme, puis des élections quasi in vivo in situ de Barack Obama. En peignant, le peintre écrit sa vie comme un tableau de roman. Sa vie est son œuvre, son œuvre est sa vie. Pas si facile. Mais s’il veut bien cultiver la naïveté brute et brusque, voire gauche de l’enfance, il n’en est pas pour autant aveuglé : “Je m’autorise la naïveté comme en peinture, je me sers des mauvais tableaux pour avancer. Le peintre est joueur, il perd toujours, mais il faut faire attention à la fascination de la peinture, j’ai un rapport instinctif avec le travail. La peinture vient de la vie, mais elle n’est pas la vie. Si je confondais ce serait pathétique”.
Comme une scène avec des saynètes : les petites histoires qui font la Grande. Un genre de scène sortie de la Commedia dell’arte où les chiens sont des hommes et des femmes qui parlent comme La Fontaine fait parler le corbeau, le héron ; tout un bestiaire qui met à distance la condition comédie humaine, avec les traits acérés de l’ironie et du sarcasme. Il n’y a pas les gentils toutous d’un côté et les méchants de l’autre. Les anti-héros incarnent des rôles où les pouvoirs changent de camps et de cons. Ou bien, ils ne sont pas ceux que l’on croit comme le grand-père Autrichien, ancien cadre nazi Totenkopf et la grand-mère qui sert le thé dans d’éloquents services de porcelaine. Gregory Forstner rouvre des cicatrices comme des sourires fermés. L’homme à la tête de mort va se travestir et poursuivre un voyage dans le temps digne d’un conte d’Edgar Poe.

Beauty Queen, Vanity and the Sons of Bitches, 2013 250x200cm

A côté des sourires dents serrées (voir la surréaliste conférence de G.Forstner invité au Collège de France à Paris en octobre 2014), il y a les éclats de rire, l’orgie de miroirs hilares (voir encore conférence) qui reflètent un monde à l’envers où le fantasme de l’hôtesse de l’air compulse à la fois l’hôtesse et l’air. Les femmes masquées, parées de coiffes d’un autre siècle aux proéminences équivoques côtoient La Femme. Des marins qui parlent de Sinbad autant que du père scaphandrier (Blown to surface, At Down, Study for a diver 2… 2009), cohabitent avec des vanités qui n’inquiètent personne. La mort est d’abord une tête. Une tête chère au genre “vanité” dans la peinture classique. Mais la mort, sortie de notre triste occident change de lit. Il arrive qu’en Afrique, au Mexique… elle se fête. Au Chili et ailleurs encore, on pique-nique sur les tombes. Dans Beauty Queen, Vanity and the sons of bitches, les protagonistes jouent avec le spectateur, jouent avec la tête de mort, on met un doigt dans son œil qui modifie le regard que l’on porte à la fois sur le sens de la Peinture, et les sens de la peinture.

Peinture tonique, rafraîchissante, énergisante, dynamique aux formes rondes et aux angles mous. Le peintre n’est pas assis sur un volcan, il est dedans et il le peint. En regardant de près Blondie red lips, la poupée qui ferait presque peur, ou collerait la nausée comme une vitrine de bonbons chimiques ou bien, comme une autre vitrine… avec ces traînées de peinture nerveuses, presque grasses par le fort contraste du jaune canari des îles, du bleu bonbon peppermint de La pie qui chante, du rouge fraise Tagada avec le fond brun et noir qui donnent à ce portrait gros plan une dimension répulsive, laissant le pan attractif aux stéréotypes du genre. Un contrepoint qui fait dire à l’artiste : “Autant peindre les filles qu’on aime baiser : un texte comme un slogan. Les stéréotypes c’est comme le sucre ça écœure, mais on continue à le manger. C’est la naïveté des premières images. C’est basique. C’est un mensonge que tout le monde connaît. L’intimité s’exerce à mon insu là où il n’y a que poncifs et stéréotypes. Ils sont tellement intégrés, tellement chargés de sens qu’on n’y pense plus et que tout d’un coup, on peut libérer sa pensée”.

Very Bad Trip-2, 2013 250×200 cm

Very bad trip est un tableau phare comme le fut en 2009 The ship of fools, father and son going fishing. Il est une mise en abyme de l’œuvre entière de Gregory Forstner. On y retrouve une scène de genre, nocturne, quasi sortie d’un film ou d’un dessin animé : un homme avec un révolver (particulièrement banalisé à Brooklyn même en voie de boboïsation), probablement évadé de prison, un feu de camp dont on ne peut déterminer si le feu brûle sa veste ou si la veste sèche au-dessus du feu. Puis un miroir accroché à la branche d’un arbuste famélique, la nuit qui assombrit les peaux et révèle les yeux comme ceux des animaux, entre jeu et panique, un instantané à l’aventure. Toute l’attention est contenue dans les directions horizontales des bras, des rayures du pantalon, des regards dirigés vers la droite et des forts contrastes. Construction quasi pyramidale. Tout indique dans le mouvement, une précarité, un départ imminent comme un exil. Clin d’œil au Radeau de la Méduse, comment ne pas y songer ? De l’inconnu, ce serait de là que viendrait un danger. Qui est en danger ? Celui qui détient l’arme, ou bien celui qui surgirait encore embusqué ? Point de vue burlesque d’une Amérique scindée entre ses archaïsmes et sa course à la modernité ?
Fête de la peinture, jubilation de peindre et d’être au monde, univers potache et bacchusien. Synthèse de notre monde comme le jus d’une éponge bien trempée ? La scène de genre est déjà compromise.

(1) Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

NÉ EN 1975, VIT ET TRAVAILLE À NEW-YORK

Gregory Forstner est né à Douala au Cameroun. Il interrompt ses études secondaires et décide d’étudier à l’Académie des arts appliqués de Vienne en Autriche, puis à la Villa Arson à Nice. Il travaille ensuite à Nice pendant plusieurs années.
En 2008, lauréat d’une bourse du Ministère de la culture française pour une résidence d’un an à New York.
Il est représenté par les galeries Eva Vautier à Nice et Zink à Berlin.

Expositions individuelles :
– La fiancée du collectionneur. Galerie Eva Vautier, jusqu’au 3 janvier 2015
– École des beaux-arts d’Angers, vernissage le 22 janvier 2015

Publications : Aux éditions Derrière la salle de bains

Websites :

http://www.galeriezink.de/

http://www.documentsdartistes.org/artistes/forstner/repro.html

http://gregoryforstner.com/gregoryforstner/

La conférence au Collège de France :

https://www.youtube.com/watch?v=5YnF0z-zkmY

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