CHUTE DE CIEL

DISPARU

MOT

COMME UN COURANT D’AIR

TEMPO SAXIFRAGE

AMOR FATI / l’amour du destin (Marc Aurèle)

TRA VENTO E VENTO (Zanzotto)

LE REGARD DE TELLE SORTE

JE PRENDS FEU

RAHAM DER RISS / entendre le trait

ILS PENSENT QU’UN ARBRE SEC EST UN ARBRE MORT ET QU’IL NE PEUT PLUS RENCONTRER LE PRINTEMPS (Dogen, moine zen)

FUITE DE CHAOS (Deleuze)

MOT DISPARU

IL NOME È LA LARVA / le nom est le fantôme

PSAUME

COLLE DEDANS ÇA COULE DEHORS

LE REGARD DE TELLE SORTE QU’ON LE PARLE (Ponge)

HOSTINATO RIGORE / rigueur obstinée (Leonard de Vinci)

PICCOLO SANTO

O TEMPO CONSUMATORE DELLE COSE (Leonard de Vinci)/ O temps qui consomme les choses

DES PENSÉES COMME DES ÉBOULIS, DES PENSÉES COMME DE LA LAVE, DES PENSÉES COMME DE LA PLUIE (Elias Canetti)

ANNONCIATIONS

ARRIVÉE DE TOUJOURS, QUI T’EN IRAS PARTOUT (Rimbaud)

SKADZO / je boite

HIATUS POUR LORSQUE… (Beckett)

TRASUMANAR / outrepasser l’humain (Dante)

APHANES METRON / la mesure de l’invisible

…UNE FIGUE DE PAROLES… (Ponge)

AUTOPORTRAIT

QUID HIC FACIO / qu’est-ce que je fiche ici

SAXIFRAGE ou le désespoir du peintre

CHUTE DE CIEL

LE RESTE S’IMPROVISE

     Ceci n’est pas un poème. Ce sont les éclats de paroles lues, apparues, prélevées par Gérald Thupinier, qui se glissent dans les peintures et les titres de ses expositions, on le voit les écrire. Ça doit se lire comme un journal ou un carnet de notes en pensant à Picasso écrivant, tenant le journal de sa vie et qui avoua, un jour dans les années soixante, à son ami Roberto Otero : “Au fond, je suis un poète qui a mal tourné”. Alors, les chutes de mots, ça doit se lire avec les chutes de tissus incrustées dans la chair de la matière peinte. Il dit que ce sont des paroles qui sortent, comme extraites d’une conversation, des pensées auxquelles il repense. Parfois elles surgissent dans le mouvement du corps à corps avec les panneaux de bois sans rien dire. Le voilà surpris, à traduire l’étonnement, à prolonger le geste des peintres du Cinquecento et que d’une feuille d’or on passe à une autre, la feuille de figuier. Le voilà à pourfendre les arabesques d’un Matisse, d’un collage l’autre, à régurgiter les ratures, les empâtements d’un Tapiès ou d’un Kieffer. Le voilà à empiéter, à piétiner des mots, et une fois le tableau épuisé, à le retourner contre le mur comme un élève puni par le maître. Mais il joue comme un moine dans de graves sourires, à faire se retourner les mots ou quelqu’un dans son lit qui se repose, de l’histoire de l’art infatigablement invitée. Il joue à tu et à toi avec Antoniò Saura qui, sur son lit qu’on appelle de mort, lui a légué une centaine de châssis. Cent châssis sachant chasser comme un passage de témoin.

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Sans titre. Technique mixte sur contreplaqué, 2010, 100 cm x 85 cm

Ce n’est pas parce que Caravage, Giotto, Véronèse passeraient par Thupinier et Thupinier par eux, et que le lexique référentiel abonde, ce n’est pas parce qu’il y a les lumières d’un Deleuze, d’un Debord, d’un Nietzsche, d’un Beckett ou d’un Sloterdijk, qu’il se contente d’assembler les citations d’un érudit, et ferait de ce fatras un énorme patchwork ou plutôt un palimpseste. Comme d’un témoin il serait davantage le passage que le passeur.

Tout commence par une grand-mère et un cimetière. Le regard accompagné d’un doigt se pose sur les saxifrages. Les saxifrages sont des fleurs qu’on appelle aussi : ” le désespoir du peintre”. Elles sont si petites qu’il serait impossible de les peindre dit-on, ça sonne comme un dicton. On les appelle aussi : “briseuses de rocher”. Elles poussent entre leurs interstices. Leur beauté simple ne semble pas en souffrir. Elles concentrent leurs forces dans de petites touches de lumière qui accrochent le regard du passant. On dirait qu’elles fendent la roche pour se frayer une place et accrocher le soleil. Une impossibilité. Un désespoir. Une force. Et René Char qui entre là-dedans, et d’écrire dans Seuls demeurent : ” Fureur et mystère tour à tour le séduisirent et le consumèrent. Puis vint l’année qui acheva son agonie de saxifrage “.

Sur vélin d’Arches ou sur contreplaqué, il y a toujours le trouble des pots, des bouteilles et des seaux, des “jus” improbables en attente remplis de colle avec des pigments, des encres et de la peinture qui macèrent. Une alchimie en attente. Des mélanges, sortes d’enduits et avec eaux recyclées dégoulinent comme un retour aux sources. Ruissellent. La centaine de châssis, celle offerte à la fin des années 90 et de l’époque de la galerie Stadler, est bien recouverte. Des esquisses de linceuls, des visages sans regard, amnésiques surgis de profundis, des arbres. Des épines d’acacia (de Tanzanie mais on s’en moque) rappellent la Bible et celle que j’ai dans le pied. Rappellent à la mémoire une peau qui se soulève en respirant.

Il se pourrait que Thupinier se dématérialise dans la vision de vestiges de la peinture et qu’il en ait le vertige. Il se pourrait qu’il nous amène à nous interroger devant son maelström, sorte de réplique des premiers temps vers des temps derniers. La mousse mince sur l’humus mou en couches épaisses. Il se pourrait que dans les coulures des temps, on distingue des anciens qui posent comme les penseurs d’aujourd’hui, les fondamentaux de nos existences, en regard du monde toujours devant qui les ébranle.

Il se pourrait qu’il brûle pour détruire au chalumeau, la vermine d’une bibliothèque toxique, mais que dans ces brûlures, leurs boursouflures, on entrevoie la peau neuve des couvertures de livres futurs, fine et sensible, une renaissance. Il se pourrait que les fumées rapportent du feu ses principes actifs, et la combustion, des couleurs de cendres qui s’incrustent dans la terre. Les trainées noires et grises s’étirent et donnent aux feuilles de figuier une zone d’ombre et du mouvement. Elles tombent, s’élèvent et vice versa, peut-être s’envolent vers la mer, flottent du côté de l’Italie ou de l’Espagne. Les feuilles de figuier comme les arbres, ou les têtes précédentes qui ont un air de famille avec l’artiste, affleurent à la surface. Leurs transparences fantomatiques, on dirait qu’elles s’avancent vers nous avec un peu de mémoire. Voilà que de la feuille on grimpe à l’arbre, qu’on pense à la figue, et de la figue à la figure et papillonnant, on songe qu’en bas de l’atelier, il y a un bassin et une Méditerranée.

Quand les éléments eau, terre, air, feu s’imbriquent dans la peinture et que diptyques, triptyques et quadriptiques déploient des surfaces comme des conversations croisées, de temps révolus à temps discontinus, le silence on l’entend enfin. Enfin quand je pense à Gérald dans Le poème pulvérisé, dans Le météore du 13 août, je me dis qu’il résiste comme René Char résistant : “Illusoirement, je suis à la fois dans mon âme et hors d’elle, loin devant la vitre et contre la vitre, saxifrage éclaté. Ma convoitise est infinie. Rien ne m’obsède que la vie” .1

Il y a des couleurs qui ne claquent pas les yeux autant que dehors, les voiles se frayant un passage entre les yachts et les pointus, comme les saxifrages entre les caillasses aux dents blanches.

Exposition à la galerie Arts 06 à Nice du 2 au mai au 20 juin 2015

http://www.arts06.fr/

http://www.geraldthupinier.net/ – !peintures/ca0b

1 René Char. Fureur et Mystère. Poésie/Gallimard. 1962

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