Gérard Serée
En ces présences perpétuées

Ropdolphe Cosimi

Ouvrant des rainures telles
que le monde y pénètre…
Francis Ponge

2015 huile sur toile 102 x 148 cmLes œuvres de Gérard Serée nous plongent dans un univers qui semble osciller entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, dans une poésie des particules qui perturbe l’espace et le temps. Après s’être créé un vocabulaire caractérisé par des signes, entrelacs de formes serpentines rythmées, mouvantes, qui se croisent, s’entrecroisent sur la surface de la toile, l’artiste, dans ces méandres, instaure la narration en suspens d’une présence manifeste. Dans cette œuvre marquée d’une intense gestualité, le regardeur saisira une peinture aux allures singulières qui prend sens dans la traduction manuelle d’une matière colorée et dans la facture d’une profonde unité.

Gérard Serée peint très tôt, dès son enfance. Si l’art devient son refuge et lui offre la possibilité d’exister dans un environnement tourmenté, il représente pour l’artiste plus qu’un choix ou une échappatoire, il est avant tout l’itinéraire qu’il veut suivre. Son premier grand choc avec la peinture est celui de sa rencontre avec l’œuvre de Chaïm Soutine lors d’une exposition à Paris dans les années soixante. Il en sera longtemps sensiblement marqué. L’artiste, entré à l’Académie des Beaux-Art d’Évreux à seize ans et travaillant avec le peintre Michel Saillour, va, d’une décennie à l’autre, aborder et déployer la représentation de la tête et du corps, en usant tour à tour des moyens de l’abstraction et ceux de la figuration. Dans ces allers-retours foisonnants et maints glissements du visible, il substitue ce que les mots ne savent objectiver, en construisant un langage formel, reconnaissable au premier coup d’œil, formulé par un graphisme prononcé renvoyant en filigrane à la tradition de l’écriture calligraphique qui incarne la présence physique de la peinture tout en démontrant le potentiel signifiant de celle-ci. Ici, le corps s’écrit dans une suite ouverte d’événements et une inépuisable diversité des inflexions et des contrastes.

Huile sur toile

Huile sur toile

L’artiste livré au vertige, écrit ce qu’il est. Il inscrit ses inquiétudes, ses angoisses au plus profond des sillons complexes et turbulents que ses mouvements exercent sur la matière. Suspendus dans l’espace, ces formes buissonnantes, ces nœuds de forces évoluent entre irruption et fuite, ascension et chute, intrications serrées et n’existent plus que comme pure présence. Ils annoncent les figurations humaines récurrentes dans ses œuvres, tout en s’efforçant d’éviter toutes assimilations hâtives. Alors que Friedrich Nietzsche rappelait que «chacun de nous ne peut plonger qu’au plus profond de lui-même» (1*), les œuvres de Gérard Serée nous livrent son témoignage sur l’inconnu et sur son flux, en en matérialisant et perpétuant le déroulement.

Dans ce lieu de passage qu’est le tableau, le peintre affronte avec des moyens esthétiques appropriés le destin des images de nos récits menacés. Dans sa configuration, l’œuvre contribue à la fois à l’unité et à la dispersion d’une vision parcourante. En effet, les moyens de la couleur et la réalité volumique ne laissent que très peu d’assise au regard. Ainsi, de ces apparitions spontanées, ces traces obstinées, il s’agit de capter le possible du signe et d’obéir aux forces vives du cheminement intérieur qui le sous-tendent. La liberté des coups de pinceaux qui strient la toile, à la fois fins ou larges, leurs impacts contrôlés par une certaine modération des lignes, signifie le risque choisi de revitaliser une réalité pétrifiée. Protubérances et entrelacs torturés, inquiétantes étrangetés inscrites dans le vide, où le geste, entre conscient et inconscient agissant simultanément, entre intuition et analyse, se veulent la transcription d’une énergie spirituelle.

gravure N° 673 2013 eau-forte et pointe sèche H 178. L 178 cm 5 exemplaires + 1 e a et 12 exemplaires dans le livre Petits dragon avec Daniel Dezeuze

gravure N° 673
2013
eau-forte et pointe sèche H 178. L 178 cm 5 exemplaires + 1 e a et 12 exemplaires dans le livre Petits dragon avec Daniel Dezeuze

En affrontant la possibilité du néant, le peintre établit son existence au cœur des parcours de lignes fluides ou des tracés qui se creusent dans la matière, dans le fourmillement du monde alentour. Cette impression d’impasto ou de fluidité crée des temporalités très différentes dans la lecture du tableau et renvoie à une matérialité presque sculpturale, à la picturalité et à l’empreinte.
Œuvrant en solitaire dans son atelier, comme lors d’une retraite réflexive, Gérard Serée exprime ce mouvement vers le dedans des choses, là où les apparences confuses sont ébranlées par le comment de leur apparition. Il dispose sur sa toile comme sur le papier, des marques tangibles, primitives, presque sauvages dans lesquelles il assemble les couleurs d’une palette subtile. Dans la force des vides, la fluidité de la texture picturale, l’amplitude et la dilatation, il interroge les formes comme résorption de l’homme, qui bouillonnent en métamorphoses voluptueuses avant de s’évanouir lentement, par la voie de la peinture à l’huile; Ces lignes rhizomiques qui se plient et se déplient, contrariées par l’arrêt du geste artistique ou décuplées au contraire par son élan, invitent à l’articulation de notre regard sur leur proximité troublante.
Au creux de ces formes-signes, arabesques fusionnelles se jouent une tentative de topographie de l’Être. Si l’artiste met en relief ses épaisseurs enfouies à travers la peinture, il reflète ses infinités de possibles dans les très nombreuses gravures qui leur donnent corps. Gérard Serée fouille encore plus avant les horizons d’expériences perceptives, renouvelant de façon singulière son approche des techniques. Ce qui nourrit la peinture nourrit la gravure et inversement. Dans l’alternance des pratiques, et parce que l’art se fait dans le temps, chacune d’entre elle se construit progressivement dans l’incarnation péremptoire des forces à l’œuvre. Libérée des enjeux de la représentation, l’engagement physique du peintre dans le champ du tableau comme sur celui de la feuille est total. C’est à chaque fois une épreuve de descente au fond de soi. Les agitations, les effusions, les tumultes participent d’une densité poétique qui est à l’image de l’œuvre: passionnée et secrète.

«Chaque poète, comme le disait l’écrivaine Nadejda Mandelstam (2*), possède son univers et son idée ou son thème intérieur qui fait sa personnalité en tant qu’homme. La poésie n’est pas quelque chose de fortuit, mais la substance même de l’homme». Dans le tableau qui absorbe à la fois le corps et le peintre, ce sont les formes pulsionnelles de l’être, les manifestations de ses mutations ou de ses ruines, qui s’offrent à chacun de nous et à l’univers entier. L’artiste Gérard Serée, instaure ainsi avec le regardeur une relation d’absorbement, et nous invite à la fois dans la quête d’une nouvelle forme de présence au monde et d’une impossible complétude dans les dernières stases du réel.

Rodolphe Cosimi

1* La volonté de puissance, Friedrich Nietzsche
2* Contre tout espoir, Nadejda Mandelstam
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