Par Barnett Newman

1968

On trouvera peut-être aussi présomptueux pour un peintre de dire aux critiques d’art ce qu’est ou ce que devrait être la critique, que pour un critique de dire à un peintre ce qu’est la peinture et ce qu’il faut peindre. Cependant, la spécificité de ces deux activités est telle que le peintre est excusable : lorsqu’un peintre parle de la critique ou des critiques d’art, il devient par ce seul acte, ipso facto, un critique.

Mon intervention n’a d’autre but que de célébrer un événement semblable : la transformation de Baudelaire le poète en Baudelaire le critique d’art, à l’époque où il commença à visiter les Salons. La réciproque, toutefois, n’est pas vraie. Quelle que soit l’insistance du critique à expliquer aux artistes ce qu’est la peinture, ce qu’un peintre devrait peindre et comment, le critique ne devient jamais peintre. Il reste hors jeu. Pourquoi ? Parce que peintre et critique sont engagés dans des démarches inconciliables.

M’inspirant de Baudelaire, je suppose que je bénéficie de la position favorable de l’artiste et que je devrais m’en réjouir. Pourtant, ce nouveau rôle de critique ne me sourit guère.

Il me semble qu’il existe ou qu’il pourrait exister un lien entre peintre et critique, même si les choses qu’ils font ne sont pas conciliables. C’est ce lien que je désire examiner. Il est présent dans le credo baudelairien en matière de critique et c’est ce credo que je veux défendre.

Baudelaire a dit que la critique devait être « partiale, passionnée, politique ». Or, dans la critique actuelle, ces caractères tendent à disparaître. Aujourd’hui, la critique devient neutre, froide, « scientifique ». Elle n’a de politique que ce qui relie les critiques entre eux : leur empressement à satisfaire la bourgeoisie plutôt qu’à la détruire. De nos jours, bien sûr, la nouvelle bourgeoisie se nomme « univers technique moderne de la communication ».

C’était, à mon avis, l’opinion de Baudelaire que la bonne critique dût posséder ces trois caractères – et de concert. Nous savons qu’on peut être partial sans être passionné, ou politique, dans le meilleur sens du terme, sans être partial ni passionné. Mais si l’on est vraiment passionné, impossible de ne pas réunir ces trois caractères. On ne peut être passionné sans se vouer à l’objet de sa passion et, du même coup, sans être partial. Et la vraie passion, par sa nature même, par sa seule existence, constitue une menace politique pour les philistins et les bourgeois. Admettons-le : la critique didactique, « scientifique », réduite à elle-même et pratiquée pour elle-même, est fondamentalement une activité bourgeoise.

Je plaide la cause de la critique passionnée parce que c’est la seule possible – et aussi parce que la composante passionnelle de l’artiste et celle du critique se rencontrent. Quiconque s’engage dans la critique d’art sans être passionné se rend coupable de lâcheté morale. Celui qui s’adonne à une critique froide, « scientifique », objective, descriptive, analytique et formelle, déclare ouvertement qu’il s’exonère de sa propre action, qu’il a vocation à s’effacer et que l’œuvre d’art est une chose à l’écart, hors d’atteinte. S’abritant derrière la façade de l’impartialité, du non-engagement et donc du désengagement, un tel critique soutient qu’il agit ainsi afin d’éviter les pièges de l’émotion et de l’erreur humaine, qu’il aborde l’œuvre d’art au nom d’une vérité plus élevée. S’investissant lui-même d’une haute mission, il promet, magnanime, de rendre à l’œuvre d’art l’ultime justice qu’elle mérite. Mais, ô ironie, il ne la rend jamais, estimant que l’œuvre exige toujours plus d’analyse, toujours plus d’objectivité et de recherche. Tout cela étant accompli de sang froid, sans passion, le critique « scientifique » trouve toujours à se défiler. Siégeant sur l’Olympe, il ne cesse d’en descendre pour expliquer, enseigner – jamais pour affirmer. Ce qu’il veut, c’est imposer son sacerdoce afin de pouvoir célébrer le culte sacrificiel de l’art, dépeçant tout ce qu’il voit au nom de cette vérité plus élevée, la haute « vérité » de la méthode scientifique. Comparés à lui, les savants sont l’humilité et la timidité mêmes. Si objective que soit son attitude, un biologiste, par exemple, s’efforce de maintenir à tout prix son spécimen in vivo. Il a plus de respect pour une amibe vivante que notre critique « scientifique » pour une œuvre d’art vivante. Le biologiste sait que, si sa découverte est valable pour les chiens, elle ne l’est pas nécessairement pour les hommes. Mon critique d’art, au contraire, ne se gêne pas pour transposer dans le registre verbal une activité visuelle non verbale.

Le mot critique vient d’un terme grec qui signifie séparer. Dans la critique d’art, je suppose qu’il s’agit de séparer le bon du mauvais. Pour avancer dans sa recherche, le biologiste ou le chimiste doit lui aussi résoudre un problème de séparation, non pas entre le bon et le mauvais mais entre le spécimen qu’il isole et le reste. Pourtant l’acte de séparer les choses, au lieu de rendre le critique aussi humble que le savant, le rend arrogant, l’emplit d’un faux sentiment de puissance. Le biologiste ou le chimiste prend toujours en considération les difficultés qui entourent l’acte d’isoler un corps simple, même lorsqu’il dispose de tout l’appareillage compliqué d’aujourd’hui.

Le critique d’art « scientifique », en revanche, n’hésite pas à utiliser, au nom de la « méthode », toutes les armes grossières dont il dispose pour tuer la vitalité de l’œuvre d’art. Au lieu d’isoler son caractère unique, il la met en lambeaux. Il se croit excusé parce qu’il reconnaît, du bout des lèvres, l’imperfection de sa méthode et de ses instruments – admettant invariablement qu’il vaut bien mieux ressentir l’œuvre d’art mais ajoutant dans le même souffle qu’exprimer ses sentiments serait sentimental, répétitif, ennuyeux. Il ne lui reste qu’à poursuivre sa visée objective, comme si elle avait quelque chance d’être moins ennuyeuse.

Ce qui rend notre critique ennuyeux, c’est de dire, au fond, que toutes les œuvres provoquent en lui la même sensation et que toutes les sensations, tous les sentiments humains n’en font qu’un – toujours le même. Je ne vois pas quelle attitude envers la vie et l’art pourrait être plus ennuyeuse, plus humiliante ! Ce qu’il ne comprend pas, c’est que chaque œuvre éveille une sensation unique et appelle une réponse unique.

Cette manière de se dérober constamment derrière l’alibi de la méthode scientifique tout en reconnaissant son insuffisance produit non pas la critique d’art, mais l’hypocritique d’art [art hypocriticism].

Il y a pire : le critique d’art « scientifique » devrait savoir que la science est une activité intuitive qui ouvre sur l’inconnu et dans laquelle logique et méthode ne sont que d’utiles grammaires. Il est donc stupéfiant que notre critique, apparemment féru de méthode, ne s’aperçoive pas qu’il est pris dans un piège logique, pour ne pas dire phénoménologique. Parce qu’il pratique une méthodologie descriptive, il s’imagine faire de la science, toucher à la vérité scientifique. Or, même si la science était méthode, il ne s’ensuivrait pas que l’inverse soit vrai, ni que la méthode puisse produire de la science. Au lieu d’obtenir la vérité scientifique sur une œuvre d’art, nous débouchons sur un embrouillamini général, dû à des grammairiens « logiques ».

Foin de tout cela. Mon intention n’est pas de défendre la critique passionnée par une démonstration scientifique. Ce que je veux, c’est plaider la cause de la critique passionnée au nom de la passion elle-même. La passion révèle l’artiste mais aussi le critique. C’est par la passion que ce dernier se rapprochera de l’artiste. Pour écrire passionnément, le critique doit inventer – ou, pour employer un mot plus exact, il doit créer sa critique afin que celle-ci révèle l’œuvre d’art, grâce aux sentiments du critique. Mieux encore : l’œuvre critique révèle le critique lui-même. En ce sens, on peut dire que la critique devient une œuvre d’art parallèle. Comme l’écrit Baudelaire, « le meilleur compte rendu d’un tableau pourra être un sonnet ou une élégie ». Si la critique ne peut se faire poème, qu’elle soit au moins poétique.

Mon instinct me dit que le critique didactique pratiquant une méthode critique formelle et « scientifique » ne refuse d’exprimer ses sentiments que par haine profonde de l’acte créateur, de l’importance accordée par l’artiste à la création. C’est pour masquer cette haine qu’il se construit une façade de supériorité intellectuelle. Et c’est pourquoi je parle d’« hypocritique ». Seule la critique passionnée est de la critique sincère [honest criticism].

Et maintenant, que dire du passionné ? À travers ce mot, je ne renvoie pas au genre de passion qui semble avoir été consigné sur le papier par des avocats et par des prêtres. En rédigeant leurs conclusions juridiques et leurs nobles homélies, ces dictateurs du goût font preuve non de passion mais de zèle. D’une manière ou d’une autre, ils savent que rien n’impressionne plus le bourgeois et le philistin que le zélote.

Moi aussi je sais. Ayant été la cible des zélotes, je sais combien ils peuvent être séduisants et dangereux. Le plus détestable était Albert Barnes, qui me refusa le droit de voir sa collection comme il le refusa à toute personne qui ne croyait pas en lui. Bien que sa Fondation me soit maintenant ouverte, je ne m’y suis jamais rendu. Je crains que le fantôme de Barnes ne parasite ma vision.

Il y eut aussi Thomas Craven, dont le zèle réussit à étouffer un pays pendant une décennie – et ne parlons pas du groupe de Bloomsbury. Le plus terrible aujourd’hui, c’est que tant de nos jeunes critiques confondent passion et zèle. Plus ils sont objectifs et froids, plus ils montrent de zèle. Peu leur importe que vous aimiez ou non leurs artistes favoris. Vous devez les aimer pour les « bonnes » raisons, c’est-à-dire leurs raisons. Le fantôme de Barnes rôde toujours.

La passion que je prône est une expérience vécue par le critique, expérience dont l’acuité et l’intensité font advenir une vision poétique nouvelle du caractère vivant de l’œuvre d’art ; par le souffle de vie qu’il lui communique, cette expérience révèle non seulement la sensibilité vivante du critique, mais aussi [celle de] l’artiste qui l’inspire.

Loin de se réduire à l’acte haineux d’un critique « scientifique », une telle critique devient un acte d’amour, l’expression d’un sentiment humain – comme dit Baudelaire, le « point de vue qui ouvre le plus d’horizons » Ou, comme l’écrit Stendhal, « Il faut sentir, et non savoir. » Et saint Augustin (cité par Baudelaire) : Amabam amare [j’aimais aimer].

Je demande au critique non de créer une œuvre de science ni même une œuvre d’art, mais de se créer lui-même chaque fois qu’il prend la plume. Baudelaire encore : « Qu’est-ce que l’art pur suivant la conception moderne ? C’est créer une magie suggestive contenant à la fois l’objet et le sujet, le monde extérieur à l’artiste et l’artiste lui-même. » Comme je l’ai dit, je ne désire pas défendre la passion : j’en veux seulement encore plus.

Que célébrons-nous, en fin de compte ? Les idées de Baudelaire ? Si remarquables qu’elles soient pour la plupart, il serait difficile de célébrer ne fût-ce que ses bonnes idées pour leur singularité ou leur originalité : beaucoup viennent de Delacroix ou de Stendhal. Et Baudelaire savait-il que Stendhal puisait ses idées chez l’abbé Du Bos ?

Célébrons-nous le goût de Baudelaire ? Pour Delacroix, certainement. Mais que dire de son indifférence envers Courbet ? De son hostilité vis-à-vis de Manet ? Que dire des imagiers « épiques » qu’il adorait ? Et d’Ingres ? Ou de sa fascination pour le caricaturiste Guys ? Piètre palmarès ! On retiendra alors, outre son amour du grand art, l’attirance pour la mode et les gravures de mode, l’idée d’assimiler la vie moderne à la rue, l’intérêt pour les dandys, les courtisanes, la foule, le bizarre et la masse humaine. Si Baudelaire vivait encore, il serait, j’imagine, le plus grand critique du pop art.

Il aimerait le pop art d’aujourd’hui sans pour autant négliger l’op art. Il écrivait : « J’ai eu longtemps devant ma fenêtre un cabaret mi-parti de vert et de rouge crus, qui étaient pour mes yeux une douleur délicieuse. »

Ce ne sont pas ces choses que nous célébrons mais le courage prodigieux de se passionner pour tout ce qui l’intéressait, pour ce qu’il voyait, ce à quoi il réfléchissait, ce qu’il ressentait. C’est cet acte de courage envers son naturel passionné qui lui a permis de comprendre le problème fondamental du peintre, que chacun rencontre quel que soit son style : que peindre ? L’aptitude de Baudelaire à saisir que là réside la question principale a de quoi impressionner. Peu lui importait d’avoir raison. Il lui importait seulement d’être lui-même. Le critique « scientifique » vit dans la peur constante de commettre une erreur.

Je perçois bien la vanité de mon plaidoyer. Après tout, je l’ai dit il y a plus de quinze ans, tout cela n’a guère d’importance en ce qui me concerne. Je disais alors que l’esthétique était pour moi ce que l’étude de l’ornithologie doit être pour les oiseaux : je n’en ai pas besoin. Mais je plaide maintenant pour une critique passionnée parce que tout le reste me remplit d’un sentiment d’humiliation. Je suis fatigué de voir les zélotes écrire comme pour m’interpeller. Pourquoi s’adresser toujours à moi ? M’imaginent-ils dans leur classe ? Pourquoi ne se regardent-ils pas en face ? S’ils s’adressaient à eux-mêmes, se regardaient eux-mêmes, peut-être une critique passionnée ressurgirait-elle enfin. Au lieu de s’interroger sur les risques d’erreurs, au lieu de me faire la leçon, ils pourraient s’interroger sur leurs propres sentiments. Comme l’écrit James Joyce : « D’abord nNous éprouvons ressentons, avant puis d’être nous réprouvéstombons. » [First we feel, then we fall].

© Éditions Macula

Les Écrits de Barnett Newman (336 p.) ont été publiés par les Editions Macula en Février 2011.

L’AICA France remercie Jean Clay et les éditions Macula pour leur aimable autorisation à reproduire ce texte.

Share on FacebookShare on LinkedInTweet about this on TwitterShare on Google+Email this to someonePrint this page