Pat Badani, Tower-Tour*

Pour s’introduire dans l’univers de Pat Badani, il faut d’abord baisser les yeux, car rien n’est à hauteur d’oeil ni à échelle humaine; puis se pencher pour voir, car les images, nombreuses, ont la densité, la compacité d’un monde rétréci et l’artiste les a disposées à plat, par groupes, comme on le fait lorsqu’on s’apprête à arrêter un choix. C’est à cette nécessité de choisir, ne serait-ce que pour se résoudre ensuite à se perdre un peu, que le visiteur est lui-même confronté s’il veut avoir accès à ce “tour” qu’on lui propose, puisque l’oeuvre, tel un babillard où l’on épingle des notes, nous interpelle en plusieurs lieux à la fois.

Metropolis, 1997, installation composée de bols et plateaux en pain, supports en acier, planche en bois, et AutoPoles en acier. L’artiste a méticuleusement élaboré ce vertige en nous plongeant dans l’univers du cercle, mais un cercle toujours imparfait, dépouillé de sa rigueur géométrique, formé qu’il est des tremblements de la main et comme habité d’un grouillement qui n’est autre que celui du vivant qui cherche partout à se manifester. Sur les planches où l’artiste fait se côtoyer photographies, dessins et papiers découpés, la figure du cercle se déploie en petites planètes rondes avec ses satellites qui pourraient bien être des cellules, en cuves ou en cônes isolés – ils semblent alors servir de modèles d’habitat – ou reliés entre eux pour suggérer une organisation qui a les allures d’une technopole écologique. Vorace dans sa capacité à se répandre, le cercle prolifère encore par empilement. Un bol creux, qui est une demi-sphère tronquée, vient en coiffer un autre et ainsi de suite engendrant des colonnes efflanquées, piles instables et primitives, ou, comme son renversement possible, des fusées charnues qui font penser à des conduits d’éjection, sinon à des sexes mâles fièrement dressés mais sans attache. C’est que le monde Badani se prête en effet à multiples associations d’idées.

Mind-Map, 1994, schéma extrait du cahier de notes de Pat Badani, 21 X 15 cms.L’enjeu de ce projet (qui s’est élaboré sur trois ans) et de ce vertige de circonvolutions se fait entendre dans l’énoncé de son titre : Tower-Tour est un jeu de langues qui produit un jeu de mots. La traduction d’un mot (Tower) par l’autre (Tour) donne une troisième chose Tower-Tour, dont la traduction, si on la risquait, nous ferait tourner en rond: le tour d’une tour ou un tour de tour, comme on le dit du tour du monde, ou d’un tour d’Europe. Etrange périple qui implique que toute la distance parcourue dessine une boucle; le voyage qu’il propose est le tracé d’une ligne qui dessine la figure d’un retour à soi.

Air-Eau (detail), 1997, planche documentaire incluant photos, dessins, aquarelles, collages, 122 x 350 cms.C’est le sens même de Snake, cet étalon mou que l’artiste manipule à souhait pour marquer avec cet objet, qui lui est devenu intime, les lieux qu’elle visite.   Déployé sur toute sa longueur, Snake est irrésistiblement attiré vers le bas; il prend de la verticalité seulement lorsqu’il s’affaisse sur lui-même, en position de repli. Fait de la même pâte que les tours, identique à ceci près qu’il ne tient pas debout, il représente leur contrepoids fantasmatique; Snake se prête à tout ce qui échappe à la tour, symbole rigide de pouvoir et de domination, dont la seule vocation consiste à être dressée, le plus haut possible et qui, lorsqu’elle s’effondre, produit une catastrophe.

Metropolis, 1997, installation composée de bols et plateaux en pain, supports en acier, 100 x 350 x 250 cms.On pourrait penser qu’un rêve de grandeur et de pérennité anime ce projet. S’il se développe allègrement autour de certains mythes de démesure ou de rupture de l’ordre (du serpent tentateur de la Chute originelle à Babel): s’il emprunte à l’architecte ses projections planimétriques, ses carnets de notes et ses photographies de chantier, au géologue ses dessins topographiques, à l’arpenteur ses méthodes de prospection, Pat Badani fait oeuvre périssable et son désir d’universalité est tout ce qu’il y a de plus élémentaire. L’artiste peut faire s’effondrer à souhait sa cité comme la vague le fait d’un château de sable. Cette cité, faite d’un mélange bien connu de farine et d’eau, ne fait sens qu’à se renouveller indéfiniment, à l’image de la nourriture dont elle est faite et qui en assure la cohésion. Tower-Tour est une oeuvre qui se développe en boucle; outre le désir que partage tout être vivant de “casser la croûte”, l’universalité qui l’inspire tient dans le principe de sa perpétuelle régénération.

*Ce texte a été publié en français et en anglais sous le titre « Préambule/Introductory Tour », dans Pat Badani. Tower-Tour (catalogue d’exposition), Paris, Centre culturel canadien, 1997, p. 7-9. Voir également Catherine Bédard, Culture transgénique et art global : le projet Al Grano de Pat Badani, « Nouvelle Revue d’Esthétique », n°8, 2011 : La disparition de l’œuvre, p. 144-152.

**Basée à Chicago, après avoir vécu dans divers pays d’Europe et d’Amérique du Nord et du Sud, Pat Badani est une artiste au parcours international détentrice d’une maîtrise en arts visuels de la School of the Art Institute of Chicago. En tant que praticienne, chercheure, professeure, éditrice et commissaire, elle s’intéresse actuellement à la relation entre les nouveaux médias et la sphère sociale. Elle est aussi rédactrice en chef de Media-N, Journal of the New Media Caucus, une publication académique internationale diffusée en version imprimée et à travers le Web.

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