Moscou, ville d’art

Par Mathieu François du Bertrand,

article paru dans Le Magazine des Arts n°14 (décembre/janvier/février 2016)

« Elle semblait vivre d’une vie bien à elle, avec ses coupoles scintillantes comme des étoiles sous les rayons du soleil ». Ainsi Tolstoï décrit-il Moscou, cette « beauté orientale » prête à défaire le monde avec sa seule haleine. Mais si tant de personnalité pour une ville en fait inévitablement une acception littéraire, géographique, politique même, c’est désormais par sa poésie et ses musées que Moscou bouillonne, très loin devant sa rivale historique, Saint-Pétersbourg.

Le charme de Moscou, c’est bien celui de ne pas vouloir plaire, de ne rien faire pour attirer à elle. Elle résiste, en quelque sorte, au sort des villes trop civilisées – comme la belle Saint-Pétersbourg – qui finissent par devenir des « villes-musées ». À l’art il faut une force brute et sauvage : Moscou le sait et c’est là toute son âme. Cette volonté de ne pas se mettre à l’heure des normes touristiques mondiales est une beauté, car elle rappelle que l’art a le droit de se tenir à l’écart et que c’est de cet écart qu’il se maintient en vie. Sans écart, l’art est en faillite. Moscou est russe et ne cherche pas à être autre chose. À première vue la ville a des airs tristes, mais tirés de cette tristesse si bien traduite dans son art, affligé et noir, qui est la provenance des mystères. Ce n’est pas pour rien que Nietzsche aurait donné « le bonheur de tout l’Occident pour la manière russe d’être triste ». C’est l’une des plus belles phrases qui aient été écrites sur la Russie, et il est étonnant de constater qu’elle a été pensée par un philosophe et poète qui n’y est jamais allé. La tristesse russe est l’attente d’une grandeur : c’est le génie d’un pays et la condition de son histoire. Aussi, à moins d’être accompagné de quelqu’un qui comprend le russe, il ne faut pas espérer se repérer dans Moscou : les indications en anglais y sont aussi rares que concises. Quand le voyageur a vu le Kremlin, la place Rouge et le couvent de Novodévitchi, il peut dès lors opter pour la solitude, et c’est au musée Pouchkine qu’il en fait l’expérience la plus sensible.

Fondé en 1898, le musée Pouchkine n’est pas seulement le plus ancien musée des beaux-arts de Moscou, c’est aussi celui qui dresse le panorama le plus complet de l’art européen tel qu’il a été peint et sculpté, des trésors de l’Égypte ancienne à l’Antiquité romaine, puis de la peinture du Moyen Âge au vingtième siècle. Avec ses 670 000 œuvres présentées, il est à Moscou l’expression la plus exhaustive de l’histoire de l’art mondial et ne refuse pas même quelques délices à l’œil, tels que certains portraits de vieil homme ou de vieille femme par Rembrandt, un Marsyas de Luca Giordano, un Homme vendant des fruits de Bartolomeo Manfredi, un Saint-Jérôme de Palma le Jeune, ou une superbe Sainte-Famille d’Agnolo Bronzino. Ces œuvres font comprendre au visiteur qu’il est entré dans un endroit précieux et dense, où l’histoire le regarde par le côté nocturne de la peinture.

Pour ce qui est de l’art russe, la galerie Tretiakov, de l’autre côté de la Moskova, a la lourde responsabilité de présenter aux visiteurs de tous les pays le rapport que la Russie entretient avec la peinture de la période byzantine à la fin du dix-neuvième siècle. On y trouve donc une œuvre phare des icônes russes, la fameuse Icône de la Trinité représentant trois anges, épisode issu de l’Ancien Testament. Cette œuvre a été peinte par Andreï Roublev entre 1422 et 1427. Pour les siècles suivants, il est conseillé de se familiariser avec l’histoire du pays avant de s’y rendre, car on se retrouve, pour la collection du dix-huitième siècle, face à un nombre incalculable de portraits de la noblesse russe, galerie très pointue pour les non-initiés. Dans les salles du dix-neuvième siècle, en revanche, certaines huiles sur toile dGalerie Tretiakov’Ilia Répine sont célèbres dans le monde entier, et non pour de mauvaises raisons : c’est que ce peintre réaliste a eu pour modèles Modeste Moussorgski, qu’il a portraituré en 1881, quelques jours avant la mort du compositeur, ou Léon Tolstoï (portraituré en 1887). Pour finir sa promenade, l’amateur de peinture peut aller en face du parc Gorki, lieu de rendez-vous préféré des Moscovites, afin de découvrir la Nouvelle Galerie Tretiakov, qui abrite l’autre partie de la collection, celle-là consacrée exclusivement à l’art du vingtième siècle, et entourée dans son jardin d’un musée à ciel ouvert tout à fait inattendu : celui des statues « déboulonnées » qui datent de la période soviétique. Dans cet énorme bâtiment en béton au bord de la Moskova, on voit des œuvres mineures et d’autres qui ont marqué l’histoire de l’art, et pas seulement en Russie : Vladimir Tatline y côtoie Vladimir Kandinsky ou Marc Chagall, et l’universellement connu Carré noir sur fond blanc de Kasimir Malévitch s’y trouve non loin de la singulière Composition 56/76 d’Alexandre Rodchenko. Il y a d’ailleurs à la Nouvelle Galerie Tretiakov un des plus importants fonds de peintures de Malévitch, dont l’ensemble constitue une source essentielle pour comprendre le Suprématisme. Le visiteur à la recherche de curiosités peut même passer du coq à l’âne en matière de mouvements, car c’est sans être averti qu’il transite de l’avant-garde russe et du Constructivisme aux salles consacrées à la peinture « de propagande » des années 30, 40 et 50. Certes, on pourrait
avancer que la peinture du Réalisme socialiste vient juste après, chronologiquement, et que pour cela aucune erreur n’est commise dans la scénographie du musée. Pour ce qui est du style, en revanche, ce n’est pas tout à fait la même chose.

Quelques centaines de mètres plus loin, en entrant au cœur du parc Gorki, il y a le Garage, le musée d’art contemporain, tout récemment inauguré. Il a été pensé par le Hollandais Rem Koolhaas, l’architecte de la nouvelle fondation Prada à Milan, et a pour ambition d’être le « Beaubourg russe ». Le moins qu’on puisse dire est que le Garage bouleverse le paysage moscovite. Il a en effet pour mission d’être la plateforme la plus dynamique de Moscou en proposant une programmation multiple, tournée vers les artistes de renommée internationale. De loin, pourtant, on ne dirait qu’une simple structure monoLe Garagelithique, mais le Garage est d’abord une très hardie invention architecturale, réglée par la lumière naturelle, porteur des espoirs les plus fous sur le renouveau de la culture
contemporaine en Russie. C’est le miroir d’une ville qui veut redevenir une capitale culturelle. Rem Koolhaas n’ignorait pas que dans son dessin allait se loger un symbole. Sous cette façade brillante en polycarbonate, il est tout à fait probable que s’abrite là la zone artistique la plus expérimentale de Moscou. Voilà désormais la possibilité d’interroger une histoire longtemps détournée et de l’offrir aux créateurs. Le lieu proposé par Rem Koolhaas est lancé : avec lui, et pour la première fois, la Russie peut se regarder de loin avec un musée d’art contemporain digne de ce nom. Entre sobriété et avant-gardisme, cette institution est le signe que quelque chose est en train de bouger dans le pays de Pouchkine. Et d’ailleurs, selon le temps, la coloration extérieure du musée se modifie et génère sur ses parois toutes les nuances de gris ou de bleu qui sont prêtes à se donner. Quand on entre, on peut déjà y sentir la pensée abandonnée dans les murs. C’est un tour de force de la part de Rem Koolhaas que d’avoir fait de cet endroit un espace qui étonne autant que certaines cathédrales modernes. Avec le Garage, c’est certain, Moscou a de belles années devant elle.

Quatre musées à Moscou :

Musée Pouchkine

Galerie Tretiakov

Nouvelle Galerie Tretiakov

Le Garage, Musée d’art contemporain

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