Exhumer pour ressusciter – Marion Robin à Pont-Aven

Par J. Emile Sennewald

Quand je suis arrivé à Pont-Aven pour accompagner Marion Robin en résidence aux Verrières en tant que critique d’art, j’étais hésitant et fasciné à la fois. Hésitant car je ne savais pas quoi faire : cinq jours en atelier, c’était une première pour moi. Fasciné car cette ville et ses galeries sont imprégnées d’Histoire et d’histoires, d’admiration pour son passé et ses représentations de l’art et de ses vertus.

D’habitude le quotidien du critique d’art est rythmé par les visites d’ateliers et d’expositions puis par la rédaction de textes. Ceci se fait seul, chez soi, devant l’écran d’ordinateur, en s’appuyant sur ses notes, ses livres, ses connaissances et sur ce que peut fournir Internet. Sur un mois, ce quotidien se déroule ainsi : on se met à la recherche et à l’étude d’expositions et de sujets possibles pendant la première semaine, pour pouvoir contacter ses rédactions et proposer des papiers pendant la deuxième. Les troisième et quatrième semaines du mois sont consacrées à la rédaction de textes, pour faire place, après une brève période de documentation, à de nouvelles recherches, vernissages et visites. Que faire donc pendant ces cinq jours à Pont-Aven?

J’ai eu la grande chance de ne pas y être seul. Il y avait Marion, Ann comme interlocutrice, Luc, présent en tant que médiateur et Andrea, écrivaine. Au fur et à mesure, je découvrais le réseau de collaborateurs et rencontrais toute l’équipe de l’art contemporain de Pont-Aven. Du coup, rédiger un texte sur une artiste et son projet d’exposition n’était plus seulement l’affaire de l’artiste et de son critique mais devenait la résonance d’une communauté autour de ce projet.

Quant à la fascination, je la partageais avec Marion. Nous nous sommes baladés, elle partageait ses trouvailles et ses connaissances sur l’histoire, les lieux et personnages mythiques de Pont-Aven. Sans être ensemble toute la journée, nos rencontres se jouaient plutôt comme des mouvements en cercles, se croisant, se touchant, s’éloignant. Nous avons beaucoup parlé de la résidence et de l’exposition puis avons visité la salle d’exposition du CIAC, intrigués par sa coupe. Marion était à ce moment un peu déçue car son premier projet se voyait refusé pour des raisons de faisabilité. Elle se retrouvait donc sans projet concret à mon arrivée, ce qui, je l’entends bien, était embarrassant.

Puis nous sommes allés à Quimper visiter le Musée des Beaux Arts. Nous avons été surpris d’y trouver si peu d’œuvres importantes de l’école de Pont-Aven, ce patrimoine précieux étant conservé dans des musées plus importants, notamment à Paris au musée d’Orsay. Tout ce voyage alors, pour finalement être obligé de rentrer chez soi voir ce qui a été créé ici, il y a plus de cent ans?

C’est à ce moment d’incertitude que Marion découvre le dessin d’un projet de papier peint de Paul-Elie Ranson (1861–1909), peintre symboliste et membre du groupe des Nabis. Le petit tableau se trouve dans la dernière salle de l’exposition de l’école de Pont-Aven, au musée des Beaux Arts de Quimper. On pourrait facilement passer à côté. Nous en parlerons pourtant, suite à la visite du musée, confortablement installés en terrasse, sous le beau soleil de printemps à Quimper. Je chercherai alors à comprendre encore plus profondément la démarche de Marion en tant qu’artiste, on parlera de ses œuvres précédentes, de la question de l’image et ses représentations, de l’importance de la couleur et l’impossibilité d’une vérité de regard. La conversation sera longue, un peu décousue.

De retour à l’atelier, nous faisons des recherches sur Internet, chacun de son côté. Marion cherche davantage d’informations sur Ranson et son projet. Moi, je me plonge dans l’histoire de la critique d’art de l’époque. Qui écrivait? Qui était important pour ces artistes? Comment la critique fonctionnait-elle en tant que texte, en tant que genre littéraire et en tant que méthode? Je lis les anciens numéros du Mercure de France, je consulte les textes de Gustave Geffroy et d’Octave Mirbeau. Les discussions avec Marion se poursuivent. On est en piste, tous les deux.

Quand elle me dévoile son projet de papier peint, je me rappelle la très belle exposition sur l’abstraction étendue que j’ai visitée à l’espace d’art concret de Mouans-Sartoux trois ans auparavant. Y était exposée une œuvre de Francis Baudevin : un papier peint aux rayons bleu clair et bleu foncé. C’était la reprise d’un papier peint fictif qui servait pourtant à tapisser l’entrée et la sortie d’un espace : celui de l’intérieur des albums de Tintin. Dans les célèbres bandes dessinées, ce papier peint apparaît en toile de fond sur laquelle sont encadrés et accrochés les portraits des personnages des aventures de Tintin. Francis Baudevin a fait produire un papier peint de même couleur, une reprise d’un motif, mais comme dans la musique pop, transformé par un autre rythme, un autre contexte. Pour Francis Baudevin, le papier peint de Hergé est devenu une œuvre d’abstraction géométrique, avec toute l’ironie de l’artiste qui s’éloigne du contexte historique et artistique de son pays natal. Pour Hergé déjà, c’était un clin d‘œil aux intérieurs bourgeois du XIXème siècle.

Parallèlement je trouvais sur Internet une photo d’Octave Mirbeau dans son bureau et m’amusais à apposer au mur les rayures des deux bleus. La voie de la reprise était empruntée.

Très vite la reprise d’un texte de Mirbeau me sembla logique au regard de la pratique de Marion, elle aussi travaillant à une reprise. Elle reprenait des éléments de l’espace et de son apparition, voire de sa perceptibilité en les renforçant, les multipliant. Il me semblait alors très naturel d’écrire ce texte à partir de celui de Mirbeau sur Paul Gauguin. Mirbeau étant à l’époque au zénith de son travail comme critique d’art, ce texte était très important pour Gauguin, qui certes connu mais dont les tableaux ne se vendaient pas encore très bien, était sur le point de partir à Tahiti. Avec ce texte, il avait une chance d’intéresser le marché français.

Et puis, il y a la dimension stylistique de la critique écrite par Mirbeau. A la regarder de près, on se rend vite compte de la façon dont il met Gauguin en scène et de sa fascination pour le personnage, comment il le suit, laissant l’œuvre un peu de côté, comme la plupart des critiques le font à l’époque. Mais Mirbeau fait un pas de plus: il valorise, explique, interprète l’œuvre à travers le personnage et son histoire personnelle. Tout en le mettant sur un piédestal, il sait bien montrer l’étendue du « phénomène Gauguin » et le tournant qu’il représente pour l’histoire de l’art.

En reprenant ce texte et en remplaçant l’histoire de l’homme fort et aventurier par celle de la femme clermontoise, j’avais la possibilité de montrer à la fois le fonctionnement de la critique de Mirbeau, de mettre en évidence la question de la méthode et de la valeur d’une approche intime de l‘œuvre et du projet de l’artiste.

N’étant pas d’origine française et ayant appris la langue de Mirbeau tardivement en autodidacte, la reprise m’a aussi offert une autre expérience : celle de travailler un texte comme objet. Grâce à Marion et à sa sœur, mon texte a été mis en bonne forme. Et grâce aux Verrières et au CIAC, il a été publié dans une belle brochure. Quand je suis parti de Pont-Aven, j’étais riche d’expériences, de connaissances, de perspectives.

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