Allocution de Raphael Cuir en hommage à Anne Tronche

28.10.15 Paris, cimetière du Montparnasse

« Pourquoi la mort […] est-elle toujours une sorte de scandale ? » A cette question de Vladimir Jankélévitch dont Anne Tronche a suivi l’enseignement philosophique, il est aisé de répondre : — on ne s’y fait pas, on ne s’y fera jamais.

Comme vous tous, j’étais loin de me douter que je serais si rapidement bouleversé par l’irréversible et si soudaine disparition d’Anne Tronche.

Votre présence ici, si nombreux, autour d’elle, autour de Philippe Curval prouve qu’il existe quelque chose comme un monde de l’art capable d’être unis et solidaire, un monde de l’art tel que Anne Tronche, patiemment, obstinément, cherchait à le construire justement.

Dans ce monde de l’art, Anne Tronche était un repère, une force.

Elle va nous manquer.

Comme elle l’écrivait à propos d’une œuvre de Laura Lamiel, « un pan d’obscurité se fait jour », ici pour nous.

Lorsque j’ai invité Anne Tronche à participer au prix AICA France de la critique d’art pour la première édition sous la forme d’un Pechakucha, à l’occasion de la journée de la femme en mars 2013, elle qui n’avait plus rien à prouver, a pourtant accepté de joué le jeu de ce nouvel exercice difficile, en prenant tous les risques, en s’impliquant totalement, en s’ouvrant à la nouveauté, fidèlement aux positions qu’elle a défendues tout au long de sa vie.

Quand ce prix a fait l’objet d’une mauvaise querelle, Anne Tronche m’a soutenu, chaleureusement et infailliblement. J’ai pu mesurer concrètement sa droiture, sa rigueur morale et intellectuelle, toutes les qualités qui faisait sa réputation, la vérité de son personnage, sa manière d’être au monde.

Vous le savez, c’est Anne Tronche qui a remporté le prix avec brio, mais toujours aussi avec l’élégance unique et le fairplay qui la caractérisaient si bien. Je vous rappelle qu’il fut décerné à Anne Tronche par un jury international.

C’est ainsi que j’ai eu l’immense privilège, le bonheur aussi, de collaborer étroitement avec Anne Tronche pour la publication du livre constituant le prix, le privilège encore de la voir dialoguer avec Laura Lamiel, et installer avec l’artiste une exposition magistrale qui paraissait être en lévitation dans l’espace du musée d’art moderne de Saint-Etienne.

Anne Tronche défendait les artistes, fidèlement, elle s’engageait auprès d’eux, auprès d’elles. Vous les connaissez, j’en rappelle quelque uns, parce que c’est elles, c’est eux, qu’Anne Tronche voulaient mettre en avant : Gina Pane, Tetsumi Kudo, Aurélie Nemours, Tania Mouraud, Jean-Pierre Raynaud, Jean-Jacques Lebel, Jan Voss, Hervé Télémaque, Topor, Erró et bien d’autres…

Ces artistes elle les défendait, mais Anne Tronche avait la délicatesse de ne jamais être Maternaliste, comme d’autres s’autoriseraient à être Paternalistes.

Anne Tronche s’excusait plutôt de vous donner un excellent conseil.

Elle n’imposait rien, mais posait les choses, leur donnait une stabilité.

La stabilité même de sa forte présence dans une écoute rare, généreuse, une acuité et une profondeur de jugement exceptionnelles et singulières.

Elle va nous manquer.

Comme critique d’art, comme être humain, Anne Tronche était cette figure de l’intercesseur définie par Gilles Deleuze. Elle était intercesseur pour les artistes qu’elle défendait, et peut-être que ces artistes étaient aussi des intercesseurs pour Anne Tronche qui écrivait dans « L’Art des années 1960, chronique d’une scène parisienne »

« … en repensant à ces années qui furent pour moi celles des premières découvertes, je mesure à quel point certaines rencontrent furent déterminantes, pour mes choix d’écriture comme pour la façon dont j’ai conçu ma relation à la critique d’art. Un goût pour l’authenticité des prises de position m’a conduite très tôt vers des œuvres trop pionnières pour être encore considérées par le milieu artistique, vers des artistes dont je pouvais apprécier la rigueur des propos, la hardiesse des ambitions, la capacité à élargir le champ de l’œuvre d’art, parfois la faculté à inventer des dispositifs d’existence. Envers eux, je reconnais une dette. »

Solidement présente, Anne Tronche s’effaçait pourtant, poussant plus volontiers en avant les artistes au service desquels elle se plaçait, s’effaçant aussi derrière ses textes. Anne Tronche avait du style, une écriture, quelle écriture ! L’élégance discrète et distinguée du personnage, nous la retrouvons dans ses phrases, jamais convenue, faites de mots aussi précis qu’inattendus… et toujours aussi de cette éloquence sensible et si particulière.

Nombre d’entre vous ont lu ses textes dans la revue Fiction, dans Cimaises, dans artpress et surtout dans la revue Opus International, fondée par Alain Jouffroy, Jean-Clarence Lambert et Gérald Gassiot-Talabot.

Vous avez lu aussi ses livres, depuis « L’Art actuel en France : du Cinétisme à l’Hyper-réalisme » en 1973, au tout récent Jan Voss, qui vient de paraître aux éditions Hazan… Sans oublier les ouvrages consacrés à Gina Pane et Laura Lamiel, ou encore le magnifique « L’art des années 1960, chroniques d’une scène parisienne », paru aux éditions Hazan en 2012, qui a reçu le prix du Festival International du livre d’art et du film, le FILAF d’or, et dans lequel Anne Tronche défend si admirablement, avec des mots si justes et si bien choisis, la singularité de son engagement et de son regard :

« Ayant essentiellement, je dirais même presque exclusivement, sollicité ma mémoire, je n’ai pas tenté de combler artificiellement certaines lacunes, voulant essentiellement montrer que la perception de l’œuvre est pour celui ou celle qui l’observe une expérimentation qui révèle avec le temps le rapport qu’entretient avec la sienne la pensée d’autrui. »

et plus loin

« J’ai pris en effet le parti de procéder à des regroupements—inhabituels. Cette méthode aura peut-être pour effet de rappeler que l’art, inlassablement, recommande la réévaluation, et qu’à aucun moment il ne marque ses limites. »

Comme François Barré l’a rappelé, en 1982, Anne Tronche est devenue Inspectrice à la Création artistique du Ministère de la Culture, puis Inspectrice générale. Contribuant ainsi largement sous diverses formes au soutien des artistes.

Anne Tronche a réalisé aussi de nombreuses expositions, la première rétrospective en France de l’œuvre d’Aurélie Nemours, une rétrospective de Tetsumi Kudo à la Maison Rouge, l’exposition de Laura Lamiel que j’ai évoquée ou encore, en 2007, « Territoires de l’image » au Fresnoy, où elle était beaucoup investie auprès des étudiants, cherchant toujours à faire progresser l’art un peu partout.

De 1984 à 1997, Anne Tronche a occupé diverses fonctions au sein du bureau de l’AICA France, notamment celle de trésorière. Au-delà de cet engagement concret, elle a gardé un attachement fidèle à l’AICA, et elle ne manquait pas une occasion de m’encourager. Tous les membres de l’AICA qui l’ont connu auraient souhaité être présent aujourd’hui, je sais que tous ne le pouvaient pas, mais ont une pensée particulière pour Anne Tronche en cet instant. Et puisque j’arrive du Congrès AICA à Londres où nous lui avons rendu hommage, je peux vous dire que nos collègues des quatre coins du monde étaient très affectés par cette triste nouvelle.

Elle va nous manquer.

Anne Tronche a été et restera un exemple pour nous tous, une image aussi de la bienveillance. Elle était également une voix, une voix si unique, je vous propose de l’entendre, il s’agit d’un très bref extrait de sa présentation de l’œuvre de Laura Lamiel lors du prix AICA France en 2013. Juste une minute… [extrait audio].

« Le moyen de donner un corps à ce qui a lieu », nous sommes réunis pour donner un lieu à ce corps

Raphael Cuir, Président

 

Share on FacebookShare on LinkedInTweet about this on TwitterShare on Google+Email this to someonePrint this page