Avec l’aimable autorisation de l’auteur et du Quotidien de l’art nous publions l’hommage rendu par François Barré à Anne Tronche dans l’édition du 19 octobre 2015

« Je regarde, je ne suis pas séparée, je suis parmi »

La critique et historienne d’art Anne Tronche est décédée vendredi 16 octobre à Toulouse à l’âge de 77 ans. Celle qui sut accompagner avec finesse et sagacité la scène artistique depuis les années 1960 avait livré en 2012 un livre magistral, Bible pour nous tous, Chroniques d’une scène parisienne, aux éditions Hazan. Son ami François Barré, ancien délégué aux arts plastiques et président du Centre Pompidou, lui rend hommage.

Anne Tronche est morte le 16 octobre, pendant une conférence sur l’art des années soixante. Un mot soudain lui manque. C’est fini. La vie est tranchée. Dans une école, là où passe le savoir ; dans une école d’art, là où s’éprouve la liberté.

Je lisais ses écrits dans Opus International bien avant de travailler avec elle de 1990 à 1993 à la délégation aux arts plastiques. Quelques rencontres comptent dans une vie, rares et substantielles. Anne Tronche était là depuis 1982, avait participé dès le début à l’embellie des années Lang et fut pour moi une conseillère et une amie. Elle m’apprit constamment sans autre magister que sa façon d’être et d’entretenir avec l’art une relation vitale.

Elle savait la valeur de ce qui ne se mesure pas et de ce qui dure, au-delà des effets de foires, des engouements de mode ou de la « futilité esthétique1 ». Tout en elle passait par une attention aux autres et le goût insatiable d’apprendre et de comprendre, pour partager, transmettre et aimer. La vie avait cette saveur d’une pensée et d’une action jamais dissociées ; d’une connaissance des êtres inscrivant dans une unité les œuvres créées et leurs créateurs ; d’un indispensable questionnement, venu sans doute de l’enseignement de Vladimir Jankélévitch, lui faisant vivre « l’interrogation comme aventure ». Rien en cela qui clôturait et tenait à distance. L’« intensité expressive » était requise pour affirmer à la fois la force d’une pensée et d’une présence liant le corps et l’esprit, le temps présent et celui à venir. La passion allait avec l’élégance ; le magnétisme avec la retenue. Et sa voix inoubliable, grave et douce, donnait corps aux pensées les plus abstraites, en aimantait le sens. Dans sa fidélité aux artistes, dans la complicité et l’amitié avec eux tissées, elle ne cherchait pas l’actualité mais l’unisson de leurs différences et de leur apport aux changements du monde. Elle accordait à l’art une vraie puissance de trouble et de dévoilement. « Que les œuvres soient le fait d’artistes confirmés, déjà inscrits dans les systèmes de légitimation, ou qu’elles résultent d’initiatives prises par de tout jeunes créateurs, ce que nous percevons en premier lieu à leur contact, c’est la manière dont elles incarnent savamment ou non l’époque, dont elles corrigent nos certitudes provisoires, dont elles libèrent la charge utopique que recèle le moment présent2 ».

Au risque d’en amoindrir la complexité et l’originalité, trois composantes de sa pensée et de son action me paraissent devoir être soulignées. Anne Tronche ne s’affichait pas comme une militante, mais témoignait bien de cette charge utopique du présent. Elle savait ce qu’il en est d’être femme dans nos sociétés et voulut donner à voir et à comprendre ce que révélaient les œuvres, les combats, l’identité symbolique d’artistes aussi différentes que Gina Pane, Aurelie Nemours, Laura Lamiel ou Vassiliki Tsekoura. Cette connivence était une alliance et un engagement. Elle a traversé les années soixante, décade glorieuse qui vit la fin des mouvements, et a reconnu les signes de l’époque dans la diversité de ses expressions, annonçant en filigrane la fin des grands récits. Mais sa longue fréquentation de la figuration narrative a laissé en elle un sourd Je me souviens renvoyant à mai 68 et à ses aubes exquises. Elle ne pouvait accepter l’occultation d’une partie vivante et fertile de la création artistique, située en Europe de l’Est. Aussi s’appliqua-t-elle dans des expositions dont elle était la commissaire, ou par ses écrits à faire connaître le groupe slovène Irwin, la création tchèque ou géorgienne.

Anne Tronche avait naturellement le souci de l’intérêt général et appelait, où qu’elle fut, Rue de Valois ou ailleurs dans des activités personnelles une grande politique culturelle publique. Elle récusait les imaginations de bureau ordonnant le quotidien selon des hiérarchies. L’autorité, son autorité venait au contraire de sa liberté et de son écoute. Elle ne recherchait pas la visibilité et la notoriété hors du champ de pensée et de travail. L’intimité, qu’elle ne séparait pas de la suite des heures et des jours, échappait à toute monstration. L’union avec Philippe Curval, son mari, écrivain et maître de la science-fiction, leur passion pour la Baie de Somme et ses paysages ; leur partage d’une ample culture ajoutant les affinités de chacun à leurs territoires communs littéraires, cinématographiques et musicaux s’ancrant du côté de Raymond Roussel et d’Artaud, du Surréalisme et de l’humour noir ; la présence auprès d’eux d’œuvres d’artistes aimés, formait un terrain de jeu vaste comme l’univers et une figure plurielle protégée. Elle participait d’un paysage plus large. Nous sommes constitués de l’ajout de nos passions, de nos rencontres, de nos réalisations et de la présence en elles de ceux qui ont nourri ce passage où nous sommes encore. On ne saurait dire Anne Tronche sans évoquer cette cartographie de rencontres faisant territoire et parcours ; cette constellation d’artistes dont elle connut les œuvres puis qu’elle découvrit en tant que personnes vues et revues, produisant une histoire de l’art de leur temps et une trame d’amitiés et de fidélités. Les citer tous n’est pas le lieu de ce texte trop court. Anne Tronche les a portés et célébrés. Kudo, Erró, Télémaque, Gina Pane, Aurelie Nemours, Pommereulle, Sanejouand, Raynaud, Martin Barré, Présence Panchounette, Irwin, Dado… la portent et la révèlent.

Lorsqu’elle préparait son livre sur L’Art des années 1960, chroniques d’une scène parisienne, Anne m’a souvent dit : « Je crains que ce soit une œuvre lacunaire ». Aujourd’hui le monde est lacunaire.

Le titre est une phrase de Gina Pane, citée par Anne Tronche.
1. Les citations entre guillemets sont d’Anne Tronche elle-même
2. Extrait d’un texte de 2013 pour « Platform » dans lequel Anne Tronche évoquait la naissance des FRAC et son engagement auprès d’eux.

Le Quotidien de l’art 19 octobre 2015

 

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