Avec la Biennale de paris, l’Art c’est mieux sans…

L’histoire de la Biennale de Paris commence en grande pompe avec André Malraux qui la créa en 1959 pour permettre l’organisation d’expositions d’artistes internationaux, où devaient se rencontrer et s’aventurer toutes les nouvelles tendances de l’art contemporain. Au fil des ans, elle devint malheureusement de plus en plus académique et finit par ne plus susciter d’intérêt au sein du Ministère de la culture ni auprès des amateurs d’art éclairés. Elle fut donc abandonnée en 1985, ce qui paradoxalement la sauva car elle fut redynamisée quelques années plus tard par Alexandre Gurita, tout nouveau diplômé de l’École nationale des Beaux-arts de Paris, qui en récupéra le nom profitant du fait que ses anciens responsables avaient oublié de le protéger. Fort de cette prestigieuse carte de visite, son nouveau directeur, bien que disposant de moyens très modestes, partit alors à la rencontre des institutions culturelles du monde entier et prit contact avec une jeune génération d’artistes ayant repensé complètement le statut de l’œuvre d’art.

Contrairement aux grandes manifestations internationales qui exposent des tableaux, des sculptures, des vidéos et des environnements largement préoccupés par des critères esthétiques relativement traditionnels, la Biennale de Paris, aujourd’hui, s’intéresse à un art visant à dématérialiser l’œuvre, à privilégier des concepts, des protocoles, des comportements à titre d’œuvres qu’elle souhaite voir activer selon un lieu et un temps donné. De ce point de vue, les manifestations qu’elles prend en charge sont totalement libres, sans aucun repère fixe et refusent de présenter des objets d’art afin d’échapper à tout ce qui serait trop clairement repérable en tant qu’art institué. Du coup son mode de fonctionnement ne peut attirer le grand public des vernissages à la mode et cela lui a valu de ne pas avoir beaucoup d’échos dans les medias avec pour conséquences que l’on ne sait pas réellement où et quand elle peut bien avoir lieu. Il n’empêche, elle est omniprésente mais seuls ceux qui prendront la peine de la débusquer en auront connaissance car le sol étant déjà trop occupé, elle adopte la stratégie de l’eau et occupe le sous-sol. Ce qui la caractérise est un certain art de vivre, un état d’esprit vagabond, difficile à cerner mais que l’on peut repérer au détour d’une multitude d’actions hétéroclites[1] parmi lesquelles trois attitudes ciblées permettront aux lecteurs de mieux comprendre ses principaux objectifs.

[1] Pour exemples de cette diversité, il s’agira aussi bien de la « Licence Art Libre », des manifestations « Y’a trop d’artistes ! », de « Société Réaliste », du « Guide Legrand des buffets de vernissages », d’Ultralab (l’affaire des cartons piégés) etc…70 cas de figure sont ainsi répertoriés dans le catalogue de la Biennale de Paris XV dans 1182 pages, avec des textes de Stephen Wright : Vers un art sans œuvre, sans auteur et sans spectateur”, Brian Holmes : Emancipation, Suely Rolnik : La vie au point de mire, François Deck : Performer la société, Alexander Koch : Archiver la disparition, Jean-Claude Moineau : Pour un catalogue critique des arts réputés illégitimes, McKenzie Wark : Un manifeste hacker. À commander en librairie ou à l’adresse suivante: Biennale de Paris, Hôtel Salomon de Rothschild, 11 rue Berryer 75008 Paris 30 €

 

G.Mollet-Vieville - Thats Painting Productions
That’s Painting Productions, TokyoEat, 2003, Palais de Tokyo, Paris. (commande de Jérôme Sans et Nicolas Bourriaud)

That’s Painting Productions a pour devise « moins il y a à voir plus il y a à penser ». Il s‘agit d’une entreprise de peinture en bâtiment fondée par Bernard Brunon qui en a fait une pratique d’artiste désirant pousser à l’extrême la doctrine de Greenberg. Proposer des peintures murales monochromes sans tableau, lui a permis de résoudre l’équilibre fond/forme cher aux théoriciens de la grande peinture abstraite des années cinquante et de se retrouver face à une série de réflexions qui débordent les principes du formalisme américain pour s’ouvrir à nos cadres de vie. En mettant l’accent sur les responsabilités inhérentes à la fonction d’un peintre/entrepreneur soucieux de ses clients et de son équipe, le chantier entrepris à titre d’œuvre permet de questionner d’autres systèmes socio-économiques que ceux d’un art tributaire de son marché. Et loin des pratiques simulationnistes ou fictionnalistes, les activités triviales de Bernard Brunon font envisager avec quelques effarements pour certains ou de vraies jubilations pour d’autres, la création d’une École de peinture sans plus-value artistique !

G.Mollet-Vieville - Le musee des nuages

Le musée des nuages inauguré en 1990 à Belleville-sur-Loire, est géré par la Société Soussan Ltd qui s’intéresse à de nouveaux systèmes de transport et de distribution d’eau. (photo : archives GMV)

De son côté, Monsieur Soussan est à la tête d’une société qui propose tout ce qui peut mettre en valeur les collections des musées et des particuliers. Sa principale règle est d’œuvrer au bien-être de tous en se mettant au service d’une certaine éthique en art qui, de l’exposition de l’art à l’art de l’exposition, souhaite fournir un vrai travail d’artiste. C’est pourquoi, dans le cadre de sa stratégie de communication, il assure la gestion de la collection du Musée des nuages. Constituée de divers nimbus, cirrus, cumulus et autres stratus, elle ne saurait se confiner dans les limites d’une salle d’exposition : la voûte céleste est sa cimaise. Sans frais de gestion, de transport ou d’assurance, ces nuages associent les notions de patrimoine culturel à des notions de patrimoine naturel et plaident en faveur d’une écologie universelle qui s’avère être de salubrité publique. Car ces diaphanes sculptures ne sont pas seulement belles à admirer dans leurs méandres autour du globe terrestre, elles ont surtout un gros potentiel hydrique qui n’a pas attendu les effets de la mondialisation pour prévoir des flux planétaires dispensant leurs bienfaits sur les comptoirs des cafés et dans les stands des foires internationales où sont distribuées gratuitement ses bouteilles d’Eau du robinet au naturel.

G.Mollet-Vieville - IKHEA.SERVICES Force de lArt

IKHÉA©SERVICES, Jean-Baptiste Farkas à La Force de l’Art 02, avril-juin 2009. © Sylvie Chan Liat.

Avec IKHÉA©SERVICES, Jean-Baptiste Farkas rue dans les brancards. À titre d’œuvres sans identité d’art[2] (mais libres à l’achat par les collectionneurs), il nous exhorte à adopter des comportements nuisibles qui viendront perturber notre routine quotidienne. Pour cela il a consigné (en collaboration avec d’autres auteurs) près d’une centaine de « services » à activer avec quelques mauvais coups portés à l’ordre trop bien réglé des choses. Par exemple il s’agira d’imaginer comment bâcler ignominieusement un travail représentant un fort enjeu symbolique, puis à le défendre comme s’il était l’aboutissement d’une recherche de longue haleine, le fruit d’efforts extrêmes. Ce sont donc de véritables challenges dont IKHÉA©SERVICES nous fournit les modes d’emploi afin que nous expérimentions des situations dont les issues tout à fait imprévisibles, sont riches d’enseignements.

[2] Jean-Claude Moineau Contre l’art global, pour un art sans identité

G.Mollet-Vieville - Activation de IKHEA.SERVICES

Activation de l’IKHÉA©SERVICE N°21 (Ceinture !) : dans une collection, retrait de toutes les œuvres qui n’ont pas été élaborées en collaboration avec leurs acquéreurs. © André Morin, 2010.

Sous la marque Glitch, Jean-Baptiste Farkas constate qu’au sein de notre société de consommation, il y a pléthore de tout et que « soustraire » est LE geste qu’il faut favoriser. Pour cela, il installe la défectuosité (pied de nez à l’efficience) au cœur même d’un processus de production standardisé. Allant du vandalisme pur et simple à l’Art autodestructif de Gustav Metzger, mais teinté de bout en bout d’humanisme, le projet Glitch se propose de revisiter «le sensible sous l’influence du signe moins » et de « célébrer à contre-courant les altérations, les dommages et la perte de valeur ». On y découvrira des prestations nocives pour les lieux d’exposition dans lesquels elles prennent place. Un de ses « services » a été proposé au Mamco dans les salles de l’Appartement dévolu à la consécration de l’art minimal & conceptuel. Il s’agissait de dégrader jour après jour les murs de ce lieu convivial afin de contraindre les conservateurs à retirer progressivement toutes les œuvres qui y sont installées. Pendant un an, les visiteurs du lieu devaient ainsi constater une proliférante décrépitude, accompagnée d’une disparition graduelle des œuvres, sans qu’aucune explication ne leur en soit donnée. Faut-il le préciser, le projet n’a pas été accepté !

Tout à la fois accablant et ludique, critique (parfois même un peu vache) mais généreux, Glitch ne se contente pas de faire son beurre du gâchis ou de la dépense. Il ambitionne de réconcilier des actes que nous avons trop tendance à opposer (produire/détruire etc.), et nous encourage à de nombreux passages à l’acte. Beaucoup plus de moins ! un engouement pour le négatif qui va faire mal à la moyenne !

Parallèlement à ses prises de position qui peuvent, j’en conviens, déconcerter certains, la Biennale de Paris sait aussi être pragmatique tout en donnant à ses actions du ressort théorique, c’est pourquoi elle organise des colloques autour d’une originale terminologie de l’art avec pour objectif de définir les nouvelles réalités d’un art débarrassé de l’idée de l’art. Car elle cherche à identifier l’art avec de nouveaux critères qui rejettent l’artiste comme protagoniste exclusif de ses influences. En agissant, dans la réalité de la vie avec les usages qui lui sont rattachés, elle refuse de participer aux différents maniements qui régissent le monde convenu de l’art et cherche à échapper à tout ce qui serait trop clairement attendu de l’art. Et en pratiquant le mélange des genres, la porosité des frontières et la redistribution des rôles, la Biennale de Paris fait de ses esquives, tout un Art !

Ghislain Mollet-Viéville

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