Domestikator

Construction en métal, hauteur : 12 m, poids : 30 tonnes

Domestikator est une immense sculpture d’inspiration containers, constituée de blocs métalliques rouges, qui s’agencent pour former un bâtiment aux volumes parallélépipédiques simplifiés. Juchée sur pilotis, elle comprend un bloc horizontal d’un niveau avec deux ouvertures, attenant à un bloc vertical de deux étages surmonté d’un attique. On peut pénétrer le bâtiment où l’artiste a installé d’autres petites sculptures et vidéos. Mais ce schématique édifice est perturbé par deux axes obliques qui, partant du 2e étage de chaque côté de la tour, viennent prendre appui sur le faîte du bâtiment principal. Ces deux axes éveillent à une lecture anthropomorphique de l’édifice. Selon le point de vue, on y verra alors un bonhomme, comme celui des jeux de Lego, debout, en train de prendre en levrette, – ou de sodomiser ? -, un personnage à quatre pattes. Humain ou animal ? Difficile de le préciser étant donnée l’abstraction du silhouettage et l’absence de formes sexuelles.

Cette sculpture devait initialement étre installée aux Tuileries,dans le cadre du parcours “Hors les murs” de la Foire internationale d’art contemporain (Fiac) en 2017, mais elle fut refusée par le Louvre. Le directeur du Louvre, Jean-Luc Martinez, avait motivé son refus dans un courrier adressé à la Fiac  : “des légendes sur l’Internet circulent et attribuent à cette œuvre une vision trop brutale qui risque d’être mal perçue par notre public traditionnel du jardin des Tuileries”. De son côté la Société protectrice des animaux avait dénoncé le fait que cette œuvre représenterait “un acte zoophile”.

« L’œuvre de l’Atelier Van Lieshout est une magnifique utopie en prise avec l’espace public. Elle est spirituelle et crée un lien évident entre l’abstraction et la peinture figurative qui co-existent dans l’art hollandais du 20e siècle.” », a rétorqué avec une certaine finesse Bernard Blistène, Directeur du Centre Pompidou, Paris[1].

« Le Domestikator a l’intention d’être un catalyseur de pensée et d’opinion, puisqu’il pose la question de la façon dont les humains emploient la technologie – avec ingéniosité, créativité, sophistication et persistance certes, – pour changer le monde et le rendre ‹meilleur› -, mais en le domestiquant souvent au passage », explique Joep Van Lieshout, fondateur des Ateliers Van Lieshout d’où sortent ses pièces. L’artiste estime que le désir de contrôle développé par l’humain se place dans une démarche de sécurisation du monde (par l’éducation, la protection sociale, la culture aseptisée…). En contrepartie elle nous prive de plus en plus de notre intelligence, de notre créativité et nous contraint à accepter des apories comme le fait de faire co-exister dans nos « valeurs » l’amour des animaux et de la nature et l’exploitation de ces mêmes animaux pour notre alimentation. Cette domestication de notre subjectivité redouble avec les moyens de contrôle que les technologies actuelles sont en train de mettre en place. D’où la règle formelle mise en place par l’artiste, évoquant l’usine, la reproduction totale à l’identique, l’indifférenciation.

Cette œuvre s’inscrit dans la longue tradition de l’art à susciter des affects c’est à dire « des réactions à des événements du monde destinés à nous aider à conserver notre être (…) à l’occasion de situations fictives.».[2] Or si un grand nombre d’amateurs et de spécialistes de l’art contemporain, adhèrent aux thèses développées par Joep Van Lieshout dans ses œuvres, ces dernières offrent maintenant l’occasion à certaines populations de réagir violemment, par des affects négatifs de rejet de l’oeuvre, au nom de théories qui de leurs points de vue sont positives comme le bien-être animal, ou l’interdiction de signes sexuels dans l’espace public.

Se pose alors la question de cette apparition d’un public choqué par l’art contemporain qui réagit de façon primaire et populiste (par l’agrégation d’indignations). Ce public à courte vue s’arrête au stade de la représentation alors que l’artiste cherche à provoquer des réactions émancipatrices par l’humour, le décalage, la monumentalité, l’audace, l’énorme. Les services de presse et de médiation de plus en plus étoffés dans les institutions devraient pouvoir prendre en charge ces quiproquos et dégrossir les rangs des indignés en restituant la complexité des intentions de l’artiste. La présentation précédente de cette pièce en Allemagne a rencontré un grand succès populaire.

Mais ce qui pourrait redoubler l’inquiétude sur l’application par le plus grand musée d’art au monde de cette censure, c’est l’interprétation étroite et malveillante que les plus virulents des auteurs ont faite du motif sexuel de l’oeuvre. La position de la levrette, qui n’implique pas nécessairement la sodomie, n’est-elle pas un acte souvent pratiqué dans les foyers ? Alors que de multiples sites, de large audience et donnant de bons conseils sur les pratiques de la sexualité, recommandent cette figure sans mentionner une quelconque dimension sm[3], nous assistons à une réapparition de plus en plus marquée d’une prétendue pudicité qui veut museler non seulement l’artiste au nom de la décence, mais aussi tout un chacun dans ses pratiques les plus intimes, certaines étant estimées répugnantes. Les choix figuratifs de l’artiste renforcent la ire de ces « esthètes ».

Il faut aussi noter qu’en ce qui concerne l’artiste, le titre définitif qu’il a donné à l’oeuvre ne laisse aucun doute sur ce qu’il en pense : pour lui cette levrette, ou sodomie, dépourvues de toute sensualité, sont bien symboliques de la soumission. Entre adultes consentants cela va de soi.

Anne-Marie Morice

 A lire sur : http://www.transverse-art.com/oeuvre/domestikator

Vu à

FIAC Hors les murs

Piazza du Centre Pompidou

18 au 22 octobre

Sites de l’artiste

http://www.ateliervanlieshout.com

http://carpentersworkshopgallery.com/ArtistWorks?6

[1] https://hyperallergic.com/406573/centre-pompidou-atelier-van-lieshout-louvre/

[2] Carole Talon-Hugon, Goût et dégoût, l’art peut-il tout montrer ?, Nimes, Ed Jacqueline Chambon, 2003

[3] Cf notamment les sites des magazines pour femmes.

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