Par Jean-Marc Huitorel

Catherine Francblin avait annoncé sobrement à ses amis la sortie de son dernier livre en précisant qu’il s’agissait d’un récit autobiographique, comme pour prévenir d’une exception dans l’œuvre d’une critique d’art dont le moins qu’on puisse dire est que la mise en avant de soi n’est pas la marque.

Autant l’avouer tout de suite, Deux pères juifs ne laisse pas indemne, comme sans doute ses deux pères juifs ne l’ont pas laissée, elle, indemne. Son père biologique est arrêté, déporté puis assassiné dans un camp d’extermination nazi en 1943 quand sa fille – il a dû laisser en France sa jeune femme enceinte – vient au monde. La mère de l’auteure va alors se murer dans le silence, au moins concernant cette part de sa vie. Elle épousera quelques années plus tard un homme qui, lui, parvint à s’échapper d’une de ces « marches de la mort » auxquelles furent soumis ceux qui survivaient encore dans les camps à l’approche des armées russes et alliées. Elle ne connaîtra donc jamais Salomon tandis qu’Albert lui tiendra lieu de père, un père aimant dont elle parle avec grande reconnaissance et affection. Ce livre est sans doute né de l’impossibilité dans laquelle se trouva Catherine Francblin de communiquer avec sa mère au sujet de son père, de sa vie et de sa disparition.

On se dit, en refermant le volume, qu’il s’agit là d’un livre bien particulier, autobiographique, certes, mais si peu à la fois, si loin de cette littérature du moi et de l’introspection ; et cependant, paradoxalement, un livre d’apprentissage, le récit de la constitution jamais achevée d’une identité. Sa construction en dévoile l’objet. C’est un quadriptyque qui s’ouvre et qui se clôt sur l’évocation des deux pères, Salomon à l’origine, Albert à la fin. Au milieu, un chapitre intitulé Ma mère, l’autre, Sonderkommando, comme deux pôles de l’indicible, le silence de la mère d’une part, d’autre part l’horreur extrême de ceux-là qui furent contraints d’éliminer leurs coreligionnaires et qui, cependant, pour quelques rares d’entre eux, réussirent à faire passer qui un message, qui une photographie. Le silence de celle qui aurait pu parler, la parole de ceux que tout condamnait au silence. Dans ces quelque cent quarante pages, il est peu question de l’auteure, sinon en creux, par le lien qui la soude aux trois êtres qu’elle évoque, le premier qu’elle tente de reconstruire, les seconds qui veillèrent sur son enfance et l’accompagnèrent une partie de sa vie. Mais ce creux, volontairement laissé vaquant, n’a de sens qu’en ce qu’il permet d’implanter l’histoire (plutôt cette « Histoire avec une grande hache » comme dit Michel Leiris). Cette h/Histoire, c’est celle de la Shoah. Catherine Francblin la décrit avec les éléments dont elle dispose et qui sont principalement d’origine bibliographique (il est rare qu’un « récit autobiographique » soit accompagné de sources). Cette description est précise jusqu’à l’insoutenable, comme si l’auteur avait voulu compenser l’absence par l’accumulation des horreurs qui en furent la cause, avec la volonté farouche de charger, de saturer, de dire et de redire cela qu’on ne lui avait pas suffisamment dit. Car c’est bien de cette horreur vécue par ceux qui en furent les victimes, et parmi eux Salomon, que la narratrice cherche à s’imprégner, à ressentir dans son être même ; cette horreur comme seul et ultime moyen de s’approcher de ce père qui lui fut volé. Il s’agit bien en cela d’une entreprise autobiographique ; et il fallait toute la précision, toute la retenue et toute la qualité d’écriture qu’on lui connaît par ailleurs, pour que Catherine Francblin fasse d’une expérience à la fois personnelle et si universelle, un texte d’une très vigoureuse et très émouvante beauté.

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