L’appropriation inventive et critique

Colloque du 20 au 22 octobre à La Colonie, Paris

L’appropriation est un phénomène à double face : négatif, quand il est un moyen de s’accaparer des biens, des territoires ou de s’arroger des pouvoirs indûment, mais, positif, quand il est un processus d’usage, d’emprunt, de recyclage qui réactualise, re-sémantise, redonne du temps à ce qui a été rejeté, suranné, oublié, en suspens. Inversement, tandis que l’appropriation privatisante peut être perçue comme sécurisante, l’appropriation régénératrice et réparatrice est aussi perçue comme parasitage, désordre, anarchie.
Dans le régime de la propriété privée, des lois protègent le premier mode privé de l’appropriation, tandis que l’autre, relégué à la lisière du droit, est souvent considéré comme relevant de l’usurpation et de l’illégalité. C’est pourtant sur ce dernier versant de l’appropriation convoquant l’intelligence collective que naissent des propositions de vie sociale fines et complexes, et que s’expérimentent les relations aux territoires les plus constructives. En témoignent déjà de nombreuses expériences et des expositions, telles que Alterachitectures, Rearchitectures, Eco urbanisme, Suspended Spaces, ont présentées.
Entre résistance, indignation et désobéissance, les manifestations et occupations temporaires de places (Occupy Wall Street, Indignados, Printemps arabes…), l’installation de Zones à défendre (ZAD), les squats (de subsistance), les campements de SDF ou les « occupations potagères » (jardin d’utopie) sont d’autres formes d’appropriations temporaires qui doivent être examinées.
Qui sont les acteurs de ces appropriations ? Quelles sont ses formes spatiales ? Quels sont les territoires concernés ? À quelles échelles spatiales opèrent-elles ? A quelle échelle temporelle, de l’infra-quotidien à l’événementiel ? Pour quelle durée ? Quels sont les liens entre ces appropriations et les réseaux sociaux ?
Comment ces pratiques entrent-elles en dialogue avec d’autres mouvements tels que les Fab labs ou Hackerspace, le retour du Do it Yourself , du faire et des Makers (Anderson, Lallemand), mais aussi l’économie de la contribution et du partage, les communs (Laval, Dardot) ou les « en-commun » ? Comment analyser ces nouveaux modes d’appropriation ? Les concepts de « territoires », de « moments » (Lefebvre), « situations » (Debord) de « scènes » (Straw) sont-ils pertinents pour saisir ces processus multi-scalaires et fractals. Quels collectifs ? Quels métissages ? Quels impacts sur « l’espace public » (Habermas) et les espaces publics de la ville ?

Dans les années 1960, les artistes s’approprient les objets de consommation usuels qu’ils écrasent, combinent, déplacent, transforment ; ils puisent dans le quotidien commun, dans l’inventivité collective et anonyme, la source et la matière de leurs oeuvres — source à laquelle la « reprise » fait perdre tout caractère ontologique et qui ainsi rejoint le côté artificiel du « ready made ». Le geste appropriatif s’applique également aux productions artistiques, objet culturel et de consommation comme un autre — en tous les cas, c’est ce que soulignent les appropriationnistes. Ceux-ci ont ainsi joué des contradictions de l’appropriation double face (privative et critique) et au lieu de les dissocier, ils les ont liées et en ont fait leur miel. De l’unicité de l’oeuvre, de sa part inaliénable qu’ils se sont appropriés, ils font le contenu de l’oeuvre aliénable (en tant qu’objet commercial). Dans les deux cas, la valeur subjective est clairement inexistante, soit en raison de la reprise explicite d’une oeuvre par une autre oeuvre, soit en raison de la capture d’un fragment de réalité trouvé. C’est alors l’appropriation elle-même qui devient l’acte ou le signifiant artistique. En effet, celui-ci est déterminant dans le ré-emploi, la reprise, le recyclage, le re-mixage, le re-enactment des formes, des matériaux, des lieux, des événements qui, à leur tour, sont repris par une esthétique marchandisée.
De la moitié du siècle dernier à aujourd’hui les artistes ont multiplié à l’infini les possibles appropriations artistiques empruntant à l’histoire de l’art, aux clichés culturels, à l’esthétique de la technique, puis au web leur matériaux et leur sujets, leur inspiration et leur mode de représentation. Les artistes « appropriationnistes » ont anticipé le rôle qu’allait jouer l’appropriation dans le domaine numérique.
Si, dans le champ artistique, révéler les contradictions et jouer avec elles avait une valeur critique et réflexive, dans le monde industriel du numérique les contradictions sont supprimées (ou ignorées). Tous sont invités à s’approprier le fonctionnement de l’ordinateur, de l’internet, du Web. L’appropriation libre non contraignante débouche pour les uns sur des outils de connaissance, de communication, sur des réels services au quotidien ; pour les autres, elle est une appropriation business qui de façon occulte fait de ces appropriations naïves des internautes une nouvelle énergie « durable », source de richesse infinie. Seulement, cette infrastructure déterminante n’est pas visible. L’appropriation prédatrice se dissimule au milieu de l’appropriation d’usage et de partage, dont elle enregistre et exploite moins le contenu idéologique que les navigations, les clics, les choix, les géolocalisations. L’usage, l’adaptabilité, la versatilité – caractéristiques de l’appropriation subjective –, entrent aujourd’hui en tant que variables dans les méthodes algorithmiques ; ce qui permet à l’appropriation lucrative d’étendre son efficacité et d’avaler l’autre bord de l’appropriation alternative. Pour le commun des mortels, poison et remède tendent dès lors à ne faire plus qu’un. L’appropriation curative, critique, inventive est-elle entrain de disparaître ? Chercheurs et artistes capables de saisir et de décrypter ces opérations algorithmiques accessibles/inaccessibles et d’en offrir un maniement plus collectif voire plus créatif sont-ils entrain d’inventer d’autres modalités d’appropriation ?

Colloque initié par Gaëtane Lamarche-Vadel en collaboration avec LAVUE  / Institut ACTE / PACTE / IGA
École nationale supérieure d’architecture Paris la Villette La Colonie (Paris)

Comité scientifique :
Manola Antonioli (philosophe), Alessia de Biase (anthropologue),
Luc Gwiazdzinski (géographe), Jacinto Lageira (philosophe),
Françoise Parfait (plasticienne), Gaëtane Lamarche-Vadel (philosophe)

Partenaires :
Institut ACTE, UMR 8218 CNRS, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne École nationale supérieure d’architecture de Paris La Villette LAVUE ; Laboratoire Pacte – UMR 5194 CNRS, Université Joseph Fourier de Grenoble, IGA ; Ministère de la Culture (BRAUP)

Nous remercions particulièrement La Colonie qui nous a généreusement accueillis.

Le programme et plus d’informations sur l’événement à télécharger ici : programme-colloque-appropriation-inventive-et-critique-3

Share on FacebookShare on LinkedInTweet about this on TwitterShare on Google+Email this to someonePrint this page