ALI MAHDAVIALI MAHDAVI

Ali Mahdavi me parle d’une pelade qui l’a frappé très jeune et lui a donné le sentiment qu’il n’était pas beau. Des années de psychanalyse et de précieuses rencontres ont soulagé ses blessures. Son œuvre et la passion qu’il nourrit pour la beauté des stars achèvent de les cicatriser. Sur l’écran de son ordinateur émergent d’un nuage les visages de Bette Davis, Ava Gardner, Mae West, Marlene Dietrich, Joan Crawford, etc. Son dernier travail a consisté à greffer leur image, tel un masque, sur l’image de son propre visage. Une série de dix photographies en a résulté intitulée « Immortels » – au masculin, puisque ce n’est pas des femmes qu’il s’agit, mais de leur souvenir. Ces femmes, personne ne le conteste, ont bien existé. Mais contrairement à la plupart des êtres humains, elles ont en quelque sorte eu deux vies. La première, réelle, a commencé au début du siècle dernier et pris fin sept ou huit décennies plus tard ; la deuxième, leur vie d’image, n’est pas près de s’achever ; elle perdure sous la forme d’une présence arrêtée dans un hors-temps spectral. Mahdavi se sert de leur image comme d’un masque parce que ces visages eux-mêmes sont devenus des masques. Dans leur vie réelle, les actrices qu’il fait défiler sur son écran ressemblaient sûrement peu aux icônes nimbées de lumière auxquelles il unit avec dévotion son visage glabre et son crâne lisse. Mais la vie réelle ne l’intéresse pas. Cet homme connu pour avoir prêté son talent à certains cercles proches de la mode n’a guère de goût pour les beautés sans fard qu’elle a de plus en plus tendance à promouvoir. Une beauté naturelle ne peut que flétrir ; elle ne peut que nous renvoyer à notre finitude.

Chirurgie esthétique

Ce que fait Ali Mahdavi avec sa série « Immortels » s’apparente à une opération de chirurgie esthétique. Celle-ci prolonge le travail de reconstruction qu’il a entrepris sur lui-même dans ses photographies précédentes, où il apparaissait entravé dans un arsenal de tiges métalliques servant à remodeler sa silhouette à l’image de Marlene Dietrich. Auparavant, il avait présenté l’un de ses modèles masculins la taille bridée à l’extrême dans un corset. A l’époque, à la vue de ce corps violemment étranglé, j’avais surtout perçu le supplice de la victime. Mahdavi, toutefois, n’est pas un fétichiste de la douleur. Il n’entend ni souffrir ni faire souffrir pour le plaisir comme dans les pratiques SM. Les contraintes qu’il impose et s’impose au moyen de telles prothèses répondent plutôt à une volonté exacerbée d’atteindre un idéal du corps. Sa sévérité à l’égard des corps laissés dans leur état premier rappelle le rigorisme en vigueur dans certains collèges d’autrefois administrés à la manière des anciennes « maisons de correction ». Corriger la nature, foncièrement mauvaise, est aussi l’ambition de Mahdavi dans son œuvre – œuvre dont l’origine, justement, se situe dans une enfance passée au milieu d’adultes qui jugeaient nécessaire le « dressage » de leur progéniture. Et parce que l’enfance en question a pour cadre l’Iran et son goût de l’apparat, les œuvres d’une autre artiste, Valérie Belin, me reviennent ici en mémoire, en particulier ses photographies de « Mariées marocaines », montrant des jeunes filles disparaissant derrière leur robe de cérémonie, comme avalées par l’éclat du vêtement. De la même façon, les masques des stars dont se couvre Mahdavi ont à voir avec la négation de sa personne. Mais tandis que sur les « Mariées marocaines » la violence s’exerce de l’extérieur, c’est à sa propre image que l’artiste s’attaque délibérément dans ses « Immortels ». Dans ces œuvres, il joue tout à la fois le rôle de l’opéré qui livre son visage au bistouri et le chirurgien lui-même qui incise et recoud.

Corps embaumés

Ali Mahdavi a une expression révélatrice pour traduire avec des mots sa vision de la beauté idéale. Il évoque des femmes que leur sophistication transforme en « oiseaux de Paradis ». Ce sont eux, les « immortels », eux qu’il poursuit d’œuvre en œuvre : des planeurs évoluant dans un autre monde que le nôtre, des êtres aériens gravitant dans une après-vie sans fin. En Egypte, au temps des Pharaons, les soins pris pour l’embaumement du souverain afin que son voyage vers l’au-delà s’engage sous les meilleurs auspices étaient un rituel de la plus haute importance confié aux grands prêtres du royaume. Le travail de Mahdavi tient de ce rituel sacré destiné à assurer le passage à l’immortalité. Embaumés sont les corps immatériels, éviscérés, aspergés de parfum, noyés sous la pluie d’étoiles déversée par les lumières d’Hollywood des géantes de l’entre-deux-guerres. Embaumées sont les images combinant leur photographie dans le noir et blanc de l’Age d’or du cinéma et celles de l’artiste dont les traits s’évanouissent sous le travestissement. Qu’est-ce donc, d’ailleurs, qu’une photographie sinon un corps rendu éternel par un procédé technique permettant de garder intacte son apparence ?
Les clichés des stars condensent beaucoup de choses qui contribuent à leur magie : non seulement l’exceptionnel savoir-faire des vastes équipes de professionnels de l’image, mais aussi tout ce que les comédiennes ont mis en œuvre pour accroître le rayonnement de cette dernière. Sans doute étaient-elles plus belles que la moyenne des femmes ; il n’empêche, elles ont travaillé dur pour atteindre la vision esthétique qui les a guidées pas à pas et les a encouragées à se prêter au jeu. Elles ont été dans cette affaire leur propre Pygmalion, choisissant elles-mêmes de se plier à de nombreuses et difficiles épreuves : adopter la démarche de telle vedette du cinéma muet, se faire redessiner la bouche comme telle autre, se faire refaire les dents, changer de nez, suivre d’implacables régimes, entretenir sa forme physique, etc. Sans compter les séances de maquillage, les coiffures à inventer, les toilettes à rendre plus spectaculaires et plus uniques. Sans compter non plus les rôles à choisir, les personnages à incarner – chanteuse, danseuse, femme de chambre, princesse, vendeuse, conductrice de tramway, espionne, garce, clocharde, femme fatale, criminelle – toutes ces fictions de vies dont le souvenir s’ajoute aux innombrables tâches accomplies avec obstination en vue d’une vie prolongée sous la forme d’ombres et de lumières, d’une vie de « revenante ».

Peau contre peau

La relation des artistes à leurs modèles est un sujet d’étude inépuisable. Est régulièrement citée à ce propos la phrase de Flaubert : « Madame Bovary, c’est moi ». Le cas de Matisse est à noter également : désireux de faire corps avec la jeune femme qui posait pour lui, il s’installait si près pour peindre que leurs genoux venaient à se toucher. Le protocole des « Immortels » implique un rapprochement plus radical encore du modèle et de l’artiste. Certes, il ne s’agit pas du rapprochement des personnes mais de leur image. Cette superposition, pixels contre pixels, des visages de l’artiste et du modèle scelle néanmoins fortement leur rencontre – qui équivaut dans l’imagination à un contact réel. La mythologie, les contes mettent souvent en scène des récits de ce type en racontant comment un homme ou un dieu a revêtu la peau d’un animal et s’est ainsi approprié sa puissance. Dans la fable d’Esope, un âne dissimulé sous une peau de lion fait fuir tout un village. La croyance en une transformation miraculeuse au contact de la peau d’un animal dont on admire les pouvoirs est au fondement de ces histoires. Elle est aussi sous-jacente au travail de Mahdavi qui fait peau neuve à la faveur d’un simple contact de points lumineux.

Changer de peau, devenir autre fut un temps le projet de l’artiste Orlan qui, elle, recourut pour de bon à la chirurgie esthétique. Traitant son corps comme un « ready made modifié », elle se fit poser des implants sur les tempes au cours d’interventions filmées qui donnaient au bloc opératoire un air de studio de télévision. Mais l’entreprise de Madhavi diffère de celle d’Orlan en cela qu’il manipule des images au lieu d’offrir sa chair en sacrifice, pensant peut-être que celle-ci a déjà été assez malmenée par la maladie. Ce rappel me suggère une autre comparaison, plus opportune, avec le travail de Cindy Sherman. On sait ce que sont les photographies de l’artiste : des autoportraits dans lesquels elle apparaît travestie à l’image de figures féminines inspirées de représentations relevées dans la presse, le cinéma ou l’histoire de l’art. Mais là encore, Mahdavi se distingue. Sherman n’emploie pas des images existantes ; elle incarne des figures imaginées. Par ailleurs, les modèles empruntés par les deux artistes sont très éloignés. A travers les siens, Mahdavi cible une idée de la beauté correspondant à une époque et à un certain cinéma. Ses modèles sont des supports d’identification précis, liés à son histoire personnelle. Ce n’est nullement le cas de l’artiste américaine qui tourne délibérément le dos à l’idée de beauté et dispose d’un éventail de modèles illimité.
Il est intéressant que, dans ses photographies, le visage de Mahdavi reste à la fois présent et discret. On peut l’apercevoir derrière le portrait de la star, tel un passager clandestin ; tantôt émerge un cou un peu trop large pour appartenir à une femme, tantôt une oreille un peu épaisse, ou encore un front un peu trop dégarni. L’image de la muse reste pourtant prépondérante et le chevauchement parfait des figures engendre bien une image unique dans laquelle l’artiste et son modèle se confondent. Mais le visage hybride né de cette combinaison engendre un sentiment de malaise. En réduisant à presque rien l’écart entre l’homme et la femme, Mahdavi crée des chimères qui flirtent avec l’étrange. Magnétiques et troublantes, elles font de la beauté une énigme inviolable.

Corps de la reine

Affirmer que l’artiste ne fait qu’un avec ses modèles revient à dire que lui aussi aurait deux vies. C’est le thème bien connu des deux corps du créateur qu’examine Pierre Michon dans Corps du roi. L’auteur y reprend la distinction (qu’il applique à la littérature) entre les deux corps du roi. Selon cette thèse, le roi possède un corps naturel mortel et un corps surnaturel immortel. Comme mortel, le roi souffre, doute, est vulnérable et imparfait. Mais dans le corps mortel du roi réside le corps solaire du royaume ; celui-ci est immortel et se transmet de génération en génération.
Dans son œuvre, Mahdavi introduit de façon subtile une tension entre ces deux formes de présence en rassemblant en une seule image le corps vivant de l’artiste et le corps mythique de l’actrice. A l’abri de ce dernier, symbole de l’art et de la beauté, l’homme à la pelade renaît avec un visage remodelé et entame sa traversée du miroir. Ce passage d’un corps à un autre, on l’aura compris, s’accompagne du passage à un autre sexe. Mahdavi évoque parfois sa fascination pour la reine Néfertiti dont le portrait est dans toutes les mémoires alors que son existence charnelle reste un mystère pour les égyptologues. Pour Mahdavi, le corps céleste du roi, objet de sa quête artistique, est en fait un corps de reine.

— Catherine FRANCBLIN—

Immortels
15 mai – 27 juin 2015
Galerie Gourvennec Ogor // 7 rue Duverger 13002 Marseille (France)
Du mardi au samedi
de 10 h à 13h et de 15h à 19h

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