Aux seuils et traverses

Nina ChildressMarc-Antoine Fehr : couplages de corps de peinture

J. Emil Sennewald

Texte publié à l’occasion de l’exposition des artistes à la galerie Bernard Jordan, Paris (du 6 mai au 6 juin 2017)

Sur l’invitation du galeriste, Nina Childress et Marc-Antoine Fehr se sont rencontrés en début d’année dans la galerie Bernard Jordan à Paris, rue Charlot. À huit ans d’écart l’une de l’autre, ils sont aisément entrés en conversation. « Il y avait un fil rouge que nous avons identifié très vite, témoigne Nina Childress, et on avait envie de le nouer davantage. » Ce fil était fait de condisérations techniques comme le grand format, la matérialité de la peinture ou l’exposition d’un seul tableau. Mais aussi d’intérêts partagés, comme l’engouement pour des curiosités et des affinités électives qui surgissent au quotidien. De plus, les deux partagent une même approche de la peinture : « Le doute est mon compagnon fidèle » disait Fehr dans une interview en 2015.[1] Le Zurichois qui s’est installé au milieu des années 80 en Bourgogne est autant dubitatif par rapport aux paroles accompagnant sa peinture que sa collègue américaine, vivant en France depuis 50 ans : « Ma réflexion est diffuse, c’est le tableau une fois fait qui me dira des choses. » Quant aux tableaux, ils travaillent des thèmes apparentés : histoires d’images l’une, images d’histoire l’autre. Tout cela devait souffler l’idée au galeriste : « Je vous invite à faire une exposition à deux. Dans un mois. » Histoire de battre le fer pendant qu’il est chaud – sans mauvais jeu de mots.

Ayant des parcours artistiques différents, bloquée par le refus de la peinture figurative en France jusqu’à la fin des années 90 chez l’une, soutenu par une famille de peintres et un paysage moins disruptif en Suisse chez l’autre, les deux occupent, aujourd’hui, des positions exemplaires dans une attention renouvelée à la peinture. Issue d’un marché de l’art revenant sur des valeurs sûres, cette renaissance a des raisons plus profondes. Disons, avec Didi-Huberman, qu’il y a une survivance du « pan de peinture ».[2] Il s’ouvre comme lacune dans la surface d’un monde d’images de plus en plus uniformisé.

NINA CHILDRESS, Immeuble danois, 2017, huile sur toile, 200 x 250 cm (état en atelier)

NINA CHILDRESS, Immeuble danois, 2017, huile sur toile, 200 x 250 cm (état en atelier)

Cette exposition propose une conversation picturale. Nina Childress a décidé de peindre un grand tableau en communication avec une œuvre de Marc-Antoine Fehr. Les deux tableaux sont accrochés face à face dans la salle de la galerie. Deux espaces intimes différents qui amènent à ce qui est idéalement provoqué par l’espace du théâtre : un troisième lieu. Physiquement manifeste et expérimenté par le spectateur entre les deux tableaux, il se déploie, pour ainsi dire, dans l’assiette de la voie, le « Gleisbett »[3] de leurs compositions. Littéralement, Marc-Antoine Fehr ouvre l’espace enfantin du petit train et sa circulation en boucle. Il explique : « L’idée de peindre ce tableau est ancienne. Pendant des années, je passais devant cette planche à moitié pourrie, qui avait échouée dans une vieille grange bien avant notre arrivée à Pressy. Y étaient collés dessus des rails d’un petit train électrique, c’était le train de Loïc de La Vernette, qui est le fils du Comte Ludovic de La Vernette, l’ancien propriétaire des lieux. Ce n’est qu’assez récemment que j’ai installé cette planche chez moi pour la regarder de plus près. C’est très mystérieux, car ce moment d’attente peut durer très longtemps ou même ne jamais arriver, alors que nous ressentons pourtant dès la première rencontre un appel qui nous émeut et auquel nous – en tout cas moi – restons pourtant indifférents. Une fois installé chez moi, ce petit train a commencé à fortement me toucher et je savais que j’allais le peindre. Ce sujet pourtant si narratif a en lui le pouvoir de quitter l’anecdote pour rejoindre ce qu’on pourrait banalement nommer l’universel. J’ai cru voir dans ce tracé si enjoué et tout en courbes une image très condensée de notre pauvre vie. »

Tout aussi intéressée par les sillons de la vie, Nina Childress, elle, nous transporte dans les lignes architecturales mises comme des traverses dans la capture d’un film paillard danois de 1971. « Je ne peins pas souvent des bâtiments, explique-t-elle en souriant, je me sens loin d’un Bélorgey. Mais face au tableau de Marc-Antoine, j’avais envie de peindre cette façade que j’ai trouvée par hasard. En fait, c’était mon compagnon qui m’a fait découvrir ce film. L’ambiance que ce bâtiment dégageait et la scène curieuse avec des couples nus sur les balcons m’a interpellée. En plus cela s’inscrit dans une série de tableaux pour lesquels je me suis penchée sur des scènes naturistes des années 60. Pour ce tableau, j’ai mis pas mal de temps à faire un montage d’images tirées du film pour après les mettre en peinture. C’est donc un genre de collage mais on ne le voit pas. La peinture unit tout. Outre le fait qu’il y a un lien – un peu anecdotique – avec ma jeunesse, mon moteur était de travailler la perception : il y a un genre de focus au milieu du tableau qui devient de plus en plus flou vers les bords. Surtout ce genre de paysage lugubre en avant-plan m’intéressait, je voulais en faire une zone d’indétermination déprimante. » Elaborées de manière très précise par rapport à leur univers respectifs, les bandes et lignes qu’ils proposent se présentent comme des traverses sur une voie de train de vie. Inscrit dans l’intimité factice chez l’une et celle rêvée chez l’autre, ce sont des seuils à franchir pour effectuer un couplage au réel. Pour reprendre l’esprit farceur propre à l’œuvre de Childress, on pourrait dire que ces seuils incitent à l’accouplement de deux corps de peinture.

MARC-ANTOINE FEHR, Le train de Loïc, 2017, huile sur toile, 160 x 350 cm (vue d’atelier)

MARC-ANTOINE FEHR, Le train de Loïc, 2017, huile sur toile, 160 x 350 cm (vue d’atelier)

Les deux peintres, chacun de sa manière, reprennent ce qui s’entrevoit là où la peinture ouvre la surface d’images. Marc-Antoine Fehr revient sur ses toiles, travaille une peinture en gestation continuelle. Nina Childress avance tableau après tableau, une peinture de flux d’images. Tous les deux présentent un « loup » comme on appelle, dans l’argot des acteurs et des mécaniciens, un trou, un manque au milieu du drame. Le grand théâtre du monde est le milieu des deux artistes. Il leur donne des scènes, des thèmes, des figures. Dans sa pratique picturale proche du symbolique, Fehr est fasciné « par ces petits univers qui sont comme mis dans des boîtes, et dans lesquels se vit ou se joue la vie ».[4] Chez Childress, dont on rapproche la pratique plutôt de l’allégorie, on identifie une fascination pour un monde qui apparaît dans des boîtes, des zograscopes, des théâtres de papier, des dioramas ou d’autres « Guckkasten »[5] comme on appelait ces scènes du baroque qui ont tant imprégné le « gestus » des images.[6] On identifie un travail sur les rêves d’images chez l’une, sur le rêve de temps chez l’autre.

L’atelier de Marc-Antoine Fehr se trouve dans un château en Bourgogne. Ses multiples pièces sont habitées par des tableaux. Nina Childress a installé le sien dans le paysage grandiose des tours HLM de la proche banlieue des Lilas. Quant à leur inscription dans l’histoire de l’art, on peut associer l’univers de Fehr à une Renaissance teintée de l’ambiance de la littérature de E.A. Poe et de Franz Kafka. Il travaille ces points de fuite, ces mouvances intérieures du sujet sous l’air de la « melencolia » de Dürer. Les tableaux de Childress font bouffer les rideaux peints comme on peut en trouver dans « Les Ambassadeurs » de Hans Holbein. Par cela elle met en mouvement un acte de l’image[7] qui semble danser avec frénésie comme les formes de Hockney, les fantaisies de Magritte, sur l’air d’un expressionnisme élégiaque comme on le trouve dans les romans de Vicky Baum. Deux univers apparentés, deux espaces distincts qui se juxtaposent, s’entrecroisent, se dissimulent par rideaux, profondeurs, déplacements.

Pour donner une idée de la construction de cette collaboration artistique, nous revenons sur un format littéraire de l’histoire de l’art, la lettre d’artiste, basé sur la communication par e-mail entre les deux peintres.

Les Lilas, le 19 mars 2017

Cher Marc-Antoine,

Merci pour ton message et la photo. Ta peinture est déjà très troublante, j’aime beaucoup l’effet de profondeur et la matière du support avec la falaise et le pied dessous. Quand à moi tu te doutes que pour l’instant je ne fais qu’entrevoir ce qui m’attend et comme le tableau sera très bleu, je suis loin du compte. Vais-je arriver à créer une profondeur avec le jardin sombre en premier plan ? J’espère l’immeuble à la fois « en bandes » et assez froid mais avec des zones de netteté diversifiées + les personnages pas facile à peindre. Même si nos peintures seront différentes, l’une

plus allongée que l’autre, avec du contraste entre extérieur et intérieur, j’imagine qu’elle pourront se regarder avec la même absurdité triste. Ce qui est bien c’est que le spectateur en aura toujours une dans le dos.

À bientôt, bien amicalement

Nina

P.S.: Ci-joint une photo de la résidence où j’ai vécu de 5 à 13 ans qui ressemble pas mal à mon immeuble danois (et cela doit être pour cela que je le peins, pour faire suite à ce que l’on disait sur nos lieux qui sont toujours les mêmes).

Les Lilas, le 24 mars 2017

Cher Marc-Antoine,

J’ai un peu peur de rater mon tableau ou que finalement il ne colle pas. Je pensais qu’en secours je peux envisager de montrer « the years of GM » qui n’a jamais été exposé à Paris. Il est un peu riquiqui à côté du tien mais bon… Cela peut faire sens. Je n’ai pas vraiment envie de montrer un vieux truc, mais cela me rassure d’avoir un plan B. Pour le timing, sauf accident, je devrais pouvoir faire « l’immeuble danois », j’ai juste des doutes sur le résultat.

Donc que fait-on ?

Très bonne journée à toi

Nina

Pressy, le 25 mars 2017

Chère Nina,

Je connais ce problème par cœur, j’ai aussi un plan B, figure-toi, il s’agirait d’une toile montrée chez Kilchmann en janvier et que Bernard aimait bien. Mais je ne veux pas trop y penser, car cela me démotiverait immédiatement dans mon boulot de chef de gare, où je traverse justement quelques zones de turbulence. Continue comme si tu n’avais pas le choix et tu décideras à la fin. Bien sûr ce tableau est formidable (je t’ai même dit – en plaisantant – de ne pas trop t’approcher de sa qualité dans les balcons), mais ce nouveau sujet est très fort aussi, tu le mijotes depuis un certain temps et c’est toujours un bon signe. Lucien Freud avait fait une exposition à Londres avec un seul tableau. Cette idée me plaisait bien. Et la galerie de Bernard semble faite pour cela. En tous les cas je ne me ferais aucun souci.

Bien à toi, bon travail et à bientôt.

MA

Les Lilas, le 25 mars 2017

You’re right !

Je me remets à un petit truc (histoire de ne pas faire le grand). Cela me réjouit que nous soyons d’accord sur ce point.

Courage et sérénité en peinture

Les Lilas, le 11 mars 2017

Cher Marc-Antoine,

J’ai retrouvé le film dont je t’avais parlé lors de notre rencontre à la galerie. Il n’est pas de très bonne qualité sur le web et n’existe pas en DVD. De plus le meilleur cadrage de l’immeuble n’offre pas de vue suffisante avec les personnages, je vais faire un montage. Le film s’appelle  « Tandlæge på sengekanten », avec pour traduction : « Bedside Dentist » ou bien « Mutti, Mutti, er hat doch gebohrt », « Le puceau se déchaîne »… C’est un mauvais film danois, une sexy comédie très gentille. Ce qui m’intéresse est surtout l’image de la façade avec des couples nus. Dis-moi ce que tu en penses, au plaisir de te lire,

Nina

Les Lilas, le 18 mars 2017

Bonjour,

Bernard a déjà annoncé l’expo… J’ai commencé le tableau avec une première couche en fluo sur le format 2 x 2,5 m. Maintenant je dois attendre que ça sèche pour continuer, sinon le fluo va transpercer les couches supérieures. Si j’avais la patience d’attendre 3 semaines ce serait idéal, mais je vais échelonner pour finir dans les temps. Pas facile car les petits corps sont très indéterminés et je dois me baser sur d’autres plans.

Merci de vos retours

Amitié

Nina

Pressy, le 19 mars 2017

Chère Nina,

C’est hallucinant, la vitesse à laquelle tu avances ! Tu pourrais le laisser tel quel et commencer un autre que tu finirais. Mais tu n’as sans doute pas le temps pour te telles extravagances. Voici ce que j’ai commencé, avant d’attaquer les détails je cherche encore la tonalité générale, la lumière aussi, qui vient baigner ce paysage sordide. Je vois qu’on est dans des opposés absolus, ton sujet est ancré – on ne peut plus – dans la vie la plus folle et joyeuse, chez moi il n’y a plus rien que des rails déchirés qui tournent en rond. Souvenir d’un jeu d’enfant chez moi (joué parfois par des adultes)… souvenir d’un jeu pour adultes chez toi (joué parfois par des enfants).

Bon dimanche et amitiés

MA

P.S.: Me réjouis de voir ce film un jour, où j’aurai le temps, ça a l’air très drôle.

[1] Avec Valérie da Costa à l’occasion de son grande exposition à Paris, cat. Marc-Antoine Fehr, Point de fuite, Centre culturel suisse Paris, 2015, p. 80.

[2] Cf. Georges Didi-Huberman, La peinture incarnée, Paris, Éditions de Minuit, 1985. La notion a été repris de manière « clinique » par Frédéric Vinot, « Du pan du tableau au pan du transfert », in : Cliniques méditerranéennes 2009/2 (n° 80), pp. 191–200.

[3] On se permet d’intégrer le terme allemand qui ouvre davantage le champ métaphorique vers l’intimité, la traduction littérale serait « lit de voies ».

[4] Marc-Antoine Fehr, Point de fuite, op. cit., p. 4

[5] littéralement des « boîtes pour regarder »

[6] Cf. Jeff Wall: « Gestus », in : Selected essays and interviews, New York, Museum of Modern Art, 2007, p. 85

[7] Cf. Horst Bredekamp, « Actes d’images comme témoignage et comme jugement », in : trivium, 2008, 1, http://trivium.revues.org/226 (consulté le 21 janvier 2016)

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