Les critiques qui ne critiquent pas mettent l’art à mal. Une seule solution : il faut fonder une académie de la critique d’art. Plaidoyer.

 

Par Hanno Rauterberg

 

Ce texte a initialement été publié dans sa version originale allemande dans Die Zeit n°32, le 5 Août 2010
Traduction : Camille Azaïs

 

Ceci pourrait être enfin le temps de se réjouir, et de souffler un peu : le grand effondrement du marché de l’art n’a pas eu lieu. Il n’y aura eu qu’un léger affaissement, et rien de plus. La plupart des galeries a repris un meilleur rythme de ventes, les maisons de ventes aux enchères annoncent de nouveaux records, les taux de fréquentation des musées sont de nouveau au plus fort et les programmes d’expositions sont plus foisonnants que jamais. Le monde de l’art pourrait laisser éclater sa joie.
Et pourtant. Plus d’un commence déjà à regretter les années de folie et d’ivresse du « boom ». Car, quoi que l’hystérie durable qui régnait alors sur le marché ait paru inquiétante, ce qui succède à cette hystérie semble s’avérer encore plus insupportable : une normalité fade. Tout est désormais figé dans un fonctionnement routinier et mécanique.
Il y aurait pourtant de nombreux débats à mener. Parmi la multitude des styles et des techniques des artistes d’aujourd’hui, comment peut-on encore parler avec pertinence de la valeur de l’art ? Comment définir la qualité, cette notion si souvent décriée ? Jusqu’à quel point ce monde de l’art, si ouvert, est-il en fait libéral ? Pourtant, c’est comme si personne ne voulait se risquer à poser ces questions fondamentales. Personne ne recherche le conflit, pas même ceux qui, de par leur métier même, sont censés être en charge du questionnement et de la controverse : les critiques.
Ce serait pourtant le moment propice. Maintenant que le marché ne monopolise plus toute l’attention, et que de nombreux artistes parviennent à une certaine notoriété pour d’autres raisons que leur cote commerciale, les critiques pourraient enfin parvenir à replacer le débat sur la qualité de l’art dans le champ de l’esthétique. Pour beaucoup, il semblerait toutefois que leur envie de tranquillité passe avant leur désir de confrontation.
Comment la majorité des critiques allemands pense-t-elle et travaille-t-elle ? D’après quelle éthique ? Ceci n’a jamais fait l’objet d’une enquête systématique. Il existe pourtant une étude de ce genre sur la scène des critiques américains. Un sondage a été réalisé en 2002 par l’Université Columbia de New York, sous la direction d’Andrá Szántó : 169 critiques ont été interrogés sur leurs positions, leurs préférences et leurs modes de travail. Ce qui en ressort, c’est que si beaucoup de critiques ne sont pas si critiques que ça, c’est, dans une mesure non négligeable, parce qu’ils n’ont pas envie d’être des critiques.
Ils se sentent avant tout liés à l’artiste et aux institutions. Pour cette raison, ce n’est pas au nom du spectateur qu’ils écrivent, mais au nom du producteur. Pour beaucoup, le concept même de “critique” est déjà suspect : “je n’ai jamais aimé ce concept” dit par exemple Lucy Lippard, auteur de nombreux textes et ouvrages sur l’art. “Sa connotation négative place l’écrivant dans un rapport fondamentalement antagoniste à l’artiste.” Or l’antagonisme, c’est ce que de nombreux critiques semblent craindre le plus.
S’il ne tenait qu’à eux, on pourrait toujours tout arranger avec tout le monde. Qu’un critique travaille conjointement comme conservateur d’un musée ou d’une collection publique ? Les trois quarts des enquêtés n’y voient absolument aucun problème. Que des critiques écrivent entre autres sur des artistes dont ils possèdent eux-mêmes des œuvres dans leur collection privée ? Ils sont 80% à être d’accord. Que des critiques exposent dans des musées des oeuvres qu’ils ont eux-mêmes produites ? 60% considèrent cela comme tout à fait légitime. Même le fait qu’un critique accepte, de temps en temps, un cadeau de la part d’un artiste sur lequel il a écrit, ou projette d’écrire, semble être considéré par la moitié des enquêtés comme acceptable. Et ils sont tout de même 25 % à ne pas exclure l’idée qu’un critique gagne un peu d’argent supplémentaire par une activité de vendeur ou de conseiller en art. Quant à l’autonomie de la critique, et son indépendance, il semblerait, aux Etats Unis, que personne ne s’en préoccupe.
Chez nous aussi (en Allemagne), de nombreux critiques cultivent des personnalités multiples, et cherchent à tenir tous les rôles à la fois – agents, producteurs, rapporteurs. Pour cette raison, ils ne souhaitent ni ne peuvent se fâcher avec personne. L’idéal de ces critiques pourrait être dans “la coopération, pas la confrontation” – aux grands dam de l’art en général, car celui-ci se dessèche lorsqu’il n’est plus l’enjeu d’aucune lutte.
Dans toute société ouverte, l’art est toujours affaire de négociations. Sa valeur ne tombe pas du ciel, elle n’est dictée par personne : elle passe par des hausses, des baisses, des disputes. Disons que l’artiste fait des propositions. Il propose une expérience esthétique. Or, c’est seulement dans le moment de la réception et de l’appropriation discursive qu’apparaît véritablement ce que nous appelons l’art. Pour cela, il faut qu’il y ait échange, qu’il y ait critique : seule cette dernière peut transmettre un sentiment de l’ordre de l’individuel au niveau du collectif. D’une expérience sensorielle, elle tire un sujet de débat sur nos idées et nos conceptions.
Qu’advient-il alors, lorsque la critique s’y refuse, ou lorsqu’elle se réfugie dans les messes basses, la langue de bois, le consensus généralisé ? On a déjà rappelé de nombreuses fois les critiques à la nécessité de prendre leur rôle plus au sérieux, d’avoir une meilleure image d’eux-mêmes, de faire plus attention à leur indépendance, de prendre enfin plus de plaisir à exprimer leurs opinions. Ces appels, à chaque fois, ont résonné dans le vide. C’est pourquoi je souhaiterais proposer ici une solution, qui paraîtra sans doute être une utopie aux uns, une perte de temps aux autres, mais qui me semble pourtant pertinente. Ce dont la critique a besoin, par-dessus tout, c’est d’une institution dédiée à ses besoins et à ses questionnements, qui joue à la fois un rôle d’espace protégé et d’espace de valorisation, et qui, last but not least, ait vocation à critiquer également la critique elle-même. C’est, au fond, assez surprenant qu’une telle institution n’existe pas déjà depuis longtemps.
L’Etat finance pourtant un nombre extraordinaire d’instituts d’histoire de l’art, des dizaines d’Ecoles des Beaux-arts et d’Universités des arts ; il y a des formations en pagaille pour les muséologues, les restaurateurs, et même, récemment, les commissaires d’expositions. En revanche, le critique d’art, dans tout ça, semble n’être pas digne du soutien public. Il y a bien quelques conférences et séminaires de post-diplôme qui s’organisent autour du thème de la critique ; et à Francfort, la Städel-Hochschule gère même un Institut de la critique d’art aux contours assez mal définis. Mais dans tous les cas, il n’en reste pas moins que la critique est traitée comme un petit résidu, et qu’il n’existe pas d’académie pour une critique autonome. Ce qui signifie également que celle-ci n’est pas considérée comme un objet scientifique sérieux.
Il n’existe ni analyse systématique de l’histoire de la critique d’art, ni recherche théorique sur ses fondements, ni activité scientifique autour de ses notions et de ses fonctions, ni enquête sociologique sur les conditions de travail des critiques.
Ainsi s’offrent à une Académie de la critique au moins trois champs d’actions d’importance. Le premier concernerait la pratique du métier : il s’agirait de former les étudiants-boursiers, de discuter avec eux des critères d’évaluation artistique, de leur transmettre l’histoire des idées artistiques et de leur apporter les outils techniques du journalisme comme des techniques d’enquêtes, d’interviews et d’écriture.
Dans un deuxième temps, cette Académie aurait pour but d’éveiller la conscience collective de la profession en ce qui concerne les questions éthiques. Quel est le rôle d’un critique ? Pour qui écrit-il ? Jusqu’à quel point son jugement se doit-il d’être juste ? Une académie devrait être un lieu de débat sur les moyens, pour la critique, d’obtenir une plus grande autonomie non seulement financière, mais surtout morale. Elle devrait également démontrer clairement au critique qu’il ne pourra travailler de façon crédible, comme le journaliste, que s’il se tient à distance de toute forme de conflit d’intérêt.
Bien sûr, cela ne résoudrait pas le dilemme financier auquel beaucoup de critiques se retrouvent confrontés. Comme avant, ceux-ci ne pourraient se permettre une vraie indépendance – les tarifs à la ligne sont souvent misérables, et les obligations en termes de voyages et de lecture sont bien trop importantes. Néanmoins, si une académie mettait en avant la transparence, dénonçait les situations de dépendance existantes tout en renvoyant à la situation précaire de nombreux critiques, elle pourrait travailler ainsi progressivement à améliorer, du point de vue matériel notamment, la valeur que nous attribuons à la critique autonome.
Pour que cela se réalise, il faut cependant que cette académie ne soit pas uniquement un établissement de formation initiale ou continue, ni non plus seulement dédiée à l’auto-questionnement. Elle aurait une troisième mission à remplir : celle d’être une académie pour tous ceux qui, par le biais du discours, de l’argumentation, de la réflexion, cherchent à déterminer ce qui constitue la qualité artistique. Pour les collectionneurs qui souhaitent se fier à leur raison et pas seulement à leur intuition ; pour les galeristes et les personnels des musées qui veulent s’exercer à parler et à écrire sur l’art dans un langage compréhensible par tous ; pour les non-initiés, qui souhaitent se rendre compte à quel point leur regard s’intensifie lorsqu’ils sont amenés à écrire sur ce qu’ils voient. Et enfin, pour les artistes qui souhaitent échanger sur leur propre travail, dans la tradition du pictor doctus*, et qui veulent découvrir ce que c’est que de se disputer de façon productive sur des jugements esthétiques et de mener une réflexion sur une définition pertinente des critères d’appréciation de l’art.
En fin de compte, c’est tout le monde qui profiterait de cette académie de la critique d’art ; surtout parce que celle-ci serait parfaitement équipée à la manière d’un Institut Max-Planck, et qu’elle serait en mesure d’agir comme une puissante fondation indépendante. Il suffirait de prélever une fraction des gains qui ont été faits grâce à l’art au cours de ces dernières années pour commencer ce travail, et montrer au monde entier tout ce que pourrait faire avancer une telle structure. Pour cela, il faut une académie qui se fixe des objectifs ambitieux, asseyant des références, attirant l’attention, se rendant impopulaire et provocant ainsi ces débats tant réclamés. La mission principale de cette Académie serait de prendre en charge la critique de la critique : questionner nos idées reçues sur ce qu’est, signifie ou pourrait être l’art, et les replacer au centre d’un débat. Ce n’est qu’ainsi que non seulement la critique, mais également l’art lui-même pourront enfin retrouver un second souffle.

 

* créateur instruit
L’AICA France remercie l’auteur et le journal Die Zeit pour leur aimable autorisation à reproduire le texte, ainsi que J. Emil Sennewald pour nous l’avoir signalé.
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