ANNE FAVRET et PATRICK MANEZ

PAYSAGERIE

L’art photographique de Favret et Manez est une écriture. Le langage qu’ils utilisent s’articule sur ce qu’il conviendrait de qualifier des moments. De ces moments le temps avec l’espace puis le corps, en sont les acteurs. Et la mémoire s’en mêle.

La paysagerie, néologisme ad hoc, signifierait à travers ce qui s’entend, le pays, les paysages tant urbains que naturels et parfois hybrides. L’image, l’imagerie populaire et sa communication vintage forment avec les nouvelles indications à lire sur les panneaux ou les affiches publicitaires et la signalétique routière, de véritables palimpsestes. Que l’on vive dans le nord ou dans le sud d’un pays, au centre ou en banlieue d’une ville, touristique ou pas, un flot d’informations différentes sur le territoire nous est donné. Une photographie sage comme les accords paisibles qui se dégagent des points de vue posés, recomposés lentement, patiemment sans bruit ni gesticulations ou fioritures, ni effets de lumières spectaculaires. De terres agricoles en terres industrielles, paysans et ouvriers assistent avec les citadins à leur propre mutation.

Avec leurs photographies, on aborde autrement ce qui se définit comme un concept élastique et protéiforme : le paysage. Favret et Manez créent des paysages dans le paysage. Le paysage urbain est vaste, tentaculaire. Il englobe les périphéries, les lisières et les zones industrielles. Les no man’s lands, les friches, les abords, tout ce qui prendrait en compte les entre-deux : routes, quartiers, ronds-points, croisements, autoroutes, pénétrantes, chantiers, zones de contournements, centres commerciaux, végétaux, points d’eau, rocades, distances fractionnées mi-figue, mi-raisin, mi-fugue, mi-raison.

LE VOYAGE HEUREUX COMME ÉPREUVE

Montreuil paysage public, Observatoire National Photographique du Paysage, exposition Paysages français Une aventure photographique, Bibliothèque Nationale de France, Paris. Dimensions 40 x 50 cm

Montreuil paysage public, Observatoire National Photographique du Paysage, exposition Paysages français Une aventure photographique, Bibliothèque Nationale de France, Paris.
Dimensions 40 x 50 cm

Ils ont marché à Gênes, à Alexandrie, à Montreuil, puis à Boulogne, à Berlin, à Bruxelles, à Bologne, à Birmingham pour leur projet Plan B circonscrit à l’Europe et en réaction à une certaine Europe. Mais chaque lieu amène son lot d’expérimentations et d’imaginaires. Chaque projet est un laboratoire à ciel ouvert. Favret et Manez ne s’enferment pas[1]. Même si le risque est grand aujourd’hui de ne pas pouvoir être identifiés et reconnaissables immédiatement, ils se confrontent à des réorientations constantes de leur travail.

Malgré ce positionnement, leur alphabet écrit une page de la photographie actuelle bien à eux. Leur regard, celui qui trace son sillon depuis plus de trente ans, s’élabore dans notre propre rétine et s’y imprime.

Comment regarder ? Comment évoluent les possibles du regard ? Comment ils nous conditionnent et façonnent notre pensée ? C’est bien nous, avec eux, qui dessinons ce qui entre ou ce qui sort du cadre. A la recherche d’un peu de sens, c’est nous qui donnons du sens aux lignes, aux lumières, aux bâtis, aux découpes, au mobilier urbain, aux végétaux qui nous sont proposés et quelquefois opposés. Si nous remarquons de l’architecture locale, (des bâtiments et des maisons construits avec certains matériaux comme de la pierre ou de la brique), elle se redit, elle se relit avec la contemporanéité. On la reconsidère et on la revisite grâce à la juxtaposition de bribes d’époques différentes. Tout cohabite, se frite ou s’accorde, jure ou se lisse selon que nous choisissons du jour où notre esprit s’ouvre à un regard autre.

Repérer un angle de rue qui nous échappait, une perspective qui se cachait, voir des verticales et des hauteurs différentes de façades, voir des couleurs passées et des ripolinages frais, voilà ce que les photographes traquent. Ils dosent et taillent la part belle d’une composition qui va attirer notre attention et que nous serions capables d’appréhender, qui nous parle de nous ou de nos voisins. Dans notre monde particulièrement transformé depuis les années 70, ils donnent à voir le monde en train de se faire, se défaire et se refaire, le mouvement de la ville et ce qui nous touche jusqu’à nos déplacements. Loin de la carte postale mais pas si loin du document et de l’archive, ses vues sont de l’histoire prise sous le bras de la grande Histoire. Architecture, sociologie et ethnologie du paysage urbain ou rural tressent avec la poésie des liens qui nous permettent de nous projeter dans notre environnement.

Comment rendre vivable ce qui si souvent ressemble à du désordre, des négligences et du placage de plans et de politiques absurdes tendant à minimiser, à réduire la place de l’humain. Notre regard trie, agence, réorganise. Il invente ou réinvente.

TEMPS, ESPACES, CORPS ET L’HORIZON PARFOIS

Le temps s’étire avec les saisons et les nécessités, avec les objets et les lumières qui ne sont pas ou plus au rendez-vous, avec des repérages à n’en plus finir ou qui s’imposent de manière évidente. Il donne les étapes de la partition en train de s’écrire. Il articule les propositions que l’un fait à l’autre. Il donne au duo couple de photographes l’espace de la réflexion et des désirs ou des idées. Il est celui de la marche et du voyage.

L’espace qui nous entoure est fabriqué avec ou sans conscience. Le réalisme frôle l’hyperréalisme. De même dans l’espace naturel qu’ils découvrent et bravent malgré les rudesses des latitudes et des altitudes, ils prélèvent des sortes de scènes dans lesquelles nous écrivons notre pièce. Les horizons s’ouvrent ou se bouchent. Le passé et le futur jouent des coudes. On se projette à travers des personnages de fictions, de science-fiction, avec des anti héros comme dans la série des Arpenteurs réalisée sur le plateau lunaire de Calern, dans les Alpes-Maritimes. Laboratoires de l’Espace avec des scientifiques, entre ciel et terre, eux aussi en quête d’absolu et d’utopies comme les artistes :

http://www.documentsdartistes.org/artistes/favret-manez/reprooe1.html

Ou encore se téléporter dans des décors géographiques sauvages et radicaux. Partis pris austères et fidèles au topos. On y croise des sortes de cow-boys décadents, comme dans la série Hyperboréal réalisée dans le cadre d’une résidence en Islande en 2015. Les portraits façonnent le paysage alors que l’on serait tenté de penser le contraire. Plus photo-trace que photo-souvenir. La banalité du quotidien même au grand air, fusionne avec une nature qui n’est pas montrée sous ses meilleurs jours. Les personnes se fondent dans l’environnement, les deux étant perdus dans une immensité quasi extra planétaire. Cet exotisme à l’envers confère à la série un certain cocasse de situations. Chercheurs décalés et fermiers dans le labeur assistent à des changements sur lesquels ils n’ont aucune prise. Evoluant entre vestiges du passé et bâtiments imposants, plus ou moins tordus dans la recherche d’une esthétique de la modernité fonctionnelle, ils tiennent debout.

Le corps est en mouvement ou statique, il retient son souffle. La chambre lourde et encombrante des photographes ne se porte pas comme une croix, mais rappelle à tout moment le poids de ce qui se joue et qui figurera ou ne figurera pas sur l’image. Comme si on pouvait prévoir l’aléatoire et envisager les surprises, un certain passant. La lumière de l’intime progresse parfois entre chien et loup qui ne crient pas ou peut-être à l’aube. Dans les villes les passants, les habitants semblent des témoins furtifs pris dans leur quotidien et donnent l’échelle ou dynamisent la scène, un peu comme sur les maquettes des urbanistes et des architectes. Rappel du vivant. Les absences qui révèlent les présences dévoilent tout se qui se cache. Elles se voient car on les devine en s’insinuant dans l’imaginaire. Plus que la question du beau, c’est celle de l’équilibre des forces et des faiblesses des volumes qui est posée.

BIRMINGHAM

C’est un de leurs derniers chantiers. Dans un territoire qu’ils identifient au préalable, l’Eastside en l’occurrence, les artistes s’immergent. Pour eux, la ville est un vecteur de langage comme à Bologne ou à Montreuil avec les tags les panneaux et les enseignes participant de ” la « renaissance urbaine » processus de déclin d’une ville, en relation avec la désindustrialisation, puis son renouveau à travers sa tertiarisation “.

Ce qui les surprend est surpris et partagé. Il arrive que l’on cherche où sont les humains et que l’on se demande s’il y en a, s’il y en a eu, s’il y en aura. Alors on se les invente, on écrit leur histoire et parfois la nôtre. On se replonge dans le livre de Paul Auster[2] pour qui la ville est le lit d’étranges rencontres et télescopages. Ce long passage que je ne peux écourter : “On a parfois l’impression d’être entrain de déambuler sans but dans une ville. On se promène dans une rue, on tourne au hasard dans une autre, on s’arrête pour admirer la corniche d’un immeuble, on se penche pour inspecter sur le trottoir une tache de goudron qui fait penser à certains tableaux que l’on a admirés, on regarde les visages des gens que l’on croise en essayant d’imaginer les vies qu’ils trimbalent en eux, on va déjeuner dans un petit restaurant pas cher, on ressort, on continue vers le fleuve (si cette ville possède un fleuve) pour regarder passer les grands bateaux, ou les gros navires à quai dans le port, on chantonne peut-être en marchant, ou on sifflote, ou on cherche à se souvenir d’une chose oubliée. On a parfois l’impression, à se balader ainsi dans la ville, de n’aller nulle part, de ne chercher qu’à passer le temps, et que seule la fatigue nous dira où et quand nous arrêter. Mais de même qu’un pas entraîne immanquablement le pas suivant, une pensée est la conséquence inévitable de la précédente et dans le cas ou une pensée en engendrerait plus d’une autre (disons deux ou trois, équivalentes quand à leurs implications), il sera non seulement nécessaire de suivre la première jusqu’à sa conclusion mais aussi de revenir sur ses pas jusqu’à son point d’origine, de manière à reprendre la deuxième de bout en bout, puis la troisième, et ainsi de suite, et si on devait essayer de se figurer l’image mentale de ce processus on verrait apparaître un réseau de sentiers, telle la représentation de l’appareil circulatoire humain (cœur, artères, veines, capillaires), ou telle une carte (le plan des rues d’une ville, une grande ville de préférence, ou même une carte routière, comme celles des stations-service, où les routes s’allongent, se croisent et traces des méandres à travers un continent entier), de sorte qu’en réalité, ce qu’on fait quand on marche dans une ville, c’est penser, et on pense de telle façon que nos réflexions composent un parcours, parcours qui n’est ni plus ni moins que les pas accomplis, si bien qu’a la fin on pourrait sans risque affirmer avoir voyagé et, même si l’on ne quitte pas sa chambre, il s’agit bien d’un voyage, on pourrait sans risque affirmer avoir été quelque part, même si on ne sait pas où. ” Les séries de Favret et Manet ne seraient-elles pas les saisons d’un voyage à étapes ?

Sophie Braganti

 

* Jusqu’au 4 février à la BNF François-Mittérand :

http://www.bnf.fr/fr/evenements_et_culture/anx_expositions/f.paysages_francais.html

* Septembre 2018 Musée de la photographie André Villers à Mougins

Anne FAVRET :
École Nationale de la Photographie d’Arles (1985-88)
Deug Histoire de l’art, Faculté de Lettres, Nice (1983-85)
École Nationale des Arts Décoratifs de Nice, Villa Arson (1982-83)
Professeur à l’Ecole municipale d’arts plastiques de Nice
Diverses missions photographiques

Patrick MANEZ :
École Nationale de la Photographie d’Arles (1985-88)
École Nationale des Arts Décoratifs de Nice, Villa Arson (1982-85)Professeur à l’Ecole municipale d’arts plastiques de Nice
Correspondant photo pour Libération, Télérama, le Moniteur. Il répond à diverses missions photographiques.

Membres fondateurs de l’association Le Labo, Nice

 

http://www.cnap.fr/anne-favret-patrick-manez-4

http://www.documentsdartistes.org/artistes/favret-manez/repro.html

[1] A l’exception du travail Chambre avec vues, suite à une commande du CHU de Nice en 2007

[2] Paul Auster, L’invention de la solitude, Actes Sud 1988, p. 125 (livre de poche)

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